‹ Étude sur les fausses decrétalesChapitre 6 sur 9 · II. La Province de Tours · texte numérisé non relu

II. La Province de Tours

J en viens maintenant, conformément au programme que je me suis tracé, à étudier les événements qui, à la même époque, se sont déroulés dans la province ecclésiastique de Tours (1), et à me

(1) L'hypothèse qui rattache la composition du faux Isidore aux événements de Bretagne a été entrevue par Hinschius (pp. ccix-ccx) Elle a été développée par Langkn dans un article de VHistorische Zeitschrift intitulé : Nochmals : Wer ist Pseudoisidor ? (t. XLVIlî (1882). pp. 473 et s.). Langkn est allé jusqu'à voir dans Loup de. Ferriôres l'auteur de la compilation ; sur ce point, il n'a pas trouvé d'écho. En 1886, M. Simson a proposé pour lieu d'origine le Mans, évêché de la province de Tours (Die Entstehung der pseudoisidoriscken Fâlschungen in Le Mans). Cette opinion a été accueillie par Mgr Duchesnk (Bulletin critique, t. VIE (1886), p. 445; voyez aussi Fastes épiscopaux de V ancienne Gaule, t. Il, p. 338); par M. P.Viollbt (Bibliothèque de VÉcole des Chartes^ t. XLIX ( 1888). pp. 658 et s. ; voyea aussi Histoire du droit civil français, 3 e édit., p. 59): par J. Havkt (dans les Chartes de Saint Calais, dans la Bibliothèque de VÉcole des Chartes, t. XL VI II (1887), p. 11) et aussi par Dôllingbr (Zeitschrift fur Kirchengeschichte, XII, p 208). Je l'ai soutenue dans trois articles : Nouvelle Revue historique de droit français et étranger, XI (1887), pp. 70-104; XII (1888), pp. 103- 109; et Congrès scientifique international des Catholiques, 1888, II, pp. 403-419.) L'opinion de Simson a été aussi adoptée par Schneider (Kirchenlexicon de Fribourg, 2 e édit., v° Pseudoisidoi) et par le séminaire historique de Louvain : cfr. Rapport sur les travaux du Séminaire historique pendant Vannée académique, 1902-1903, extrait de V Annuaire de V Université catholique de Louvain, 1905, p. 45. Louvain, 1903. Elle a été critiquée par Wasserschlbbbn (Historische Zeitschrift, t. LXIV (1890), pp. 234-250) auquel Simson a répondu péremptoirement dans la même revue, t. LXVI1I, (1892), p. 193-210). Elle a été a combattue par Ad. Tardif (Histoire des sources du droit canonique, pp. 149 et s.), par divers autres crititiques (cf. Lurz, op. cit., p. 71) et en dernier lieu par F. Lot (Études sur le règne de Hugues Capet, pp. 143 et s„ pp. 361 et a.) — Je dois ajouter que les Mtinceaux se sont montrés nettement hostiles a l'opinion précitée. Voir la proface â l'édition des Gesta Aldrici, par

demander s'ils ne fournissent pas une meilleure réponse à la question énigmatique que pose l'existence des Fausses Décrétales.

En l'année même où Hincmar montait sur le siège de saint Remy, en 845, le duc des Bretons, Noménoé, remportait sur Charles-le- Cbauve la brillante victoire de Ballon (1); l'indépendance politique de la Bretagne, que jadis Chatiemagne avait soumise, était pour quelque temps rétablie. Or la lutte qui se poursuivait entre les deux nationalités, franque et celtique, débordait le terrain politique pour envahir le terrain religieux. En Ârmorique, comme ailleurs, les Celtes, enfants obéissants de l'Église en matière de foi, se montraient beaucoup moins dociles sur les questions d'organisation et de discipline. Leur esprit mobile ne s'accommodait pas des cadres permanents des institutions romaines que l'Eglise Franque avait acceptés sans difficulté. Il ne faut pas s'en étonner : si différentes des mœurs des Gallo- Romaius étaient les . mœurs dé la race celtique, encore séparée du monde occidental par la langue qu'elle avait su maintenir. C'est ainsi qu'au lieu du régime de l'épiscopat territorial fondé sur la répartition du sol en civitates, caractéristiques de la civilisation gréco-romaine, les Celtes furent assujettis à des abbés-évéques ou à des évoques de monastères (2). C'est ainsi qu'ils ne connaissaient pas l'institution de la province et des métropolitains qui la dirigeaient (3). C'est ainsi qu'ils n'étaient point pat tout soumis au régime paroissial ni au gouvernement des curés séculiers. C'est ainsi qu'ils avaient sur

MM. les abbés Charlks et Frogbk, et aussi la préface à l'édition des Actus pontificum Cenomannis in urbe degentium, par MM. les abbés Busson et Lkdru. M. Skckkl et M. l'abbé Lbsnb (dans les ouvrages déjà cités. Pseudoisidor, p. 288, et la Hiérarchie, p. 205 et passim) sont favorables à 1 origine rémoise

(1) Sur cette portion de l'histoire de la Bretagne, voir surtout : de la Bordkrib, Histoire de Bretagne, t. II (1900), passim; R. Mkrlkt, Guerres d'indépendance de la Bretagne sous Noménoé et Erispoé, dans la Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, 1891 ; K. Mbrlet, L émancipation de V Église de Bretagne et le concile de Tours, dans le Moyen-âge, 2 e sér., t. II, (1898), pp. 1 ec ss.); K. Mkrlkt, Chronique de Nantes, dans la Collection des textes pour servir à V étude et a l'enseignement de l'histoire, Pans, 1896 ; L. Lkvillain, les Réformes ecclésiastiques de Nominoé (847-848), dans le Moyen-âge, 2 e sér., t, II (1898), pp. 200 et s. ; L. Duchesnb, Fastes épiscopaux de V ancienne Gaule, t. Il, passim.

{£) Cf. Hkinrich Zimmkr, The Celtic Church in Britain and Ireland, LouJon. 1902 (traduction d'un article îiiaere au tome X de la 3 e édition de de la Realencyclopddie), pp. 59 et &*„ p. 94, p. 1 12,

(3) Ibid. 9 p. 1 10.

■■Mil M ■■ ■ - -.---—

la pénitence leurs habitudes particulières, marquées par l'usage des pénitentiels, tarifs d'œuvres satisfactoires dont chacun se rattachait par ses origines à un personnages illustre par sa sainteté. Je m'abstiens de prolonger cette énumération ; en somme, le trait général de l'organisation ecclésiastique des Celtes est qu'elle reposait plus sur le prestige des chefs religieux et du clergé régulier que sur des institutions à forme rigide ; nulle région ne devait être moins sympathique au droit canonique romain, qui était devenu le droit canonique de l'Église établie dans l'Empire franc.

En fait, l'histoire constate de longs conflits entre les églises celtiques et les églises voisines qgi étaient organisées d après les principes Romains ; si Ton a souvent exagéré la portée de ces conflits, ce n'est pas une raison pour ne leur reconnaître point l'importance qui leur appartient. Ces luttes avaient profondément divisé les esprits dans les Iles Britanniques : elles se ranimeront encore au xu e siècle, lorsque la conquête mettra en contact les églises irlandaises et celles d'Angleterre. Le conflit ecclésiastique de' l'Armorique et de l'Église franque au ix e siècle est, pour une certaine part, un chapitre de cette histoire, où se manifeste l'opposition des tendances d'origine purement celtique et de celles que propagent les autorités désignées au viu e siècle par la collection canonique irlandaise sous le nom uu peu vague, mais expressif de Romani (1). Qui méconnaîtrait cette opposition s'exposerait à ne pouvoir s'expliquer uombrede faits de l'histoire religieuse de la Gaule à l'époque franque.

C'est sous l'empire de ces tendances particulières que, depuis le temps de l'immigration bretonne en Armorique, l'Église de la région occupée par les immigrés avait brisé les cadres romains en se séparant de la province ecclésiastique de Tours, a Définitivement constituée, dit fort bien M.René ftlerlet, la nation bretonne, aussi longtemps qu'elle le put, resta cantonnée dans son coin de terre. Pendant plus de deux siècles, les évéques de Bretagne n'assistèrent point aux conciles francs (2)». Malgré les prétentions affirmées en 567 par le 2 e concile de Tours, la séparation était complète entre l'Eglise d'Armorique et l'Eglise franque (3).

