VALÉRIEN ET BUCHER
sirs de la civitaSy jalouse du castellum, ne se (ît certainement pas sans heurter des résistances : la preuve en est qu'elle fut annulée peu après, à la demande d'Auxanius, par le pape Eilaire, — pour peu de temps il est vrai. — Valérien avait obtenu une faveur de la papauté romaine : c'est dire qu'il était bien en cour, et qu'il avait ià-bas des amis? Est-ce que cela n'éclaire pas d'une très claire lumière la couleur si romai'^ie des gestes de Pontius? Lorsqu'il les écrivait, n'est-il pas à croire que Valérien donnait des gages, ou des remercîments? C'est en 445, on le sait, que Rome matait si rudement, aux dépens de saint Hilaire, les prétentions primatiales d'Arles * ; et dès sa nomination [août 449] % Ravennius tentait de relever, aux dépens des métropolitains, l'ancien vicariat de Patrocle. Le pape rappelait à Ravennius d'avoir à suivre la même date que Rome dans la célébration des fêtes de Pâques ^ Le pape confirmait expressément la province métropolitaine de Vienne *. Le pape tâchait de se créer des appuis parce qu'il sentait un péril. La faveur faite à l'évêque de Gimiez se rattache à cette politique prudente et habile.
Je remarque enfin que la réunion de Nice à Cimiez a été très vraisemblablement opérée à la demande de VeranuSy èvêque de Vence : c'est Veranus qui a adressé toutes les pièces à Rome au moment où l'affaire a été présentée à saint Léon ^. Veranus était donc favorable aux intérêts de Cimiez, il était donc l'ami de Valérien, évêque de Cimiez.
Mais ce Veranus est le fils d^Eucher. — Et voici parmi les œuvres d'Eucher un traité De contemptu mundi et philo'
leurs martyrs, Pierre et Paul. Cf. son sermon 84, « in octavis apostolorum Pétri et Pauli. Pudet dicere sed necesse est noa tacere, plus impenditur daemoniis quam apostolis, et maiorem obtinent frequentiam insanaspectacula quam beata martyria. » [P. L., 54, 433].
1 Sur toutes ces questions je renvoie aux études de Mgr Duchesne : Fautes, I, 112-117, et passim. — L'affaire de Petronianus [Jaffé, 436] témoigne que certains voulaient utiliser le prestige de Rome.
2 Jaffé, 434-435.
3 En 451, Jaffé, 477.
* En 450, au lendemain de la promolion de Ravennius, Jaffé, 446. — On ne connaît pas la date exacte de la réunion des deux évêchés de Nice et de Cimiez. Mgr Duchesne suppose qu'elle fut décrétée lors du voyage d'Ingenuus à Rome, fin 451 ou début 452 [Fastes, i, 124 ; cf. Jaffé, 479J. '
B Tillemont, xv, 134-136 juge ainsi. — Cf. Labbe, iv (1671), 103 B. B. G. C'est Hilaire qui parle : « relationibus in nostro iudicio recensitis quas frater et coepiscopus noster Veranus ad sanctse mémorise decessorem meum... misit. >»
sophise sœcularis ^ qui est adressé ad Valerianum cognatum. Ce Valerianus ne serait-il pas notre Yalérien ^ ?
Qu'on l'admette, tout s'explique : l'intervention de Veranus dans l'affaire de Nice et le titre du traité d'Eucher ; Eucher raconte l'histoire des martyrs d'Agaune, comme Valérien écrit l'histoire du martyr de Gimiez ; le semi-pélagianisme de la onzième homélie reflète les opinions courantes parmi les amis d'Eucher, — à qui Gassien adressait sept de ses conférences (vers 425) — ; l'idée d'envoyer Nazaire à Trêves n'a rien qui puisse surprendre de la part d'un ami de Salvien, originaire de Trêves ^ : car Salvien est l'ami d'Eucher, il a été le maître de Salonius et de Veranus ; l'usage des pseudonymes est répandu dans le milieu de Lérins, Vincent (de Lérins) prend le nom de Peregrinus (vers 435) et Salvien celui de Timothée (vers 440), tout comme Valérien celui de Valère *.
1 p. L., L, 711-726. — Cf. Gennadius. Traduit par Godeau, le fameux évêque de Vence [Hist. ecclés., Paris, 1663, année 440, p. 253.]
