LIVRE PREMIER
CTTAPITI^E L.
DE DEMOCRITIS ET IIEHACLITUS,
A la troisième p^{^e de ce chapitre , nous trouverons une sortie violente contre le jeu d'échecs. Montaigne , qui en vérité a parlé de tout, dit que ce jeu exige une application trop grande , une trop sérieuse attention. Il ne lui parait pas raisonnable de faire un pareil emploi des forces de l'intelligence.
Quelle clioide de son esprit ne touche et iremploye
ce niais et puérile ieu? le le hais et fuys de ce qu'il n'est pas assez ieu, et qu'il nous esbat trop sérieusement, ayant honte d'y fournir l'attention qui suffiroit à quelque bonne chose Vovez combien nostre ame trouble cet amusement ridicule le ne me veois et rctaste plus universellement en nulle aultre posture : quelle passion ne nous y exerce? la cholere, le despit, la havnc, l'iuqjatience, et une véhémente ambition de vaincre en chose en laquelle il seroit plus excusable de se rendre ambitieux d'estre vaincu; car la precellence rare, et au dessus du comnnui, messied à un homme d'honneur en chose frivole.
Montaigne se fâche bien fort et prend la chose bien au sérieux ! C'est une boutade , rien de plus, et le jeu d'échecs n'en est pas mort. Il me semble même que, sans fatiguer l'intelligence, qui se repose ainsi
d'occupations plus sérieuses encore , il en use infiniment mieux avec elle cpie le lansquenet ou le baccarat.
Je ferai remarquer, en passant, le mol pre'ce/lence, qui me plaît beaucoup.
A la quatiième page seulement , Monlai{j,ne dit quelques mots de Démocrite et d'Heraclite. Il donne toute prëlérence à Démocrite.
C'était aussi l'avis de Beaumarcbais, esjirit brillant et frondeur, qui est bien un peu de l'école de Montaigne : « Je m'empresse de rire de tout , de peur >. d'être obligé d'en pleurer, » dit Figaro au comte Almaviva.
Dcmocritiis et Heraclitus ont esté deux ])hilosopbes , (lesfpiels le premier, trouvant \ainc et ridicule l'humaine condition, ne sortoi( en piil)iicqu»' qu'avecques un visa(;e moc(]ueur et riant; Heraclitus, avant jtitié et compassion de cette mesme condition nostre, en portcjit le visaye contiiiu(,']lemcnt triste, et les yeulx chargez de larmes. l'aime mieulx la première humeur; non parce qu'il est plus plais:uit de rire que de plorer, mais parce (|u'elle est plus desd. ligneuse, et qu'elle nous ctuidamue plus (jue l'aultre; et il me sendjle que nous ne pouvons iaïuais esire assez mespiisez selon nostre mérite.