Charlemagne, conquérant de la Bretagne, estima que son œuvre d'assimilation ne serait achevée qu'autant qu'il aurait rapproché les deux Églises en ramenant l'Église bretonne à la discipline universelle. Mous connaissons assez mal son action ; tout au moins parait- il certain qu'elle consista surtout à soumettre la Bretagne à l'autorité

(1) Voir Wasskrschlkbkn, Die irische Canonensammlurig , passim.

(2) L'émancipation, p. 3.

<3) L. Duchesne, Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, t. II, p. 255.

métropolitaine de l'évêque de Tours, et à donner aux diocèses, ou tout au moins à certains d'entre eux, une limite territoriale désarmais invariable (1). Ainsi la soumission au métropolitain de Tours devint comme le symbole de la soumission de la Bretagne à l'Empire franc. Le successeur de Charlemagne ne fut pas infidèle à la tradition léguée par le grand Empereur. C'est pour cela que Louis le Débonnaire se fit dans les monastères armoricains le propagateur de la règle de saint Benoit, si fortement empreinte du caractère romain, et imposa aux moines bretons la tonsure romaine au lieu de la tonsure celtique à laquelle ils étaient attachés (â). Ces réformes ne se firent pas sans provoquer de très vives résistances. Les ordres des princes et des p'élats francs sont mal obéis; pendant toute cette première moitié du ix e siècle, l'Église bretonne oscille entre ses coutumes antiques, toujours chères au clergé et aux fidèles, et les usages franco-romains que tentent d'imposer les envahisseurs.

Le soulèvement de Noménoé, comme, neuf siècles plus tard, la guerre de Vendée, eut donc des causes religieuses aussi bien que des causes politiques; aussi les effets de la victoire des Bretons devaientils se répercuter dans le monde ecclésiastique. Noménoé ne prétendit pas, comme on aurait pu le croire, défaire complètement l'œuvre des Carolingiens ; il ne rejeta pas le système des évéques à poste fixe et à circonscription déterminée, non plus que relui de la province ecclésiastique. Mais, s'il conserva ces cadres, il voulut en expulser les Francs et s'affranchir de la suprématie du métropolitain de Tours, représentant naturel de l'influence franque. Je n'ai pas à exposer ici cette histoire par le menu. Qu'il me suffise de dire que Noménoé s'imagina tenir les éléments d'une accusation de simonie à laquelle succomberaient quatre évéques dont il voulait se débarrasser. Toutefois, avant de prendre aucune mesure pour réaliser son désir, il crut utile de s'assurer de l'assentiment du chef de l'Eglise : aussi, par l'intermédiaire d'ambassadeurs, soumit-il au pape Léon IV les questions dont il désirait la solution. La réponse du Pontife fut trèsdifférente de celle que Noménoé attendait.

Dans la longue consultation que Léon IV expédia aux évéques bretons à la fin de 847 ou au commencement de 848 (3), on lisait sans doute que les évéques convaincus de simonie ne sauraient,

(1) Ce furent les quatre diocèses de Vannes, de Quimper, de Saint-Pol, de Léon et d'Alet. (Ibid., p. 456). Les diocèses de Hennés et de Nantes, moins touchés par l'immigration, avaient subsisté dans les conditions anciennes.

(2) de la Borderie, Histoire de Bretagne, 1. 1, p. 508 et t. II, pp. 252-253.

(3) La plus récente é.Jition de cette lettre a été donnée dans les MGH, Epistolae karolini aevi, t.V, p. 593. L'éditeur la date, comme M. Merlet, de la fin de 847 ou du commencement de 848. M. Levillain (op. cit., p. 251) l'avait datée au plus tôt du printemps de 848.

travailler à la destruction de l'Eglise dans les pays qui lui sont soumis ; il en trouble l'état spirituel et en ruine l'état temporel. On lui impute d'avoir expulsé les évéques légitimes, qu'il a remplacés par des mercenaires, pour ne pas dire des brigands. On le blâme d'avoir méconnu la juridiction du métropolitain de Tours et d'avoir jeté la confusion à tous les degrés de la hiérarchie. On lui reproche sévèrement d'avoir refusé l'obéissance au Pontife Romain auquel il s'était adressé au début du conflit.

Au surplus, si l'émotion fut profonde, elle ne fut pas moins* durable, aussi bien à Rome que dans l'Empire franc. Ce qui le prouve, c'est qu'aux protestations de Léon IV succèdent celles de ses successeurs Benoit III (1), Nicolas I er (2), Hadrien II (3) et Jean VIII (4). Pendant trente ans, les Pontifes Romains ne cessèrent de condamner l'acte de violence commis par Noménoé lorsqu'il

ou du mois d'août. — M. Levillain soutient la même opinion (Étude sur les lettres de Loup de Ferrures, dans la Bibliothèque de V École des Chartes , t. LXilI (1902», p. 311.)

(1) Il se plaint de ce que les évéques de Bretagne aient été expulsés par des laïques. Il rappelle que les canons auraient exigé une sentence rendue par douze évéques (Jaffé-Wattenbach, n° 2671.) Cette lettre, qui date de 855-858, est mentionnée dans une lettre postérieure de Nicolas I er .

(2) Jaffé-Wattenbach, n° 2708. Il y est toujours question des évéques expulsés et de ceux qui ont été. mis à leur place. Le Pape demande que la cause des évéques frappés par Noménoé soit portée devant le métropolitain de Tours assisté de douze évêque ou devant le Saint-Siège. Voir aussi n 9 2789 (an. 865), n 08 2806, 2807 (an. 866). Dans ces textes, le Pape maintient son terrain et affirme les droits de la métropole de Tours. Dans la lettre écrite en- 865, le Pape dit que la déposition des évéques simoniaques, faite sous l'influence de Noménoé en 848, semble avoir été arrachée par la violence : il faut recommencer leur procès devant le Saint-Siège ou devant le métropolitain de Tours assisté de douze évoques. On voit que le Pontife Suprême n'abandonne pas la position prise par Léon IV et Benoit III.

(3) Hadrien II, dés le début de son pontificat (868), prend sous sa protection Tévêque de Nantes, Actard, chassé de son siège par Noménoé vers 850. (Jaffè-Wattenbach, n 08 2902-2904). Dans la première des lettres où ie Pape manifeste ces sentiments, il rappelle les violences et les ravages commis par les Bretons.

(4) Voir la lettre de Jean VIII à Mahen, évéque de Dol, où le Pape proteste encore contre l'expulsion des évéques légitimes survenue trente ans plus tôt, à Tépoque de Noménoé, et demande réparation à Tévêque : quia non pastores, sed invasores fuisse cernimini. Cette lettre, qui, dans les Regesta de Jaffé-Wattenbach (n° 3144), est datée de mai 878, est certainement postérieure à cette date ; car le texte prouve qu'elle est postérieure au concile tenu a Troyes au mois d'août. En tout cas, nous avons toute une suite de protestations des pontifes Romains contre les expulsions violentes commises par Noménoé; ces protestations ne cessent pas de Léon IV (849) à Jean VIII (878)~

expulsa les évéques dont il croyait avoir à se plaindre ; pendant trente ans ils contestèrent la légitimité des pasteurs introduits par la force et de ceux qui les avaient remplacés, en même temps qu'ils rappelèrent les droit de la métropole de Tours à laquelle devaient être soumis les Bretons. De son côté l'épiscopat franc traduisait sa douleur et son irritation par de solennelles doléances. Nous possédons encore le texte de deux lettres où ces doléances sont consignées. La première est celle où les évéques des Gaules, réunis en 859 à Savonnières, non loin de Toul, renouvellent leurs avertissements et leurs condamnations à l'adresse des évéques de Bretagne et du duc Salomon qui,, après Noménoé et son fils Erispoé, a tient le pays des Bretons » (I). La seconde de ces manifestations émane des évéques réunis en août 866 à Soissons. Après bien des années cette assemblée s'indigne encore de l'expulsion violente des évéques dont Nomenoé s'est rendu coupable. Il y a vingt ans, dit le concile, que, sous l'empire de. mauvaises passions, les Bretons se sont séparés de la province de Tours et ne prennent plus part aux conciles de l'Église des Gaules. Ils ne consultent personne quand il s'agit de disposer des évêchés. Au surplus, barbares gonflés d'un orgueil extrême, « ils méprisent tous les préceptes sacrés, toutes les prescriptions des saints Pères. En toutes choses ils ne suivent que leur méchanceté. Ils ne sont chrétiens que de nom ». C'est eu ces termes que l'épiscopat franc dénonce au pape Nicolas I er la situation de la Bretagne (2).

