‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 2)Chapitre 41 sur 132 · CULTURE LITTÉRAIRE DES HAGIOGRAPHES · texte numérisé non relu

CULTURE LITTÉRAIRE DES HAGIOGRAPHES

d'audace inventive (ils fabriquent de toutes pièces des rescrits impériaux) et recourent plus volontiers à l'histoire.

Orose raconte, vers 417-418, la part qu'a prise l'empereur chrétien Philippe aux fêtes du millénaire de Rome ; Philippe,

se dresse contre lui, lui impose tantôt d'affreux supplices, tantôt de lointains exils ; jeté à la mer, il marche sur les flots et s'entretient avec les Anges ; à la fin, il est tué avec un enfant, Celse. Dès lors, bien que, par le privilège du tombeau, les Milanais le tiennent pour leur protecteur particulier {licet hic Mediolanensium peculiaris putetur privilégia sepulchrï), il appartient à tous, car ses suffrages sont communs à tous [omniuin est commiinione suff^ragii). Priez donc le martyr; heureuse l'âme dont il porte à Dieu la prière ! Quss cum ita sint, honoremus beatos martyres principes fidei, interc.ssores mundi, préecones regni, cohxredesDel. Qu'importe que leur chair soit décomposée : ils n'en sont pas moins les amis de Dieu ; il faut honorer les blessures reçues pour le nom du Christ; la poussière des cadavres contient les germes de l'éternité ; le corps qui a souffert pour le Christ régnera avec le Christ.

L'auteur, évidemment, n'est pas un Milanais, eb ne parle pas à des Milanais. — D'autre part, le mouvement de la pensée rappelle ce que nous avons vu dans les homélies deValérien. Peut-être est-ce lui qui parle. — S'il résume ici, tu contraire de ce qu'il faisait là, l'histoire de Nazaire, c'est que, dans l'église de Cimiez, il ne faisait pas lire les gestes de Nazaire, comme il faisait lire les gestes de Pontius, le saint local. — S'il ne rappelle pas que Celse était originaire de Cimiez, c'est peut-être que Celse n'y était pas mort et n'y avait pas laissé son cadavre ; c'est peut-être que notre texte n'étant pas encore répandu, l'étonnement eût été général, si Valérieu eût avancé pareille chose ; c'est peut-être enfin, que d'autres versions, à nous inconnues, ne rattachaient pas Celse à Cimiez.

En revanche, il est très certain que cette homélie n'est qu'un centon '. Le début copie littéralement le début d'un sermon d'Eucher sur sainte Blandine : les deux textes se recouvrent jusqu'aux mots recte itaque et ex dehito *'. On utilise ensuite le sermon 88 sur la fête des martyrs, qui est en général attribué à Maxime de Turin ***. L'histoire de Nazaire est adroitement entremêlée au développement de l'idée religieuse. 11 est intéressant de noter que le sermon est attribué à saint Ambroise.

Je n'affirme pas, bien entendu, que Valérien en soit le véritable auteur : je crois que la chose n'est pas impossible. On peut aussi chercher autour de Césaire l'auteur de cet ingénieux démarquage.

* C'est, je crois, Tillemont qui, le premier, a signalé le fait.

** Cf. P. L., 17, 715, Etiamsi martyribus regionis extraness pia votorum débita redderemus... avec P. L., 50, 859. Etiamsi martyribus regionis extranese...

*'* Cf. P. L., 17, 715, Recte itaque et ex debito... [§ 2, AB] et JJeneramur ergo in tanto Christi m,ilite... [cul. 715, B, § 4j.