2 C'est l'avis de Rosweyde [Eucherii Parsenesis... Notae]. TillemoQt incliue à le croire, sans l'affirmer : il pense surtout à Priscus Valerianus dont parle Sidoine Apollinaire [Ep., v, 3] et qui donna sa fille à Pragmatius. — Il est probable que Valérien, convaincu par Eucher, s'est fait moine, à Lérins ou à Léro, et qu'il y est devenu abbé : cf. le début de Vepistula ad monachos : impositx mihi votorum ciroa me veslrorum sarcinx^ etsi intérim corpore ut scriptutn est absens, prœsens tamen spirilu ac mente succéda.
Noter encore la lettre adressée à Fauste, lorsque, abbé de Lérins, il était en conflit avec Théodore de Fréjus et notre Valérien de Cimiez : on semble dire que l'un et l'autre ont été moines à Lérins.
«...Causam quee inter sanctum episcopum Theodorum et sanctum Valerianum vel sanctum Maximium item episcopos, atque abbatum Faustum necnon et reliquos fratres insulae lirinensis acciderat..., differre non possumus... — Beatitudinem vero vestram praecipue adesse convenit, quos insula ipsa yelut sinu quodam genitricis fovens, ad eam gratiam, quae nunc, in vobis est. Domino instigante, produxit » [la phrase Beatitudinem est propre à l'exemplaire envoyé à Fauste]. [Hardouio, ii, 779]. — Cf. l'expression domesticos Dei [homélie sur Blandine, P. L., l, 859, C] avec l'expression domesiicos fides (Pontius, supra, p. 74] ; de la comparaison des richesses du monde avec la brume du matin qui couvre la mer, rapprocher cette phrase du de contemptu mundi [P. L., L, 717, C. D.] ;«velut ex alto undarum jactus, aliis atque aliis supervenientibus, in lifctoris extrema, franguntur, ita in terminum mortis succiduae alliduntur aetates ». Cf. encore p. 83 n. 1.
3 Trêves fut détruite de nouveau vers 439-440 : la correspondance de Salvien dut porter la trace de ces événements. — Rapprocher le passage relatif à la chasse des bêtes sauvages de ce que dit Salvien, Gub. Dei, vi, § 2 [Pauly, p. 126].
* Il se peut, du reste, que Valerianus ait été considéré comme l'équivalent de Valerius ; j'ai noté ailleurs [G. M. R. I.,p, 149,n.3J qu'on écrivait indifféremment Gallus et Gallicanus. — D'autre part, Tillemont suppose que Valérien de Cimiez est identique avec Valère, moine de Lérins, honoré à Nice comme évêque le 24 juillet. Il puise, saus doute, à Arnauldus, Mnrtyrol. Mo-
LES MEfsSONGES PIEUX 8l
— Enfin, les incidents qui se rattachent à la primatie d'Arles au temps de saint Léon (440-461) témoignent hautement de la persistance à cette époque d'une situation assez analogue à celle que suppose la lettre d'Innocent à l'évêque d'Eugubium. Et c'est ce qu'attestent encore diverses lettres de saint Léon. Il veille à ce que les églises des Gaules et d'Espagne célèbrent la fête de Pâques, en 455^ le même jour que l'église romaine ' ; il veille, en 459, à ce que les églises de Campanie, de Samnium et de Picenum célèbrent les cérémonies du baptême aux mêmes dates que l'église romaine, c'est-à-dire à Pâques ou à la Pentecôte ^.
Mais on objectera peut-être le caractère pseudépigraphe de Pontiiis : le texte se présente comme l'œuvre d'un certain Valerius, ami du martyr, témoin oculaire des faits. Peut-on admettre qu'un évêque du v® siècle mente aussi effrontément ?
— L'objection serait valable s'il s'agissait d'un des évêques nos contemporains : en l'espèce^ elle est dénuée de toute valeur. Valérien de Cimiez^ dans Thypothèse, est un rhéteur et un moine de Lérins : cette double raison explique la fiction à laquelle il recourt.
On sait ce que les anciens pensaient de l'histoire. « L'historien tient en quelque sorte le milieu entre le rhéteur et le poète, et, de l'avis de Quintilien, il se rapproche surtout du second : est enim (historia) proxima poetis et quodammodo Carmen solutum ^ » Si l'on rappelle le principe de Cicéron : Concèssum est rhetoribus ementiri in historiis, ut aliquid dicere possint argiitius *, on comprendra que ce rhéteur qu'est Valérien avait osé ementiri, lorsqu'il travaillait a ponere ante oculos [fidelium) illas pugnas martyrmn.