Ainsi, nul ne pourrait le mettre en doute, les événements qui se déroulèrent en 846 et au cours des années suivantes en Bretagne produisirent dans l'Église franque, une émotion autrement vive et douloureuse que la querelle, d'ailleurs à ce moment assoupie, qui divisait Hincmar et quelques prêtres du diocèse de Reims. Or, remarquez que les griefs dont se plaignaient les évéques francs enmême temps que le Pape peuvent être ramenés exactement aux deux grandes catégories de maux auxquels le faux Isidore a prétendu

(1) Mansi, t. XV. col 531 et s., 534 et s. Aux évéques de Bretagne, les évéques réunis à Savonnières reprochent de conserver des relations avec les personnages excommuniés par l'archevêque de Tours et les prélats de la province, — et aussi de manquer au devoir de subordination dont ils sont tenus envers la métropole de Tours.

(2) Mansi, t. XV. col. 732 et s. J'emprunte pour quelques lignes la traduction de M. de la Borderik (t. II, p. 87). Cet auteur, dont les ardentes sympathies sont acquises a la cause des Bretons et qui voit dans Noménoé un héros national, ne dissimule pas les sentiments acerbes que lui fait éprouver la conduite suivie, en cette affaire, par les Papes et par les évéques duroyaume franc.

remédier. D'une part, l'indépendance des évéques est mise en péril par des séculiers qui les poursuivent des plus graves accusations, les enlèvent de leurs sièges, les dépouillent de leurs biens avant toute condamnation, les défèrent aux tribunaux séculiers, les réduisent par la violence ou la ruse à l'aveu de crimes parfois imaginaires, et les forcent à s'exiler, m bien qu'on les trouve errants sur les routes de la France occidentale, ne sachant que devenir ni où trouver un asile, pendant que les domaines des églises, soustraits à leur affectation canonique, sont usurpés et dilapidés. D'autre part, les lois fondamentales de la constitution de l'Église sont violées, la province disloquée, le métropolitain frustré de sa juridiction, les évéchés démembrés, de nouveaux évéchés créés dans des bourgades au grand détriment de la dignité épiscopale, et tout cela par l'initiative et l'action de Noménoé, en dépit des protestations de l'Eglise romaine, du métropolitain de Tours et de ses suffragants, et malgré les appels adressés au Saint-Siège par les victimes de ces violences. Nulle région ne pouvait fournir un modèle plus ressemblant au tableau qu'a essayé de peindre Isidore.

Est-il nécessaire de compléter cette démonstration? D'autres traits de la situation du clergé de Bretagne achèveront de faire apparaître l'harmonie qui existe entre cette situation et celle à laquelle Isidore s'efforce de remédier (1). L'auteur des Fausses Décrétâtes enseigne que les membres du clergé déposés en vertu d'une sentence canonique peuvent, s'ils satisfont à certaines conditions, être rétablis dans les fonctions de leur ordre; il ne considère pas comme impossible qu'un évéque, pour des motifs graves, soit transféré d'un siégea un autre. ^N'était-ce pas poser des règles fort utiles à ces évéques de Bretagne» violemment expulsés par Nomenoé ou frappés de sentences plus ou moins régulières, auxquels on ne savait quel sort faire dans l'Église

(1) Il convient de faire observer qu'Isidore a inséré dans sa compilation une lettre apocryphe du pape Eleuthère combattant comme contraire a la doctrine chrétienne la distinction des aliments en aliments purs et impurs (Hinschius, p. 12). Or tout donne à penser que cet apocryphe, selon l'intention d'Isidore, était dirigé contre les pénitentiels d'origine insulaire, notamment contre les pénitentiels celtiques, qui répandaient en pays franc des décisions favorables à la distinction des aliments. Cette explication, proposée récemment dans un intéressant article de M. Bôckenhoff (Die rômische Kirche und die Speisesatzungen, dans Theologische Quartatechrift, 1906, 2« livraison, p. 215), est préférable à l'explication de Môller (Schriften und Aufsatze, I, p. 335 et s.) et d'Hinschius (p. ccxxvmj, d'après lesquels cette décrétale apocryphe serait dirigée contre les chrétiens suivant les observances juives. L'explication de M. Bôckenhoff s'accorde fort bien avec l'opinion exposée dans le présent mémoire.

franque (1)? L'auteur des Fausses Décrétâtes prône le système de la paroisse à territoire nettement déterminé, administrée par un prêtre soumis en tout à l'évêque; or une notable partie de la Bretagne était administrée, au point de vue religieux, non par des prêtres appelés aux ordres par l'évêque et dépendants de lui, mais par des moines, fils Spirituels de leur abbé (2), système qui est à ce moment peu répandu dans la Gaule franque (3). L'auteur des Fausses Décrétâtes condamne avec la dernière rigueur les mariages incestueux en même temps qu'il étend l'empêchement de consanguinité à toutes les personnes entre lesquelles la parenté se peut connaître (4) : or, c'est là un des quelques principes que Léon IV croit devoir rappeler expressément aux évéques bretons en les renvoyant sur ce point au célèbre décret du pape Grégoire II (5). Enfin Isidore déclare avec une insistance particulière que la consécration épiscopale ne peut être conférée que par trois évéques et non par un seul. Sans doute dans les décrétâtes qui forment la troisième partie de sa collection, il énouce surtout cette règle pour en déduire l'irrégularité de la situation des cborévéques, qui en général ne sont consacrés que par un seul évêque; mais dans la première partie, où il ne semble pas se préoccuper des chorévéques, il ne craint pas de la répéter à plusieurs reprises (6). C'est donc qu'il y attache de l'importance, indépendamment de la conséquence qu'il n'est pas fâché d'en tirer à l'endroit des chorévéques, dont, avec tous les réformateurs de la JFrancia occidentale, il est l'adversaire déterminé. Or la Bretagne est peut-être à cette époque, la région de la Gaule où il était le plus utile de rappeler ce principe.

En effet, les églises celtiques (cela est démontré pour les églises celtiques ues Iles Britanniques, auxquelles l'Église d'Armorique est

(1) On peut juger des difficultés que créait la présence de ces évéques sans siège par la peine que Ton prit pour replacer Actard, l'ancien évéque de Nantes, sur le siège de Térouanne et plus tard sur celui do Tours. Cet Actard est la bête noire de M. de la Bordbkib, qui lui impute, dans une large mesure, la responsabilité du conflit survenu entre la Bretagne et l'Empire franc (Histoire de Bretagne, t. II. pp. 50, 60, 79, 100 et ss.).

(2) db la Borderir, Histoire de Bretagne, t. II, pp. 247-252.

(3) Imbart dk la Tour, Les paroisses rurales du IV* au XI* siècle, p. 129.

(4) ton Scherer, Veber dos Eherecht bei Benedict Levita und Pseudo Isidor, p. 47.

(5) Mansi, t. XIV, col. 883.

