CHAPITRE PREMIER
L'HAGIOGRAPHIE ROMAINE DE L'ÉPOQUE GOTHIQUE ET L'HAGIOGRAPHIE LATINE DU V« SIÈCLE
La légende romaine s'est épanouie àTépoque ostrogothique, à la fin du v^ et au début du vi^ siècle ; tous les indices qu'on a relevés nous ramènent à cette date '. — Le culte des martyrs, dès la fin du iv^ siècle, très certainement, a pris l'extension la plus large. Comment expliquer que les gestes des martyrs romains n'aient pas été rédigés dès lors ? Que s'estil passé dans ce siècle d'intervalle qui sépare Vef fluorescence des cultes deVéclosion des textes? Qu'est-ce que le v* siècle représente dans l'histoire de la Légende romaine ?
J'ai admis que quelques gestes ont pu être rédigés avant l'époque gothique ^ Mais rien, jusqu'ici, ne m'a permis d'indiquer quels ils sont. A tenter des voies nouvelles, ne parviendra-t-on pas à démasquer ces inconnus ?
Hors de Rome, on aperçoit, dès avant l'époque gothique, de nombreuses passions de martyrs. Qui sait si quelques unes, parmi elles, n'ont pas exercé une action à Rome et suscité dans quelque mesure la naissance du mouvement gothique ? Pour
2 G. M. R., 1, 291, note î « lorsque je date les gestes romains de l'époque ostrogothique, je ne prétends nullement exclure par là quelque! rédactions antérieures : je n'y vois que des faits isolés. » L'étude de Damase nous inrite à ne pas chercher plus haut que les environs de l'an 400.
2 l'hagiographie romaine de l'époque gothique
éclairer l'origine de celui-ci, pour expliquer sa date énigmatique, il est nécessaire de savoir, et quelles légendes romaines l'ont précédé, et quelles légendes extra-romaines l'ont préparé ; il faut déterminer, autant que faire se peut^ le rapport du mouvement littéraire romain au mouvement hagiographique immédiatement antérieur.
Le malheur est que l'œuvre hagiographique du v* siècle est quasi inconnue : parmi la masse des textes légendaires qui sont venus jusqu'à nous, il est difficile de marquer ceux qui datent de ce temps.
S'il en est ainsi, quelle méthode suivre pour résoudre le problème?
L'hagiographie d'une ville ou d'une région est solidaire de la vie totale de cette région ou de cette ville. L'histoire générale dit avec quelque précision quels rapports unissent Rome, dans le cours du v^ siècle, aux pays qui l'entourent : il sera sage d'étudier les légendes qui ont fleuri dans ces pays.
Un assez grand nombre de documents de toute nature nous renseignent sur l'histoire de Rome au v^ siècle : de quelles légendes ou de quels cultes étrangers y attestent-ils la diffusion ?
J'ai découvert les plus anciens passionnaires de l'église romaine et de l'Eglise latine \ Comme celui-ci est manifestement sorti de celui-là, comme tous deux sont romains d'origine, il pourra être utile, bien qu'ils datent d'une époque assez tardive 1 350-650], de noter les textes non romains qu'ils renferment.
n sera bon, surtout, si ces trois enquêtes coïncident en certains points, de s'arrêter aux textes que ces coïncidences désignent.
La situation géographique de Rome, son importance politique et religieuse expliquent les rapports qu'elle entretient avec les pays de l'Occident latin.
1 Cf. Le Pas&ionnaire occidental au viio siècle [Mélanges cV archéologie et d'histoire, publiés par l'Ecole Française de Rome, xxvi (1906)].
ET l'hagiographie LATINE DU V^ SIECLE 3
La mer l'unit à la Sicile, à l'Afrique, à la Gaule du sud, à l'Espagne orientale ; la vallée du Tibre lui ouvre uq chemin vers rOmbrie^ la Haute Tuscie et les Marches Adriatiques.
L'invasion barbare a fait reporter du côté des fronts menacés, à Milan, puis à Ravenne, le centre politique et militaire de la défense italienne. De ce chef, Rome entre dans la mouvance de Ravenne et de Milan.
L'exaltation du pouvoir pontihcal qui résulte du développement naturel de celui-ci, de la ruine de l'empire en Occident (410, 451, 455, 476) et du triomphe de Ghalcédoine (451), resserre les liens qui unissent à Rome les églises d'Occident, particulièrement les églises des Gaules : les Gaules, plus directement menacées par les Germains, ont été plus âprement disputées entre eux et Rome.
L'Ombrie, Ravenne, Milan, la Gaule du sud, — secondairement l'Espagne, l'Afrique et la Sicile, voilà les pays latins dont les traditions et les légendes peuvent être en rapport avec les traditions et les légendes romaines.
Mais, en fait, quels étaient, au v^ siècle, les rapports des unes et des autres ?
Un certain nombre de martyrs d'Italie étaient, la chose semble naturelle, populaires à Rome au v® siècle : mais on ne peut, avec certitude, indiquer que deux d'entre eux. Le pape Innocent [401-417], au témoignage du Liber Pontificalis, consacra une basilique aux saints milanais Gervais et Protais*. La légende romaine de Libère, dont le même document autorise à affirmer Texistence dès le v*' siècle, atteste qu'à cette époque les Romains vénéraient fort un saint Félix, que j'identifie volontiers avec saint Félix de Noie 2.
1 « Dedicavit. basilicam sanctorum Gervasi et Protasi... » [L. P., i, 220].
2 Cf. G. M. R. 111. — Je note que le calendrier de Carthage atteste, pour l'Afrique, les cultes de Félix de Noie et de Gervais Protais.
Le Liber Pontificalis atteste, dès le temps de Symmaque [498-514], les cultes