Il y a plus : Valérien est un ami d'Eucher, c'est un ancien moine de Lérins ; on peut croire, sans témérité, qu'il partage
nasticum : Nono Kal. augusti, Nicix in prooincia, depositio s. Valerii episcopi et confessoris qui ex monacho lerinensi ad episcopatum assumptus, boni pastO' ris officium implere studuit ei in gaudium Domini sui introductus audire memit : Euge serve bone [je cite d'après Raynaud, Valeriani Cemeliensis... Disquisitio theologica^ p. 3J. J'accepte l'hypothèse de Tillemont, et je suis très curieux de connaître la ou les sources du Martyrologium monasticum. — Cf. Gallia Christiana, m, 1271 et Smith and Wace, iv, 1103.
1 JaÊFé, 512.
2 Jaffé, 545.
3 Delehaye, Les légendes hagiographiques (1905), p. 74. — Quintilien, Inst. X, I, 31.
* Brutus, 42, cité par Delehaye, loco citato.
Tadmiralion de tous les chrétiens de ces pays pour Cassien. Or, Cassien eiiseigtie explicitement la licéité de certains men^ songes * ;
Taliter de mendacio sentiendurn atque ita eo utendum est, quasi natura ei insit ellebori.,, Ita namque etiam sanctos ac probatissimos Deo viros veniabiliter legimus usos fuisse mendacio, sicut Raab (Josue II) cuius cum non solum nu lia virtutum, sed etiam impudicitise monumenta commemoret Scriptura, pro tali mendacio quo exploratores maluit occultare quam prodere^ admisceri populo Dei œterna benedictione promeruit. Quas si veritaiem loqui... maluissety nulli dubium quod nec imminentem cum ujiiversa domo sua fugisset interitum, nec auctoribus dommicœ îiativitatis inserta et in patriarcharum annumerata catalogo.., edere meruisset omnium Salvatorem... Quando igitur grave aliquod imminet de veritatis confessione discrimen, tune mendaciorum sunt recipienda pev' fugia... (1062-1063)... Si.,, ea quœaliis salutaria suntnostris utilitatibus prœponentes apostolico satisfecerimus imperio, sine dubio subeunda est nobis nécessitas mentiendi. Et idcirco nec intégra charitatis viscera possidere nec ea quœ aliorum sunt y secundum apostolicam disciplinam, quœrere poterimus nisif his quae districtioni nostrœ perfectionique conveniunt paululum relaxatis., condescendere utilitatibus aliorum prono maluerimus affectu, ita ut cum apostolo infirmis efficiamur infirmi ut lucrari possimus infirmos. Quibus eruditus
1 CoUationes, xv[i, 17 [P. i., 49, 1069-1072]. Cf. tous ces curieux passages : sa théorie se rattache, j'imagine, à la promesse qu'il avait faite de revenir en Palestine et qu'il n'avait pas tenue.
Cf. aussi les chapitres xvm, xix, xi, xxv [(sanctos) patrocinium ut ita dixerim assumpsisse mendacii]. — On sait qu'Augustin condamnait absolument le mensonge, surtout le mensonge commis dans l'intérêt de l'Eglise. Cf. le contra mendacium ad Consentiutn [écrit vers 420, P. L., xl, 517] et le de mendacio [écrit vers 394. P. L., xl, 483] : voir Rétractât. , ii, 60 et i, 27 et la polémique avec saint Jérôme au sujet de l'incident d'Antioche. Cf. et Tillemont, xui, 811-813. — Au contraire, les Pélagiens enseignaient, comme du reste les Priscillianistes et Manichéens, que le mensonge est licite dans certains cas ; Prosper d'Aquitaine défendit la doctrine d'Augustin [Sent, excerpt., 254, 256, 220, 248. — Valentin, Saint Prosper d'Aquitaine, Toulouse, 1900, p. 358J. [Noter que le concile pseudo-damasien a condamné les Collationes\.
— L'habitude du pseudonymat, si fréquente* Lérins, se rattache à ces théories.
— Sur Cassien, cf. Tillemont, xiv, 157. Lombard, Jean Cassien, Strasbourg, 1863. Hoch, Lehre des Joh. Cassianus von Natur und Griade, Fribourg Br., 1895. Worter, Beitrage zur Dogmengeschichte des Semipelagianismus. Paderborn, 1898. Valentin, op. cit., 306-319. Et les prolégomènes de PetBchenig.
l'auteur de PONTIUS 83
exemplls b. quoqiie apostolus Jacobus omnesque illius Ecclesiœ primitivœ prœcipui principes apostolum Paulum ad simulationis figmoita descendere pro imbecillitate infirmantium cohortantur, eumque purificari secundum observantiam legis.., compelluni, prœsens illud dispendium quod ex hac hypocrisi gignebatur nihili repiitantes, sed contemplantes poilus tuera quœ erant ex illius diutina prœdicatione parienda. . . Cum dicit : Factus sum Judœis tamquam Judœus ut Judœos lucrifacerem..,, quid aliud ostendit quam secundum infirmitatem... condescendisse se semper..., nec tenuisse se id quod districtio rigidaposcere videbatur, sed illud magis prseposuisse quod infirmantium utilitas exigebat.