(6) P. 75, 82, 120. — Cette recommandation est conforme à celle que faisait en 726, Grégoire H a saint Boniface, quand il lui enjoignait de prendre, deux ou trois évéques avec lui pour l'assister lors de la consécration d'an évêque (Jaffé, Monumenta Moguntina, p. 94).

liée par une étroite parenté) avaient accueilli au moyen- âge et vraisemblablement à une époque antérieure, l'usage en vertu duquel la consécration épiscopale pouvait être donnée par un seul évêque (1). Remarquez que la notion celtique de l'épiscopat, chère aux Bretons, encore qu'elle fût combattue par l'influence franque depuis la conquête de Charlemagne, était quelque peu différente de la notion de l'épiscopat dans le monde gallo-franc. L'évéque des Celtes tient sans doute sa qualité de la consécration qu'il a reçue; mais c'est unequalité bien plus personnelle que territoriale. N'étant pas nécessairement l'époux d'une église locale, il peut se transporter partout où son ministère est utile; établi le plus souvent au milieu des moines, il passe facilement d'un monastère à l'autre; il est ainsi destiné à être missionnaire (2). Au surplus, le nombre de ces évêques n'étant pas strictement déterminé par le nombre des civitates, ils sont relativement plus nombreux qu'en pays gallo-franc; naturellement leur personnage est moins considérable que celui d'un évêque gallo-franc. On comprend dès lors que, pour la consécration de ces prélats, un seul évêque ait

(J) Voir sur ce point Haddan et Stubbs, Councils and ecclesiastical Documents relating to Great Britain, t. I, p. 252 et les textes qui y sont cites. Dans sa dissertation intitulée : Antiquae Britonum Scotorumque ecclesiae quales fuerint mores (Leipzig et Londres, 1882, pp. 26 et 76), M. Looks estime qu'on n'a de preuves certaines de cette pratique, pour les églises celtiques insulaires, qu'au xi e siècle ; il ne croit point que les textes la démontrent pour une époque antérieure. Cependant si les Celtes n'élevaient, au xi* siècle, aucune objection contre la pratique de la consécration par un seul évêque, il y a bien des chances pour qu'en agissant ainsi, ils aient obéi à une tradition ancienne, commune, comme plusieurs autres, aux diverses églises celtiques. Voyez dans le même sens que Haddan et Stubbs, l'opinion de M. E. Loening. Geschichte des deutschen Kirchenrechts, t. II, pp. 445 et s. Voyez aussi Zimmer, The Celtic Church, § M8, pp. 111 et s.

(2) Quand, du vn e au ix e siècle, les évêques celtes parcourront les pays francs, ils y provoqueront une hostilité qui se manifeste, en 813, dans un canon du concile de Châlon : Sunt in quibusdam locis Scotti qui se dicunt episcopos esse, et multos neglegentes... ordinant(MGH, Concilia, t. II, p. 282). Ce sont ces évêques errants que visent nombre de textes de l'époque carolingienne, attestant l'antipathie du clergé et des souverains francs à leur égard. Cf. Capitularia, t. I, (Ed. Boretius), cap. 742, c. 4, p. 25; cap. de 744, c. 5, p. 29; cap. de Verneuil (755), c. 13, p. 35, où on lit : de episcopis vagantibus, qui parrochias non habent nec scirnus ordinationem eorum ; cap. de Verberie (758-768), c. 13, p. 41, ou on lit : Ut ab episcopis ambulantibus per patrias ordinatio presbiterorum non fiât. Voir aussi la lettre du pape Zacharie a saint Boniface, de 748, dans Jaffé, Monumenta Moguntina, p. 187. Sur les évêques des monastères, voir l'étude de M. J. JPflugk- Harttung dans ses Diplomatische-historische Forschungen, pp. 50 et s. (Gotha, 1879.)

paru suffisant, d'autant plus que, n'y ayant pas de province ecclésiastique en pays celtique, il n'y semblait pas nécessaire d'assurer la représentation de l'épiscopat provincial par la présence d'évêques assistant le consécrateur. Que l'Armorique ait connu des évéques ainsi consacrés, cela paraît très vraisemblable à qui considère les habitudes des pays celtiques (1). Le fait paraîtra plus vraisemblable encore si l'on se rappelle les événements dont l'Armorique fut le théâtre au milieu du ix e siècle. Lors de la reconstitution de l'Église bretonne par Noménoé en 847 ou 848, ce prince, obligé de substituer une nouvelle hiérarchie à l'épiscopat plus ou moins imbu d'idées franques qui avait pris la place du vieil épiscopat indigène, se fût peut-être trouvé fort empêché de réunir trois ou quatre évéques pour consacrer les clercs bretons qu'il appelait à devenir les chefs de l'église d'Armorique transformée. Remarquez que trente ans plus tard, en 878, Jeau VIII rappelait encore aux Bretons que l'origine de leur épiscopat n'était pas régulière, quod sola potentia ducis vestri alter (episcoporum) ab altero consecratus fuerit (2). Pour ces divers motifs, j'estime vraisemblable qu'il y eut en Bretagne au temps de. Noménoé, au grand scandale des clercs francs, des consécrations où n'intervenait qu'un seul consécrateur; ou s'explique dès lors l'insistance que met Isidore à combattre cttte pratique.

Quoi qu'il faille penser de cette conjecture, il résulte suffisamment de ce qui vient d'être exposé que l'état de choses qu'Isidore avait entrepris de réformer correspond bien, dans les traits principaux, avec la situation de l'église bretonne depuis 847, telle au moins que le Pape et les évéques francs se la représentaient. Nous sommes en droit d'en conclure que les événements de Bretagne expliquent bien mieux l'origine des Fausses Décrétâtes que les querelles bien .moins importantes qui se débattaient à Reims à la même époque (3).

(1) Charlemagne avait fait sans doute un effort énergique pour implanter -en Bretagne la discipline et les usages de l'Église frânque. Mais il me parait certain qu'il n'avait pas réussi complètement, et que pendant la première moitié du ix e siècle, l'Eglise bretonne fut tiraillée entre les tendances celtiques et les tendances franques. C'est ainsi que M. de la Borderie y reconnaît, au milieu du ix* siècle, l'existence d'abbés- évéques à côté des évéques à circonscription territoriales récemment institués. (Histoire de Bretagne* t. II, p. 273 et passim.)

(2) Jaffé-Wattenbach, n° 3144.

(3) Hinschius. quoique considérant la province de Reims comme la patrie des Fausses Décrétâtes, a bien vu cependant qu'on ne pouvait croire les événements de Bretagne étrangers â l'origine de ce recueil (pp. ccix et ccx). La même opinion a été développée plus complètement par Langen, dans un article de YHistorische Zeitschrift (t. XLVHI, (1882), pp. 477 et s.) intitulé

72] P. FOCJRNIER. 773

J'espère avoir montré combien vraisembfafMe est l'opinion d'après laquelle Fauteur des Fausses Décrétâtes aurait entrepris son œuvre pour remédier aux maux que l'entreprise de Nomenoé causait à

I Église franque en général, et en particulier à la province de Tours.

II n'est pas impossible de corroborer et de préciser cette conclusion par l'examen de quelques textes originaires de cette province et contemporains des Fausses Décrétâtes, qui, à mon avis, contiennent incontestablement des vestiges de l'activité d'Isidore et de l'un de ses associés.

Le premier de ces textes est l'interminable bulle apocryphe, datée du 8 janvier 833, par laquelle le pape Grégoire IV est censé déclarer que, si un adversaire d'AIdric, évoque du Mans, s'avise de former une accusation contre ce prélat, Aldric aura toujours le droit de portH" sa cause devant le Saint- Si èg», par voie d'appel ou même directement (1). L'esprit qui inspire cette bulle est absolument conforme à l'esprit des Fausses Décrétâtes. Quant au text*\ il résulte des études minutieuses auxquelles se sont livrés MM. Hinschius et Simson que c'est une mosaïque de fragments tirés des décrétâtes et des canons authentiques, qui ont précisément fourni des matériaux, au faux Isidore. Il y a plus : on a pu constater que bon nombre des fragments employés par l'auteur de la bulle ont été insérés dans le tissu des apocryphes pseudo-isidoriens ; les tableaux dressés par MM. Hinschius et Simson (2) en fournissent la démonstration péremp-

Nochmals : Wer ist Pseudo-Isidor ? Enfin M. Lrssk (la Hiérarchie episcopale en Gaule et en Germanie, p. 202), quoiqu'il n'attribue pas l'œuvre d'Isidore à, la province de Tours, est d'avis que « les faussaires ont eu égard à lôtat deaaffaires de cette province » .

(1) Jaffé-Wattenbach, n° 2579. Ajoute/, aux indications bibliographiques qui y sont données les suivantes. Le texte a été reproduit et minutieusement étudié par Simson, die Entstehung der pseudo-isidorischen Fàlschungên in Le Mans, pp. 18 et s. Le même texte a été récemment inséré dans les MGH y Epistolae karolini aevi, t. V, p. 73. et dans l'édition, donnée par MM. le» abbés Busson et Lbdru, des Actus Pontificum Cenomannis in urbe degentium, 1. II des Archives historiques du Maine, (Le Mans, 1902), pp. 318 et s. — M. Simson a complété son étude du texte dans son article de i'Historische Zeitschrift, (intitulé Ueber das Vaterland der falschen Dekretalen, t. LXVI1I, (1892), pp. 193 et s.) f qui est une réponse à un article publié sous le même titre par Wasserschlrben, dans le même recueil, t. LXI V, pp. 234 et s.

