‹ Etude sur les Essais de MontaigneChapitre 84 sur 250 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Il s'en faut que cette espérance se soit réalisée. C'est le contraire. Mais du moins Montaigne ne pourrait dire aujourd'hui que les armes à (eu ne font point d'effet. Les perfcrtionnements réalisés de nos jours, il faut bien appeler cela des perfectionnements, les canons rayés, les fusils nouveaux, lui donneraient toutes les satisfactions possibles sur ce point.

Montaigne regarde les Français comme les jjremiers écuyers du monde. Je ne sais si nous avons conservé cette siqjériorité, et j'avoue que cela m'intéresse peu. Mais j'ai vu plus d'une fois, dans les cirques, faire des tours d'agilité assez semblables à ceux dont parle ^lontaigne à la fin de ce chapitre :

On a veu de inou temps, à Constautinople, deux hommes sur un cheval, lesquels, en sa jiiiis roide course, se reiectoieut, à tours, à terre, et puis sur la selle; et un qui. seulement des dents, biidoil i;t euhariiachoit son cheval : un aultre qui, eutre deux chevaux, un pied sur une selle, Taultie sur l'aultre, portaut un second sur ses bras, picquoil a touie bride; ce second, toul debout sur luy, tirant eu la course, des coups bien certains de son arc : plusieurs qui, les iambes contiemont, donnoient carrière, la teste plantée sur leurs selles eutre les poinctes des cimeterres attachez au harnois. En mon enfance, le prince de Sulmone, à" tapies, maniant nu rude cheval de toute sorte de maniements, teuoit soubs ses genonils et soubs ses or»

Icils, des reaies, coininc si elles y eussent esté elouees, pour iiiontrer la fermeté de son assiette.

C'est lii ceiiainement un modèle du genre descrij)tif. Ce style, quoique d'une rare souj)lesse. sent le travail , mais un travail auquel ^Montaigne a dû se complaire. Je ne doute pas que ce quarante-liuitième chapitre ne lui ail pris beaucoup de temjis, et n'ait subi de nombreuses retouches avant d'être livré ;i l'impression.

CIIAl'lTHi: XLIX

( ; U l s ï i: MES A > C 1 E N \ E s .

CoiistiiDies ann'eniics, dit Montaijjnc ; mais ce sont les coutumes de son temps qui sont anciennes, et très-anciennes à présent , et les nôtres même ne tarderont pas à le devenii-, tout en nous survivant. Tant est j)etite la place que nous occupons, pendant quelques instants ;i peine, sur cette vaste scène iln monde où se joue toujours à peu près la même pièce, avec des décors et des acteurs sans cesse nouveaux !

A propos du vêtement, Montai(jne se moque avec

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esprit des Cil [) lices de la mode, et se phnnt de ce qu'on cliunge d'opinion et d'advis toiits les mois.

Quand nostre peuple porloil le buse de son pourpoinct entre les niammelles, il mainlenoit, par vifves raisons, qu'il estoit en son vray lieu : quelques années aprez, le vovîà avalé iusques entre les cuisses; il se mocquc de son aullre usage, le trouve inepte et insupportable. La façon de se A'estir présente luy faict incontinent condamner l'ancienne, dune résolution si grande et d'un consentement si universel, que vous diriez que c'est quelque espèce de manie qui liiv tourneboule ainsi l'entendement. Parce que nostre changement est si subit et si prompt enx;ela, que l'invention de touts les tailleurs du monde ne sçauroit fournir assez de nouvellelcz, il est force que bien souAcnt les formes mesprisees reviennent en crédit, et celles là mesmes tumbent en mespris tantost aprez; et qu'un mesme iugemcnt prenne, en l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois, non diverses seulement, mais contraires opinions, d'une inconstance et legiereté incroyable. Il n'v a si fin entre nous, qui ne se laisse embabouiner de cette contradiction, et esblouïr tant les yeulx internes que les externes inseiisibleinent.

Ce cliapiti-e est une revue rapide d'anciens usagées. Quelques-uns concernent les détails les plus intimes de la vie privée, et j'éprouve ici quelque embarras. Montai^fue ne se gêne pas pour appeler les choses j)nr leur nom. J'hésite; je citerai un peu h'0]i, peut-être, et cej)eiidant je ne citerai pas tout.

146 ÉTUDE SUR LES ESSAIS DE MOiNT A IGNE.

le veul.x ici enlasser aiilciines façons anciennes que i'ay en mémoire, les unes de mesme les nostres , les aultres diflercnles; à (iii (ju'ayant en riina(jination celte confinnelle variation des choses humaines, nous en ayons le iLi[;ement pins esclaircy et plus ferme

Aux bains, que les anciens prenoient touts les iours avant le repas, et les prenoient aussi ordinairement que nous faisons de l'eau à laver les mains, ils ne se lavoient du commencement (|ue les bias e( les iambes; mais depuis, et d'une coustume qui a diu('' plusieurs siècles et en la pluspart des nations du monde, ils se lavoient tout nuds d'eau mixtionnee et parfumée, de manière qu'ils employoient pour tesmoi;;na;;e de grande simplicité, de se laver d'eau simple. Les plus ailette/ et délicats se parfuinoient tout le corps bien tiois ou (piatre (ois par iour. Ils se faisoient souvent piiiceter tout le poil, connue les femmes françoises ont jirins en nsa(;e, de])uis quelque

temps, défaire leur iront Ils mangeoient couchez sur

des licts, à peu prez en mesme assiette que les Turcs de

nostre temps Ils baisoient les mains aux (grands, pour

les honnorer et caiesser. l.t entre les amis, ils s'entrebaisoient, en se saluant, comme font les Vénitiens.., et tou-

choient aux yenouils pour retjuerir et saluer un grand

Ils mangeoient, comme nous, le fruict à l'issue de la table. Ils se toichoient le cul (il laut laisser aux femmes cette vaine superstition des parolles) avecques une esponge; voylà pourquoy sponyia est un mot obscœne en latin : et estoit cette esponge attachée au bout d'un baston

Voilà des /ittra/lcs terrihlement gauloises! Après toiiL, prenons cela comme un document historique. Il n'y a\ait pas de journaux dans ce temps-là. Com-

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