Inutile (l'ajouter un mot à des déclarations aussi explicites.
Disciple de Cassien, historien rhéteur, Valérien n'a pas hésité à recourir à une fiction mensongère : elle devait donner plus d'autorité à l'histoire édifiante et merveilleuse dont il avait besoin pour éveiller la foi chrétienne dans l'âme des fidèles K Docile à l'enseignement de son maître, condescendere utilitatibus aliorum prono malu[it) affectu lia ut cum apostolo infirmis effic{eretur) infirm(us), ut lucrari possiet) infirmos... ; ad simulationis figmenta descendit pro imbecillitate infirmantium.
Mais si Valérien de Cimiez, ou l'un de ses amis, est l'auteur de Pontius, faut-il admettre, puisque Pontius est parent de Nazaire^ que Pontius et Nazaire ont le même auteur ? — Je ne le crois pas. J'admets seulement que l'auteur de Nazaire est un ami de Valérien et d'Eucher.
Le prologue de Nazaire indique que l'auteur écrit à Milan, pour des Milanais : Nazaire, dit-il, est notre patron, patronus
1 Noter que Valerius n'est pas fort éloigné de Valerianus. — Dans mon analyse, j'ai cité cette comparaison charmante établie par l'auteur entré la brume da matin qu'un souffle dissipe et les bonheurs de ce monde : elle atteste que l'auteur vivait, comme l'évêque de Cimiez, en pays montagneux et maritime. Un passage de la vingtième Homélie suggère pareille réflexion : § 7J. « Requiramus cujus sit vilium quod tenui tabulato horainis vita committitur et dubiis casibus pelagi incerta tentantur. Nonne cupiditati ascribeudum est cum superveniente procella altum mare nauticus clamor incusat ? Nonne ad cupiditatis recurrit invidiam, cum scrupeis rupibus naufragum corpus illiditur et tumentia aquis membra ignotis littoribus pelagi unda jactantur? Numquam se profecto nauta navigio credidisset, nisi uavigandi desiderium ncgotiaudi cupiditas incitasset \P. L., lu, 754].
84 LES SAINTS NAZAlRi:. CELSE ET PONTIUS
noster. — En outre, Nazaire est étroitement apparenté à Gervais-Protais. — Enfin je remarque que Tévêque de Milan, Eusèbe, est aussi « romain ' » que Valérien, et qu'il paraît lié avec l'évêque gaulois Géretius ^ lequel est l'intime ami... de Salonius et de Veranus ^ Ennodius nous dit qu'il était grec d'origine et une vieille inscription métrique assure qu'il a restauré l'église de sainte Thècle *. Eusèbe de Milan ne serait-il pas l'auteur de Nazaire ^ ?
L'auteur de Nazaire, en tout cas, appartient au même groupe que Valérien. La plus ancienne tentative d'apostolicisation que l'on connaisse eu Gaule est précisément datée d'avril 450 ; c'est la lettre par laquelle dix-neuf évêques gaulois demandent au pape de restaurer la primatie d'Arles en s'appuyant sur ce fait que le fondateur de l'église d'Arles, le bienheureux Trophime, a été chargé par le bienheureux Pierre d'évangéliser les Gaules ^ La mission du bienheureux Nazaire rappelle curieusement la mission du bienheureux Trophime.
Comme la légende de saint Maurice, les légendes des saints
1 Cf. la lettre P. L., 54, 945.
2 La lettre de saint Léon lui est apportée par Geretius. — Cf. le Ceratius de Nazaire.
3 Voir la lettre qu'il écrit, de concert avec eux, à saint Léon. P. L., 54, 887-890. Ceretius signe susceptus vester.
♦ De amico Dei Eusebio pontifice
Eusebius Ligurum successit finibus hospes
ignotae tractus plebis amicitia.
Grains erat, sosio Titan quos respicit ortu
flamoQigero lymphas vertice decutiens, Mitis, compositus, lar^'us, pius, integer, audax
crederet ut damnum non dare perpetuum Flevit pauperiem miserans, arrisit habenti,
gaudia cum cunclis tristitiamque gerens, Hune index operis locuturo nuntiat orbi
fama virum, génies de statione trahens.