(2) Voir ces tableaux dans Hinschius, pp. clxxxviu-cxciv, ot Simson, Die Entstehung. ., pp. 18 et s. Ajoutez-y que la phrase Praeceptis apostolicis ... impleantur (Simson, p. 24) vient d'une lettre authentique du pape Anastase (Hinschius, p. 656); que le passage Nam nulli fas est vel velle vel posse

toire \i). Je me permets de renvoyer ù ces tableaux le lecteur curieux de cette démonstration, et me borne à insister sur un point. Quand il s'agit d'exprimer une idée générale, souvent banale, le rédacteur de la'fyusse bulle se sert volontiers de phrases, tirées de documents authentiques, pour lesquelles il semble que le faux Isidore ait éprouvé une vive aflection. En voici la preuve (2) :

1° Le falsificateur a commencé son œuvre en utilisant cette phrase, qu'il avait tirée de saint Léon (3) :

« Diviois praeceplis et aposiolicis saluberrime incitamur monitisut pro omnium ecclesiarum statu impigro vigtlemus affectu ».

Or, cette phrase a été employée quatre fois par l'auteur des Fausses Décrétâtes, qui l'a mise sur le compte des papes Soter (4), Zéphyiin (o), Fabien (6) et Jules (7).

%° Autre phrase empruntée à saint Léon (8) par le rédacteur de la même bulle : « Si quii grave intolerandumque committeret, nostra erat expectanda censura.... » La même pensée, exprimée en des mots presque identiques, se retrouve dans les Fausses Décrétâtes de Sixte II (9), du pape Jules (10) et du pape Vigile (11).

transgredi apostolicae Sedis praecepta est calqué sur un passage de la lettre authentique de Félix III aux évêque&de Sicile (Hinschius, p. 633); que le fragment Nec silentio... cum eo (Simson, p. 34) est tiré du préambule de la lettre authentique d'Innocent I er a Victoricius de Rouen (Hinschius, p. 529) ; qu'enfin l'expression Sanctorum canones Spiritu Dei conditi et totius mundt reverentia consecrati (Simson, die Entstehung..., p. 36) est extraite de S. Léon (Ballerini, t. I, p. 687), et figure dans Benoit lk Diacre, II, 96, et dans paeudo Damas* (Hinschius, p. 2-1).

(1) Dans l'état actuel de nos connaissances, il est inutile de s'attarder A réfuter l'opinion indiquée dans une note de la récente édition des Actus Pontificum Cenomannis in urbe degentium (p. 317, note 3) d'après laquelle c'est * peut-être a tort » que l'on a nié l'authenticité de la bulle de Grégoire IV» Soutenir de nos jours l'authenticité de cette bulle me parait aussi difficile qu'il le serait de soutenir celle des Fausses Dec ré taies. Au surplus l'auteur de cette note semble ne connaître ni les travaux de Hinschius ni ceux de M. Simson, ni même ceux de Wasskrschlbben.

(2) J'emprunte cette démonstration, dans une large mesure, au mémoire publié dan* le Congrès scientifique international des catholiques (1888), t. II r pp. 409 et s.

(3) Ed. Ballerini, t. I, p. 715.

(4) Hinschius, p. 124.

(5) Ibid., p. 133 (un fragment seulement).

(6) Ibid,, p. 156.

(7) Ibid., p. 466.

(8) Ed. Ballerini, t. I, p. 686.

(9) Hinschius, p. 193.

(10) Ibid., p. 474.

(11) Ibid., p. 712.

3° Le rédacteur de la bulle insère cette pensée banale : « Quoniam non intervenit temeritas praesumptionis ubi est diligentia pietatis ». Elle se retrouve exactement dans pseudo-Fabien et pseudo-Silvçre(l).

4° Enfin, le rédacteur de la bulle tire de saint Léon cette pensée : xt Qui scit se quibusdam esse prdepositum, non moleste ferat aliquem sibi esse prselatum, sed obedientiam quam exigit etiam ipse dependat (2). » Cette phrase est attribuée par le faux Isidore au pape Jules (3) et au pape Vigile (4).

On pourrait signaler d'autres analogies du même genre (5). Or ces analogies ne peuvent s'expliquer par ce fait que l'auteur de la fausse bu\\e aurait recueilli dans un exemplaire des compilations isidoriennes les passages dont il aurait ensuite composé la trame de son apocryphe. D'une part, M, Simson a justement fait remarquer que les textes extraits des documents authentiques anciens sont parfois plus purs et plus voisins de la source originale dans la bulle apocryphe que dans l'œuvre d'Isidore (6). D'autre part on voit mal l'auteur de la bulle apocryphe choisissant dans les textes isidorieos les phrases banales qu'affectionnait Isidore, pour les insérer dans ses propres compositions et tirant ainsi des Fausses Décrétales un recueil de eu x communs.

1 S'il faut écarter cette explication, il n'en est plus qu'une qui soit admissible. L'auteur de la fausse bulle travaillait dans l'atelier où se préparait la grande falsification d'Isidore; il s'est servi pour sa construction des pierres qu'on y taillait aussi bien que des pro-

(1) Hinschius, p. 160 et 709. — Cf. Simson dans Historische Zeitschrift, t. LXVÏII, p. 196.

(2) Ballbrini, I, p. 692.

(3) Hinschius, p. 461.

(4) Ibid., p. 712.

(5) Simson signale aussi la phrase : Aliter enim nobis commissos regere non possumus... nisi severitate qua possumus abscindamus (S. Léon, éd. Ballerini, 1. 1, p. 625), qui figure plus ou moins complètement, une fois dans Benoit le Diacre et sept fois dans les Fausses Décrétales : Bbnkd. Lbv., III, 54; Hinschius, p. 124, 160, 180, 206, 454, 526 et 709.

(6) Voyez, par exemple, le fragment signale par Simson (die Entstehung..., p. 20), depuis Sed si quis, quod absit... jusqu'à in plenitudinem potestatis, et rapprochez-le de la source originale et des textes isidoriens indiqués en regard qui ont été puisés à la même source. Voyez aussi les réflexions très sagaces faites par Simson (Historische Zeitschrift, t. LXVIII, pp. 198-200) à propos du passage des Actus qui suit immédiatement la fausse bulle et esc composé comme cet apocryphe. Voyez encore Simson, die Entstehung..., p. 55, et Hinschius, p. cxcv. Dans ce dernier passage, Hinschius émet l'opinion que la décrétaie apocryphe a été publiée avant les Fausses Décrétales, ce qui implique qu'elle n'en est pas un extrait.

cédés qui y étaient usités. C'est en somme la conclusion qui, à mou sens, s'impose à qui compare attentivement la fausse bulle et les textes isidoriens.

Considérons maintenant le récit (dit Memoriale) du procès à la suite duquel l'évéque de Mans, Aldric, aurait obtenu en 838 la restitution de l'abbaye de S. -Calais (1). Ce récit, inséré dans la seconde partie des Gesta Aldrici, contient un assez long passage où sont reproduits des textes des décrétâtes qui auraient été invoquées par Aldric contre son adversaire (2). Or ces textes sont faits de fragments des décrétâtes authentiques contenues dans la compilation d'Isidore. Chose plus remarquable, dans la composition de trois d'entre eux figure une phrase qui n'appartient pas au Pape sous le nom duquel l'ensemble du fragment est placé (3). Ainsi, l'auteur du Memoriale confectionnait des textes composites et leur donnait des attributions erronées, au moins pour partie; en petit il employait les procédés chers à Isidore.

Or plusieurs des fragments qu'il a découpés pour les faire entrer dans ses compositions expriment des généralités banales. Cette fois encore, il n'est pas peu surprenant de remarquer que ces propositions banales sont de celles pour lesquelles le faux Isidore éprouvait une prédilection avérée. Les constatations suivantes en fourniront la preuve :

1° L'auteur du Memoriale a cousu, assez maladroitement, à un passage du pape Boniface cette phrase exprimant une idée peu originale, qui provient de saint Léon :

(1) Cette restitution parait avoir eu lieu en 838 (Havet, Questions mérovingiennes, p. 112). Elle est constatée par un diplôme de Louis le Pieux, du 7 septembre 838, qui, s'il a paru apocryphe à M. de Siokel, semble authentique à Julien Havet (Questions mérovingiennes, p. 301 ; cf. Gesta Aldrici, p. 112). — Eu tout cas ce diplôme vise des documents, insérés dans les A dus, qui, de l'avis général, sont apocryphes, ainsi les actes de Karileffus (Actus, p. 64), et le diplôme de Charlemagne du 17 mars 800 (Actus, p. 288), faux d après Havet aussi bien que d'après MM. Mûhlbacher et de Siokel (Questions mérovingiennes, p. 300).

