LIVRE PREMIER. 7<J
Qu'on luy face tout passer par l'estamine, et ne lo[;e rien dans sa teste par simple auclorité et à crédit. Les principes d'Aristote ne luy soient principes, non j)his qne ceulx des stoïciens ou épicuriens : qu'on luy propose celte diversité de iugements, il choisira, s'il peult; sinon il en demeurera en doubte :
Clie non men che saper, dubljiar ni' aggrata ' ;-
car s'il embrasse les opinions de Xenoplion et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, c seront les siennes : qui suyt un anltre, il ne suyt rien, il
ne treuve rien, voire il ne cherche rien Qu'il sçache
qu'il sçait, au moins. Il fault qu'il imhoive leurs humeurs, non qu'il apprenne leurs préceptes; et qu'il oublie hardiement, s'il veuit, d'où il les tient, mais qu'il se les sçache approprier. La vérité et la raison sont communes à un chascun, et ne sont non plus à qui les a dictes premièrement, qu'à qui les dict aprez. Ce n'est non plus selon Platon que selon moy, puis que luy et moy l'entendons et veoyons de mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs; mais elles en font aprez le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thym, ny mariolaine : ainsi les pièces empruntées d'aultruy, il les transformera et confondra pour en faire un ouvrage tout sien, à scavoir son iugement : son institution, son travail et estude ne vise qu'à le former. Qu'il celé tout ce de quoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu'il en a
faict
Le gaing: de notre estude, c'est en estre devenu meil-
1 Aussi bien que savoir, douter a son mérite.
Dante, l'Enfer, tli. xi.
leur et plus safje. C'est, disoit Epicliariniis, l'entendeiiicat qui veoid et qui ovt; c'est l'entendement qui approfilc tout, qui dispose tout, qui ajjit, qui domine et qui règne; toutes aultres choses sont aveugles, sourdes et sans aine. Certes nous le rendons servile et couaid, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda Jamais à son disciple ce qu'il luy semble de la rhétorique et de la grammaire, de telle ou telle sentence de Cicero ? On nous les [)lacfjue en la mémoire toutes empennées, comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçaxoii' par cœur n'est pas scavoir; c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa mémoire. Ce qu'on scait droictement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les veulx vers son livre. Faschcuse sufhsancc, qu'une suffisance pure livresque! le m'attends qu'elle serve d'ornement, non de fondement ; suyvant l'advis de Platon (|ul dicl : u La fermeté, la foy, la sincérité, estre la vraye philosophie; les auItrcs sciences, et qui visent ailleurs, n'estre (pie fard. »
Montaigne conseille les voyapes. Rien ne vaitl mieux en effet pour parfaire une éducation. Que de personnes regrettent, en vieillissant, de n'avoir pas voyagé, quand elles étaient jeunes ! Seulement ce qu'elles regrettent, c'est plutôt d'avoir manqué, en temps bien choisi ])our cela, l'occasion de s'amuser, que celle de s'instruire et d'orner leur esprit :
A cette cause le commerce des hommes y est merveilleusement propre, el la visite des pais estiangieis :