‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 42 sur 250 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

DE l'iINSTITUTION DES ENFANTS.

A MADAME DIANE DE l' O I X , COMTESSE DE G Dit S ON.

Ce chapitre, qui n'a pas moins de cinquante pages, est très-remarquable. J. J. Rousseau s'en est utilement servi pour son Emile.

J'aurai le regret d'abréger les citations. Je ne puis faire autrement. Si je leur donnais toute la place qu'elles méritent, deux gros volumes ne me suffiraient pas. Je renvoie au livre entier pour ce que je ne cite

pas, et le lecteur ne saurait s'en plaindre. Car on doit lire les Essais sans en passer une page, et ne pas s'en tenir à des morceaux choisis.

Montai{;ne, selon son habitude, ne se ])rgss,e, pas d'cntrer dans le sujet iudiquéjjar le tilEe de çe vingtciurpiième chapitieCll commence }»ar nous parler de lui. Il est vrai que Montaigne excelle à parler de lui. Parler de soi, c'est dangereux ; mais ou d'autres rencontrent un écueil et déplaisent, Montaigne sait être charmant et sérieux à la fois en |)résentant une étude complète de l'homme dans ces mille poitrails de luimême qu'il peint avec un inimitable talent. /^

le ne veis iainais peie, j)Oiii' bossé on tei[;n(Mix que fcust son iils, (pii laissas! de l'advouei'; non poiulant, s'il n'est dn lent cnyvré de cette afteelion, qu'il ne s'ajiperçoive de sa dt'faillance ; mais tant v a qu'il est sien : aussi moy, ieveoymieulx que tout aultieque ce ne sont icy que resveries d'Iionniie qui n'a {jousté des sciences que la crouste première dans son enfance, et n'en a retenu qu'un [jeneral et informe visa{;c; un peu de chasque chose, et rien du tout, à la françoise. Car, en soiiime, ie sçay qu'il y a une médecine, une iurisprudenct', quatre parties en la mathématique, et grossiei'einent ce; à <juov elles visent; et à Fadventure encoics sçay ie la prétention des sciences en gênerai au sei\ ice de nosite vie; mais d'y enfoncer plus avant, de m'esire 'rongé les ongles à l'estudc d'Aristote, monarque de la doctrine modeine, ou

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opiniastrc aprez quoique science, ie ne l'ay iainais laid, nv n'est art dequoy ie sceusse peindre seulement les premiers linéaments; et n'est enfant des classes moyennes (}ui ne se puisse dire plus sçavant que nioy, qui n'ay seulement pas de quoy l'examiner sur sa première leçon; et, si l'on m'y force, ie suis contrainct assez ineptement d'en tirer quelque matière de propos universel, sur quoy i'exaiiiine son iu[;ement naturel; leçon qui leur est autant incongneue, comme à moy la leur.

Ne sommes-nous pas , avec une instruction varice et des connaissances générales, dans la même situation que Montaigne? Pour la plupart, nous savons un peu de chacpu^ chose et c'est tout, à la française, A Ja française! voilà un mot bien trouvé! Un préfet me disait il y a quelques années, après une visite d'école où il avait cru devoir adresser quelques questions aux élèves : " Mon cher ami, j'ai été humilié; ces bonshommes-là en savent plus (jueinoi. »

le n'ay dressé commerce avecques aulcun livre solide, sinon Plutarque et Seneque, où ie puvse comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. l'en attache quelque chose à ce papier; à moy si peu que rien. L'histoire, c'est mon gibbier en matière de livres, ou la poésie, que i'ayme d'une parliculicre inclination

Quant aux facultez naturelles qui sont en moy, dequoy c'est icy l'essay, ie les sens fléchir soubs la charge : mes conceptions et mon ingénient ne marche qu'à tastons, chancelant, bronchant et cliopant; et quand ie suis allé

7G ETUDE SUIl LES ESSAIS DE M0MA1G>E.

le plus avant (jur ic puis, si ne nu; suis ie aulcunement satisFaict; ie veois cncores du pais au delà, mais d'une veue trouble et en nuage, <]ue ie ne jniis desniesler

Tout travail d'ima(jinatioii ou d'observation j)sycholojjitHie place notie esprit dans cette situation parfois d('coiira(jeante que Montaij'pie dépeint ici admirablement. Je vcois cni-nfc du jxiïs an delà! Oui, c'est bien cela! l'onr le pliilosoplie, ce sont les mille replis du cœur luunain , les insolubl(,»s problèmes du perfectionnement social. IV)nr le poëte, c'est cette rè(;i()n céleste ou rcjjue le beau, ou resplendit l'idéal. A peine l'entrevoit-il d'une veue lr(uil>/e et en umu/e, heureux encore s'il en aj)proc]ie, mais illustre à jamais quand il y pénètre et r(''pand sur nous les clartés sul)limes qu'il en reçoit!