(2) Édit. Charles et Froger, p. 130; voir p. 137.

(3) Le texte Cavendum, appartenant au pape Boniface et placé sous son nom, s'achève par une phrase de saint Léon. Le texte Veritas saepius, placé sous le nom du pape Innocent 1 er , parce que le début appartient a ce pontife, se termine par un fragment tiré d'une lettre du pape saint Célestin. Le fragment Non curet, placé sous le nom de saint Célestin, s'achève par une phrase tirée d'une lettre du pape Boniface (cf. La question des Fausses Décrétâtes, dans la Nouvelle revue historique de droit français et étranger, t. XI, (1887), p. 81). On trouvera dans cet article un tableau indiquant la composition des textes canoniques du Vemoriakm

76 J P. FOURNIBR. 777

o Quae maie pullullasse noscuntur, radicitus evellantur, et messera dominicain zizania nulla corrumpant (1). »

Or, cette phrase banale reparaît à cinq reprises dans les compilations du faux Isidore; elle est successivement imputée deux fois à Damase dans la fausse décrétale contre les chorévéques (la seconde fois avec quelques variantes) (2), et une fois à Jean III (3) ; en outre, elle forme le paragraphe 82 du livre III de Benoît le Diacre'; enfin, on en peut reconnaître un fragment dans la fausse décrétale d'Éléuthère (4).

2° L'auteur du Memoriale a forgé, en l'attribuant au pape Célestin, une décrétale au début de laquelle il a placé deux idées générales empruntées à la célèbre lettre de ce pontife aux évéques de Gaule (5). La première est exprimée en ces termes ; « Occurreret veritas, si falsitas displiceret » : la seconde est ainsi formulée : « Merito causa nos respicit si silentio foveamus errorem. » Rien de plus banal que ces pensées ainsi détachées : qui hait le mensonge parvient à donner la vérité; qui ne dénonce pas l'erreur s'en rend complice.

Or, la première phrase se retrouve quatre fois dans les Fausses Décrétâtes : elle figure dans une fausse décrétale du pape Jules (6), dans celle de Damase sur les chorévéques (7), dans celle de Jean III (8) et dans la première des décrétâtes faussement attribuées à Pelage 11(9). La seconde de ces phrases a été employée six fois au moius dans les Fausses Décrétâtes (10) : elle a été imputée à Sixte II (11), à Jules (12), à saint Athanase (dans la lettre apocryphe adressée à Félix II) (13), à Damase (décrétale contre les chorévéques (14), à Jean III (15), et à Pelage II (16).

(1) Ed. Ballbrini, t. I, p. 615.

(2) Hinschius, Décrétâtes Pseudo-Isidorianae, pp. 513-515. (3; Ibid., p. 718 (avec une variante).

(4) Ibid., p. 127, Cf. Anastase, p. 525.

(5) Hispana, XXXIV, 1.

(6) Hinschius, p. 465.

(7) Ibid., p. 515.

(8) Ibid., p. 725.

(9) Ibid., p. 718.

(10) En général avec cette variante : « Si silentio faveamus errori •.

(11) Hinschius, p. 193.

(12) Ibid., p. 474.

(13) Ibid., p. 483.

(14) Ibid., p. 515.

(15) Ibid., p. 718.

(16) Ibid., p. 725, sous cette forme : « Merito causa nos respicit si talibus favere coeperimus ».

3° Il est permis de citer encore la sentence : a Veritas saepius exagitata magis splendescit in luce », empruntée parle Memoriale à la lettre de saint Innocent I er aux évéques de Macédoine et reproduite aussi à deux reprises par le faux Isidore sous le nom de Damase (1) et de Jean III (2).

Ainsi les textes canoniques du Memoriale, quoique très brefs (à eux seuls, ils n'occupent pas vingt-cinq lignes de l'édition de MM. Charles et Froger) contiennent quatre phrases banales, si chères à l'auteur des compilations isidoriennes qu'il a employé cinq fois le premier, quatre fois le second, six fois le troisième et deux fois le quatrième (3). Je crois être en droit d'en tirer la même conclusion que j'ai indiquée plus haut à propos de la fausse bulle. Le Memoriale, ou tout au moins cette portion du Memoriale, est l'œuvre du faux Isidore ou d'un ouvrier de son atelier.

Etant admis que nos deux textes, la fausse bulle et le Memoriale, portent la marque de l'atelier isidorien, demandons-nous ce que l'on peut savoir de leur pays et la date à laquelle ils furent rédigés.

Le Memoriale est le récit d'un procès qui n'avait d'intérêt que pour les clercs du Mans; d'ailleurs il a été conservé dans la portion complémentaire (4) d'un écrit manceau, les Gesta Aldrici. Incontestablement le Memoriale et les textes canoniques qui y sont insérés proviennent du Mans. Quant à la fausse bulle, je sais bien que l'auteur des A dus, avant d'en donner le texte, dit qu'elle pourra servir, à titre d'exemple, à assurer la protection d'évéques autres qu'Aldric. Mais il suffit de la lire pour constater que le but principal que s'est proposé l'auteur était de défendre Aldric, évéque du Mans, contre les attaques de ses persécuteurs. D'ailleurs elle nous a été conservée par une collection mancelle. Il serait absolument arbitaire de lui attribuer une autre patrie que le Mans.

Donc nous sommes fondés à conclure que nos deux textes sont manceaux.

Efforçons-nous maintenant de préciser la date de ces deux textes. Le Memoriale est certainement un apocryphe pour les érudits qui,

(1) Fausse décrétale sur les chorévêques, p. 515.

(2) Hinschius, p. 718.

(3) En cette matière, je reproduis ici des observations qui me paraissent importantes et que j'avais présentées, en 1888, dans le mémoire lu dans le premier Congrès scientifique international des catholiques tenu à Paris.

(4) Je dis la portion complémentaire ; car j'estime que la portion primitive, déjà rédigée en 840, s'arrête au bas de la page 122 de l'édition Charles et Froger, ou peut-être si Ton veut, à la page 127 (Havet, op. cit., pp 279 et s.).

78] p. POURNIBR. 779

comme MM. de Sickel et Mùhlbacher, considèrent comme forgés par les clercs du Mans tous les documents relatifs à la restitution qui aurait été faite en 838 de l'abbaye de S. Calais à l'église du Mans en vertu d'une sentence de Louis le Pieux; évidemment ils ne peuvent hésiter à attribuer au Memoriale une date postérieure à la date de 838 qui lui a été donnée par son rédacteur (1). Quant aux critiques qui, à l'exemple de Julien Havet, tiendraient pour authentique tout au moins la sentence prononcée par Louis le Pieux le 7 septembre 838 (2), il en est qui certainement n'attribueront pas au Memoriale le même degré de sincérité. En effet, ils ne pourront se dissimuler un fait qui résulte de l'examen des actes relatifs au procès de 838 contenus dans le noyau primitif des Gesta Aldrici\zi dans les additions qu'il a reçues. Peut-être le dossier de ce procès at-il été formé autour d'un acte authentique, la sentence du 7 septembre ; mais, en ce cas il parait certain que des partisans zélés de l'église du Mans se sont permis, pour le corser, de l'augmenter après coup, d'ailleurs d'une manière assez maladroite, car il trouve ainsi formé de pièces qui s'adaptent assez mal les unes aux autres (3). Or

(1) M. Mùhlbacher croit à l'existence d'un groupe de faux datés de 838 et relatifs a la restitution de S. Calais. En font partie selon lui le Memoriale, et aussi d'autres actes, notamment la Notitia du 6 septembre 838 (Gesta Aldrici, p. 15. Cf. Bôhmbr-Muhlbachbr, Die Regesten des Kaiserreichs unter den Karolingern, 2 e édit. 1899, t. I, sous les n 08 976 et 980).