C'est Savio qui a indiqué ce dernier rapprochement, méconnu par Bruni P. L.. 57, 8C9. — [Savio, op. cit., p. 18, n. 3]. — Cf. l'homéhe LXXXVIII [P. L., 57, 427J. «Licet univers! sancti ubique sint et omnibus prosint... Martyr... cum patilur, non sibi tantum patitur sed et civibus... Concti igitur martyres devotissime percolendi sunt, sed specialiter ii venerandi --uni a uobis quorum reliquias possidemus. Illi enim nos oratiooibus adjuvant, isti etiam adjuvant passione ; cum bis autem nobis lamiliaritas est, seraper enim nobiscum sunt, nobiscum morantur... Et ideo, fratres, ueneremur eos...». C'est l'inspiration de Valérien. Il est clair que tous ces textes sont apparentés. Par malheur, la littérature homilétique est aussi mal classée encore que la littérature hagiographique. Cf. A. Reifferscheid : Bibliotheca Patrum Lat. ital. i, 243.

remarque-t-il, n'a immolé aucune victime aux faux dieux. C'est peut-être là que Valérien a pris les renseignements qu'il donne * à son sujet. Le groupe savaut et vieux dont Lérins était le centre et l'âme, s'occupe fort du prince arabe: Vincent de Lérins connaît les lettres qu'adressait Origène à Philippe et àOtacilia Severa sa femme ^ Rien d'étonnant à ce qu'un lérinien tel que Valérien se soit intéressé à la mystérieuse figure du premier empereur chrétien ? — L^n ancien rhéteur converti, et devenu évoque, se sera procuré facilement les données à peu près exactes qu'il fournit sur la chronologie ^ des empereurs et des papes, sur la mythologie ancienne, sur la doctrine de l'Eglise, sur les ours de Dalmatie et les magiciens marses ; il aura rédigé sans embarras une lettre supposée d'un gouverneur à César.

Valérien connaît l'histoire de Marcellin, évêque d'Embrun à la tin du iv^ siècle. Cette histoire, divisée en deux livres *, avait été rédigée depuis peu lorsqu'il se proposa d'écrire : à part la consécration de Marcellin comme évêque par Eusèbe de Verceil et ^milianus de Valence (vers 363-370), je n'y trouve qu'une suite de miracles. Le tableau qu'on y fait de la puissance du paganisme, de l'opposition des Ariens, et du siège d'Embrun par les Barbares convient à merveille à la situation de la première moitié du v^ siècle 'K — Or, voici

1 Orose, VII, 20. [Zangemeister, p. 479J. Le fait a élé indiqué par M. Allard, II, app. C. p. 503 et 244-245.

2 Commonit. primum, 17. [P. L. 50, 662-663]. 11 s'agit d'Origène. « Quis Christianorum non pêne ut prophetaui, quis piiilosophorum non ut magis- Irum veneratus est... Sed et einsdem epistolee testimonium perhibent quas ad Philippum imperatorem, qui primus Romanorum principum chrisliauus fuit, christiani magisterii auctoritate cooscripsit... » [Cf. Eusèbe: H. E., vi, 36].

3 D'après les gestes, Anteros n'a été évêque qu'un mois [§ 6], le millénaire de Rome a été fêté la troisième année de Philippe [% 7] ; les Philippe, après avoir régné quatorze ans, ont été tuéa par Dèce et remplacés par Gallus et Volusianus, son fils, lesquels ont régné 2 ans et 4 mois ; puis sont venus Valérien et Gallien [§9] ; Gallien est tué à Milan, Valérien pris par Sapor [§16]. — La donnée relative à Anteros est à peu près exacte. Cf. Cat. Lib. L. P. i, 5, La chronologie des Philippe [244-249J est juste d'une année trop courte, celle de Gallus [été 251-mai 253] de six mois trop longue. Le plus étrange est que Valérien escamote le règne de Dèce et remplace les Philippe par Gallus.

4 20 avril, 750. — CL § 16 o in superiore libello ». — Sur Marcellin, cf. Grégoire de Tours : Gl. Conf. 69 [P. L., 71, 878]: il paraît dépendre, indirectement, de notre texte.

B Le sacre de Marcellin par un évêque de Valence et un évêque de Verceil est, presque sûrement, un trait authentique : il atteste une époque où Tévêché

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