iMontaijjue arrive entin à son su|et :

La plus (jiande diflieulté et iuqjortante de i'iui-

iiiaine science seiid)le estre en cet endroict, où il se

traicte de la noiinilurc et institution des eiifanls La

montre de leurs inclinations est si tendre en ce bas aage et si obscure, les promesses .si inct'ilaines et taulses, qu'il esl nialavsi' d'v eslablir aucun >olide iu;;ement. Vc(s\('/. (]im()u, \('o\ez 'l'iicmisioclcs , et jnille aullres, coudjien ils se sont disconvcniii a culx mesmes. Les petits des ours et des cliiens monîicnt leui- inclination natuiclle; mais les lionunes, se iectants incontinent en des accoustumances, en des oj)i nions, en des loys, se cliau-

MV1;E l'KEMllUl.

le (le

{jent on st; ticsjjiiisent facilenieiit : si est il difliciU forcée les propensions naturelles. D'où il advient (jiie par la faiilfe d'avoir bien choisi leur route, pour néant se travaille on souvent, et employé Ion beaucoup d'aaffc, à dresser des enfants aux choses ausquelles il ne peuvent prendre pied. Toutesfois, en cette difficulté, inon opinion est de les acheuiiner tonsiours aux meilleures choses et plus proufitables; et qu'on se doibt peu appliquera ces leyieies divinations et pro(;uostiques que nous pr(>nons des mouvements de leur enfance : Platon, en sa Republique, me semble leur donner trop d'auctoiité.

Puis Montui(>ne donne à machune de Gurson d'excellents conseils sur le choix d'un ^>^ouverncur pour son fils :

La charge du gouverneur que vous luv donrez, du chois duquel despend tout Teffect de son institution, elle a plusieurs aultres grandes parties, mais ie n'y louche point, pour n'y sçavoir rien apporter qui vaille; et de cet article sur lequel ie me mesle de lu y donner advis, il m'en croira autant qu'il y verra d'apparence. A un enfant de maison qui recherche les lettres non pour le gaing , ny tant pour les commoditez externes, que pour les siennes propres et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d'en réussir habile homme qu'homme scavant, ie vouidrois aussi qu'on feust soingneux de luy choisir lui conducteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine; et c[u'on y requist touts les deux, mais plus les mœurs et l'entendement que la science; et qu'il se conduisist en sa charge d'une nouvelle manière.

78 KTCDE SUR LES ESSAIS DE MONTAIGiNE.

On ne cesse de crlaillur à nos aureilles, comme qui verseroit dans nu entonnoir; et nostre char[}e, ce n'est que redire ce qu'on nous a dict : ie vouldrols qu'il corrigeast cette partie; ci (pic de Ix'lle arrivée, selon la portée tie l'anie qu'il a en main, il coiiinienceast à la melire sur la montre, liiy faisant {jonster les cUosl's, les choisir et discernei- d'elle mesme; qnehjuefois liiy ou- \iant chemin, (]iiel(|uefois le luv laissant on\iii'. le ne veul.x pas (ju'il in\enle et parle seul; ie veulx qu'il

escoute son disciple parlei- à son tour 11 est hou qu'il

le face trotter devant luv, pour iu(jer de son train, et iujjer lusipies à (jnel ])oinct il se doibt ravaller pour s'accommoder à sa force. A laulte de cette proportion, nous (jastons tout; et de la scavoir choisir et s'y conduii'O bien mesineeineul, c'esl une des plus aiducs ]jes(in;;nes que ie scache; et est Teffert dinie haiille ame e( l)i(Mi forte, scavoir condescendre à ces allures puériles, et les (>uider. le maichi; plus seui' et plus ferme à mont qu'à val.

Ceulx (|ui, comme nostre us.j;;e poi'le, entreprennenl, d'une mesme leçon et pareille mesure de conduite, rej';('nter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes; ce n'est pas merveille, si en tout un peuple d'enfuits ils en l'cncontient à peine deux ou trois (jui rapportent quelque iusle fruicf de leur discipline. (}y\'\\ ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et (|u'il iu[fe du proufit qu'il aura l'aie!, non par le (esmoij;nafje de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce <|u'ii \iendra d'appiendre, il le luy face mettre en cent visa;;es, et accommoder à autant de sid)iects divers, pour veoir si l'.i encores bien prius el bien faict sien

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