(2) Cette sentence, déjà mentionnée ci-dessus, page 776, note 1), se trouve dans les Gesta, p. 112 et s. Cf. J. Havet, Questions mérovingiennes, p. 30. M. Mùhlbacher (op. cit., n° 982) estime que Julien Havet a tenté en vain le sauvetage de ce diplôme. Je ne crois pas utile de prendre parti ici sur cette question, car l'authenticité du Memoriale ne serait nullement la conséquence de l'authenticité de la sentence. Tout au contraire, on pourrait se demander l'utilité de deux sentences ayant le même objôt et émanant de la même autorité. Tune du 30 avril, mentionnée dans le Memoriale, et l'autre du 7 septembre, qui résulte du diplôme.

(3) Voyez dans les Gesta Aldrici la sentence précitée du 7 septembre 838 p 112) portant restitution de l'abbaye de S. Calais à Aldric; le Memoriale (p. 130 et s.) contenant le récit d'un procès qui aurait abouti A une sentence identique rendue le 30 avril et transcrite le 1 er mai 838; la notitia du 6 septembre 838, portant la date invraisemblable d'Aix-la-Chapelle (p. 150- 155), où est encore racontée la restitution obtenue par Aldric; la charte d'immunité accordée à Aldric le 7 septembre 838 à propos de l'abbaye de S. Calais (p. 1 17); le récit de débats judiciaires intervenus à Aix en 838 pour arriver à la restitution de S. Calais (p. 155 et s.). Cela fait cinq documents tendant tous au même but et resserrés dans l'espace de cinq mois. Cette accumulation de documents semble à elle seule bien suspecte. Si la décision du 30 avril 838, mentionnée à la fin du Memoriale avait joui d'une irréfragable autorité, à quoi bon les suivantes ?

remarquez que le Memoriale lui-même témoigne qu'il a été rédigé à une époque où l'abbé Sigemond avait été expulsé du monastère de S. Calais par les partisans de l'Église du Mans (1); cette époque ne saurait être antérieure à la fin de l'année 841 (2). — Remarquez en outre qu'en ce qui touche les dates de trois citations qu'il dit avoir été adressées en 838 à l'abbé de S. Calais, le Memoriale contient des indications tout a fait en désaccord avec la date de la sentence qu'il rapporte (3); c'est dire que, s'il se réfère à une procédure authentique, les souvenirs du rédacteur ne sont plus très précis.

C'en est assez pour nous permettre de conclure que le Memoriale date au plus tôt de 842, et probablement d'une année ultérieure. Toutefois cette date, à mon avis, doit être placée avant la mort d'Aldric, c'est-à-dire avant le commencement de 887. A la vérité, les éditeurs des Gesta Aldrici, MM. Charles et Froger, ont, dans leur introduction, émis l'opinion que le Memoriale a été rédigé après la mort d'Aldric (4). Ils se fondent sur ce fait qu'on lit au cours du Memoriale une phrase ainsi conçue : tune dominus imperator reddidit Aldrico... monasterium Anisolae... ad jus Cenomannicae matris ecclesiae, cui praefatus episcopus praeeral. Ce mot praeerat leur semble indiquer qu'Aldric n'occupait plus le siège du Mans au moment de la rédaction de l'écrit, par conséquent qu'il était déjà mort. C'est, à mon

(1) On y lit au débat qae le litige active contre Aldric et Sigemundum abbatem qui illud (monasterium) tdnc tenebat (p. 131).

(2) Sans doute, si la sentence du 7 septembre 838 est authentique, Sigemond dut quitter l'abbaye à cette époque, pour n'y rentrer qu'après la mort de Louis- le- Débonnaire (survenue en juin 840; Gesta, p. 158-159). Mais le Memoriale ne date vraisemblablement pas de cette période, puisqu'il est compris dans une portion des Gesta postérieure ou noyau primitif, composé en 840 (voir ce qui a été dit ci-dessus, VII e année, p. 303 ; et aussi p. 778). — Le Memoriale est donc vraisemblablement postérieur à la seconde expulsion de Sigemond, qui eut lieu lorsque l'abbaye fut rendue à Aldric après la bataille de Fontanet, livrée en 841 (Gesta, p. 160).

(3) La première citation (Gesta, p. 133) est donnée pour le carême de 838. Sigemond ne comparait pas : l'empereur per suam epistolam eum vocavit ut post Pascha veniret. (Pâques tombait le 14 avril.) Sigemond ne comparait pas davantage. Il est convoqué une troisième fois après le second défaut ; Qui et hoc renuens jam tertio vocatus, minime venit ; cette troisième citation nous reporterait au moins un mois de mai. Or, après la date de troisième citation, on attend encore Sigemond pendant quinze jours : Imperator expectavit adhuc post tertium condictum placitum quindecim dies ut veniret (p. 134). C'est alors seulement que, d'après le Memoriale, il ouvre l'instruction du procès malgré le défaut d'Aldric. Et cependant la sentence est rendue le 30 avril (p. 143). Qui ne voit que ce récit est évidemment erroné, dans les détails, sinon dans le fond ?

(4) Page XVIII, note 6.

sens, exagérer ia portée de cet imparfait, qui répond d'ailleurs à la structure de la phrase. Au surplus, Julien Havet a fait une observation qui détruit l'argument de MU. Cbarles et Froger. A la fia d'un document, faisant partie du même dossier, qui suit le Memoriale dans les Gesta Aldrici, on lit : « Et sic falsitas subditur veritati, atque injuste alienata juste restituuntur, quae et actenus a praefato episcopo (Aldric) legibus possidentur et canonice atque regulariter gubernantur » (1). Ainsi Aldric est encore en possesion du monastère de S. Calais; donc il n'est pas mort. Par conséquent le Memoriale, (nous le savons d'autre part) date au plus tôt de 842, date au plus tard de 856. Il appartient donc à une période dont le centre est Tannée 849. On sait d'ailleurs qu'au cours de cette période, les clercs du Mans se trouvèrent plusieurs fois en conflit avec les moines de S. Calais, ce qui explique qu'ils aient senti le besoin soit de fabriquer les actes du procès de 838, soit tout au moins d'en grossir le dossier pour mieux accabler leurs adversaires (2).

Reste la fausse bulle de Grégoire IV. J'estime qu'elle fut composée en vue de protéger Aldric (3) ; je crois donc qu'elle a été rédigée avant sa mort, par conséquent avant les premiers mois de 857. Or, remarquez qu'il s'agit, pour le rédacteur de cet acte, de conjurer un péril qui menaçait Aldric. Quel fut ce péril? La vie d'Aldric est assez imparfaitement connue; cependant les informations que nous possédons nous donnent le choix entre deux hypothèses. Aldric fut chassé de son siège immédiatement après la mort de Louis-le-Débonnaire, en 840, par les lyranni adversaires de Charles-le-Chauve (4); à celle occasion le diocèse du Mans fut ravagé et le temporel de l'Église réduit à rien. Est-ce alors que fut écrite la fausse bulle? Il est difficile de le croire, car elle est un produit de l'époque pseudoisidorienne, qui est bien postérieure à 840. Mais plus tard, de 845 à 850, le diocèse du Mans fut insulté et ravagé à plusieurs reprises par les soldats bretons. La plus grave de ces incursions eut lieu en 850, époque à laquelle Noménoé occupa le Mans (5). On comprend

(1) P. 160. — Cf. J. Ha. vet, op. cit., p. 328, note 4. Je n'invoque pas à l'appui de mon opinion l'autre passage cité par Havet (Gesta, p. 122), n'étant pas bien sur que ce passage et le Memoriale appartiennent à la même portion des Gesta.

(2) Cf. J. Havkt, op. cit., p. 112. En 855, l'abbé de S. Calais, Rainaud se plaignait au concile de Bonneuil d'être d'avoir été dans sa possession. Les clercs du Mans n'étaient donc pas inactifs à cette époque.

(3) Voir ci-dessus, p. 778.

(4) Gesta Aldrici, p. 163 et s.

(5) R. Merlet, Guerre d'indépendance de la Bretagne dans la Revue de Bretagne, Vendée et Anjou, 1891, pp. 10-11. — de la Borderie, Histoire de Bretagne, II, p. 61.

l'angoisse où se trouva l'évêque, partisan dévoué du roi franc, membre considérable de l'Église franque, et suffragant important du métropolitain de Tours. Il dut s'imaginer que le conquérant se proposait de le traiter comme les évêques de Bretagne qui lui avaient déplu, c'est-à-dire de l'accuser et de le déposer. Or, on savait alors au Mans, par l'œuvre connue sous le nom de Gesta Aldrici, qu'Aldric avait été fort apprécié du pape Grégoire IV (1). L'idée se présenta sans doute naturellement à un partisan d'AIdric d'imaginer la fausse bulle et de la placer sous le nom de Grégoire IV.

Je n'ignore pas qu'on peut opposer une objection à cette manière de voir. Comment, dira-t-on, la fausse bulle aurait-elle été composée au Mans, par un partisan d'AIdric, du vivant de ce prélat, alors qu'elle admet, notamment en un passage, que tous les torts n'étaient pas du côté des adversaires d'AIdric? Nous y lisons, en effet, cette phrase : Si quo pacto conversationes non habet amabiles, habendus tamen pro reverentia S. Pétri ... dilectus{%. Un partisan d'AIdric aurait-il osé l'écrire au Mans du vivant de ce prélat? — A cela on peut répondre d'abord que le faussaire n'a d'autre but que de réserver au pape la connaissance définitive des accusations portées contre Aldric ; il eut été très maladroit de sa part de faire apparaître le Pontife Suprême comme prévenu à tel point en faveur d'AIdric qu'il ne pouvait supposer que ces accusations eussent un fondement. Le faussaire se montrait bien plus habile en laissant à Grégoire IV les apparences de l'impartialité et en se présentant seulement comme le défenseur du principe d'après lequel le Saint-Siège est compétent dans les causes des évêques. Puis, cette phrase n'a pas été inventée par lui : elle est tirée, presque textuellement, d'une lettre du pape Innocent I", conservée dans YHispana et dans les Fausses Décrétâtes (3). La raison invoquée n'est donc pas suffisante pour nous amener à rejeter après la mort d'AIdric la composition de ce document fait pour le protéger, lui, personnellement. Que d'ailleurs le faussaire ait voulu intéresser à la cause d'AIdric tous les évêques et leur rappeler que ce qui peut servir ou nuire à l'un sert et nuit aux autres (4), cela n'a rien que de très naturel et de très conforme au

(1) Cf. Gesta, pp. 125 et s.

(2) Actus, p. 324.

(3) Si quo pacto conversationes amabiles non habet, habendus est ut minus pro tempore dilectus (Innocent I er à Rufus, etc. : Hinschius, p. 551). L'analogie a été mise en évidence par M. Simson, op. cit., pp. 36 et 55.

(4) Cette pensée explique le passage suivant : Nec alicui fratri hacc gravia aut inutilia videri debent, quoniam, sicut praedicto fratri sancti Pétri et nostrae sanctae Sedis auctoritate succurrimus, ita omnibus quibus necesse

i ■■■ ÎImmééiii M"Béi ii à m im ttitr mu -.--1 tÊÊEÎSSSm 'llfti^. L ^t - -— *— »-

82] p. FotjRNiEk. 783

but poursuivi. Il travaille d'abord pour Aldric, et ensuite pour ceux de ses collègues qui seraient persécutés comme lui.

En résumé, les deux textes sur lesquels j'ai appelé l'attention du lecteur ont été rédigés en faveur de l'église du Mans, entre 842 et 886 ; la fausse bulle peut être rattachée aux événements qui se déroulent vers Tannée 850.

Ainsi, deux faits ont été mis en évidence. La compilation isidorienne, rédigée entre 847 et 852, s'adapte à l'histoire et aux besoins de la province ecclésiastique de Tours mieux qu'à ceux d'aucune autre province. D'autre part, entre 846 et 856, probablement vers 850, un associé d'Isidore, ou peut-être Isidore lui-même, s'employait à confectionner, dans la région mancelle et pour l'église du Mans, des apocryphes qui présentent une analogie surprenante avec les Fausses Décrétâtes. Il est logique d'en conclure que les deux faits s'expliquent l'un par l'autre; qu'Isidore appartenait à la province de Tours, vraisemblablement au diocèse de Mans (1), au sort duquel lui-même ou l'un de ses associés s'est intéressé, et qu'il a été provoqué à composer sa grande œuvre par le spectacle des calamités morales et matérielles qu'infligeait à la province de Tours la rébellion des Bretons.

S'il en est ainsi, il ne faut pas s'étonner de ce que l'une des compilations isidoriennes, celle de Benoit le Diacre, ait accueilli un texte, peut-être apocryphe, qui concerne les intérêts de l'église du Mans (2). Sans doute le faux Benoît a exclu systématiquement de

uerit et debemus subvenire et impigrô volumus. Et sicut quisquam sibi subveniri cupit, ita alium adj avare débet. Cette idée que les évêques doivent se prêter un mutuel appui est d'ailleurs un thème familier au faux Isidore.

(1) C'est le lieu de rappeler ici que le diocèse du Mans avait été très maltraité par les Bretons. En 866, le concile de Soissons, après avoir signalé les violences commises par les Bretons dans le diocèse de Tours, dit encore qu'ils en font autant dans les diocèses d'Angers et du Mans. Pendant toute cette période, le Maine avait souffert des incursions bretonnes (Mansi, t, XV, fol. 733).

(2) Le fait que les Fausses Décrétâtes ont été citées par Hincmar à la fin de l'année 852 n'infirme pas l'origine Mancelle de cette compilation ; il démontre seulement que de très bonne heure les textes isidoriens ou quelquesuns d'entre sont arrivés à la connaissance d'Hincmar. Cela n'a rien d'étonnant. Hincmar était curieux des textes et des œuvres canoniques; d'ailleurs les relations entre les églises d'un même royaume franc étaient assez fréquentes. Au surplus on s'est servi au Mans des Fausses Décrétâtes entre 850 et 856, peut-être à une époque très rapprochée de 850, pour la rédaction des Actus Pontificum Cenomannis in urbe degentium ; cet emploi est probablement aussi ancien que la citation faite par Hincmar.

son plan les textes d'intérêt local ; nous savons maintenant pourquoi il a fait exception à cette règle en faveur du Mans. Il ne faut pas non plus nous étonner des nombreuses analogies que M. Simson a constatées entre les compilations isidoriennes et les recueil manceaux au triple point de vue des sources, de la composition et de la forme (1). Cela s'explique fort bien par ce fait qu'Isidore ou l'un de ses associés s'intéressait à l'église du Mans et travaillait pour elle. M. Simson est allé plus loin et a émis l'opinion que Benoît le Diacre, Isidore et l'auteur des recueils historiques du Mans, sont une seule et même personne, le diacre Léodald du Mans (2). Je n'oserais. le suivre jusqu'à ce point.

Que le lecteur veuille bien me permettre de résumer en quelques traits les conclusions que je me suis efforcé de démontrer dans la partie de ces études qui concerne l'origine des Fausses Décrétâtes :

1° Les Fausses Décrétâtes conviennent à la situation de la province de Tours, entre 846 et 852, mieux qu'à la situation d'aucune autre province;

2° A l'époque de la rédaction des Fausses Décrétales, Isidore ou un de ses associés rédige, dans la région Manceile, des apocryphes destinés à servir les intérêts de l'église du Mans; ces apocryphes portent la marque de l'atelier isidorien.

Donc, c'est dans la province de Tours, au Mans ou aux environs du Mans, qu'il faut placer l'auteur ou les auteurs des Fausses Décrétales, puisque c'est là seulement qu'à la même époque nous retrouvons des traces de leur activité (3).

(1) Il s'agit du chap. 303 du livre I de Benoît le Diacre, texte qui se pré sente commun capitulaire où Charlemagne règle les obligations des tenanciers non libres de l'Église ou du fisc inpago Cennomanico. Sur les raisons que l'on peut avoir de douter de l'authenticité de ce texte et sur les conclusions qu'en tout cas il est permis d'en tirer, voir Simson, die Enstehung der pseudo-isidorischen Fàlschungen in Le Mans, p. 124 et s.

(2) Ces analogies sont exposées par le menu dans l'ouvrage de M. Simson qui vient d'être cité. Toutes ne sont pas également probantes ; mais quelquesunes sont très frappantes. Je les ai résumées dans l'article, déjà cité, de la Nouvelle Revue historique de droit français et étranger, t. XI, p. 83 et s.

(3) Op. cit. p. 133.

\rsro-^^^àjHJÉjft<W w ^Sfl6^ÉÉSi

■Jû**-

Page 1