‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 2)Chapitre 44 sur 132 · ZÈLE APOSTOLIQUE DES HAGIOGRAPHES · texte numérisé non relu

ZÈLE APOSTOLIQUE DES HAGIOGRAPHES

nous y avons droit, elle ne nous fera pas défaut. On sait leur puissance sur Dieu : ils lui ont donné leur sang, que pourraitil leur refuser? Et voilà comment la dévotion envers les martyrs s'unit, dans l'àme de Valérien et d'Eucher, au sentiment moral, peu à peu s'enlace à lui et se confond avec lui. Et voilà comment naît dans leur esprit la pensée d'écrire les gestes des martyrs *.

Comme les Sémites ^, les Chrétiens croient que Dieu dirige l'histoire et agit en elle. Dieu punit les persécuteurs qui torturent ses saints, Dieu découvre quand il lui plait les ossements de ses martyrs. Maximien est étranglé par son gendre Constantin ; le comte Anullinus est tué par Dieu ; l'empereur Valérien, fait prisonnier de Sapor, lui sert de marchepied pour monter à cheval, tandis que Gallien est égorgé et que Claudius et Anabius sont étranglés par le diable. En revanche» les persécuteurs ont beau s'acharner sur les cadavres de leurs victimes, tenter de détruire leurs restes et d'abolir leur mémoire ; Dieu déjoue leurs efîorts. Tl révèle à Théodore les reliques de saint Maurice et à Ambroise les reliques de saint Nazaire ; il sauve un de leurs compagnons qui a tout vu et

1 Voici quels points de contact on note entre Maurice et Ponce ou Nazaire : 1, Invention de reliques ; 2. Idée que le martyr est un protecteur local ; 3. Croyance que Dieu intervient dans l'histoire ; 4. Intention édifiante ; 5. Type du martyr qui réconforte les âmes faibles [Maurice, Vitalis]. — Gf... pro deo summo pretiosas sancti animas refundunt [Maurice, 1| avec Nazaire, éd. Mombritius, prologue] gloriosi sanguinis sui efjfusione illustravit ecclesiam.

Noter que Sidoine Apollinaire se propose d'écrire l'hisloire des martyrs des Gaules :

a Persecutorum nisi quaestiones Forsilan dicam, meritosque cœlum Martyres mortis pretio parasse

Praemia vitee [Ep. ix, 16, 61 sq. — P. L., 58,638].

Cf. le passage où il compare Mamert à Ambroise, parce que Mamert a trouvé la tête de Julien de Brioude et le corps de Ferréol de Vienne [Ep. vu, 1].

2 Gf. Stèle de Mésa [Revue Biblique, 1901, 524]. — Isaie, 10, 5 — 12, 6.

Malheur à Assour, la verge de ma colère,

Et le bâton de mon courroui !

Je l'envoie contre une nation impie.

Contre le peuple objet de ma fureur je l'expédie;

Pour le mettre au pillage, en faire son butin,

Et pour piétiner comme la boue des rues...

[Le Livre d'Isaïe, par A. Condamin. Paris, 1905, p. 85.J

tout raconté, il conserve le précieux écrit de Valerius et de Philippe. Et voilà comment, à la suite de Lactance, Eucher, Valérien et Eusèbe montrent que, de toute manière, les martyrs sont vengés, les croyants protégés par Dieu.

Leur culture littéraire, leur haute situation sociale, leur effort apostolique rapprochent Eucher de Valérien et d'Eusèbe : il faut ajouter — ce qui confirme le fait en Texpliquant — qu'ils ont été à pareille école. On ne sait pas exactement où est né, oii s'est formé Eusèbe. Mais il est certain qu'Eucher, il est très vraisemblable que Valérien ont subi l'action de Lérins. Ainsi s'explique l'influence que les légendes grecques ont exercée sur nos textes * : Lérins fut, en Occident, un foyer d'idées grecques ^ Ainsi s'explique la parenté des textes gaulois et des textes italiens : Lérins a rayonné des deux côtés des Alpes '. Ainsi s'explique l'entreprise d'Eucher et de ses amis. La haute opinion qu'avaient de la nature humaine les disciples de Gassien les poussait à s'intéresser aux martyrs : l'héroïsme des martyrs témoignait dans le sens de leur doctrine. Et puis^ et surtout, on peut croire que leur propre effort était orienté de telle sorte qu'ils ne pouvaient d'aucune manière dédaigner les légendes : moralistes pratiques, comment se seraient-ils désintéressés de ce qui intéressait le populaire? Melius docemur facto quant uoce. L'imitation peut aider à la propagation du bien autant qu'aux progrès du mal. La vue d'un martyr, le récit de ses souffrances et de son héroïsme valent mieux que tous les sermons du monde. Et c'est pourquoi, sans doute, les hommes de Lérins ont écrit plus d'une page de la Légende chrétienne ^

* Aux faits cités plus haut, joindre les héllénismes qui ne sont pas rares dans Nazaire.

* Je rappelle l'admiration des Lériniens pour Origène, le culte de Gassien pour Chrysostôme et les Pères du Désert, le rapport qu'il y a entre les doctrines de ces deux docteurs sur la grâce (S. Hilaire a préparé l'œuvre de Cassien). Comparer la doctrine de saint Nil touchant l'usage des richesses avec celle que prêche SaUien. — Les tendances auti-augustiuiennes des Lériniens ne les caractérisent pas moins que leurs sympathies pour la Grèce chrétienne.

3 Le fameux Ennodiua de Favie est originaire de la Gaule du sud ; et c'est à Lérins que se réfugie Autonin de Pannonie ; l'empereur gaulois Avitus est après sa chute nommé évêque de Plaisance.

* Dans la liturgie gallicane, la lecture des gestn 'tnartyrum remplace la lecture prophétique aux jours des fôtes de saints. Qui sait si cet usage n'a pas été établi par les Lériniens ?

Ont-ils écrit quelques pages de la Légende romaine? C'est, en ce moment, ce qui nous intéresse.

Relisons les gestes de saint Sébastien. Saint Maurice et saint Sébastien semblent dessinés d'après le même modèle : ce sont tous deux des saints militaires, des officiers de haut grade gagnés au Christ, qui s'emploient à raffermir les âmes vacillantes, lors de la grande persécution de Dioclétien. Peutêtre est-ce une analogie fortuite ; peut-être est-ce l'indice d'une parenté plus intime. AQn de trancher la question, confrontons Sébastien avec Maurice, Ponlius et Nazaire.

J'ai donné ailleurs * une analyse assez complète des gestes de saint Sébastien : il me suflira de rappeler ici qu'ils enchaînent en un cycle la triple histoire de Marcus-Marcellianus, du primiscrinius Nicostrate et d'Agrestius Chromatius que réconforte ou convertit un ami de Dioclétien, secrètement gagné à la foi, Sébastien ; à la fin, Sébastien, ses amis, ses émules sont mis à mort, à Rome.

Voici quels points de contact j'ai notés entre Sébastien^ Pontius et Nazaii^e-Celse, 1 . Sébastien vit et meurt à Rome ; mais il a été élevé et instruit inpartibus Mediolanensium^ bien qu'il soit citoyen de Narbonne, civis Aarbonnensis. Les gestes ne s'occupent plus de Milan ; mais ils s'intéressent encore à la Gaule : ils notent le séjour qu'y fait Carin[§ 64], ils l'y font peut-être mourir (si Maguntiaco, § 65, n'est pas une pure déformation paléographique de Margo ^), ils rappellent surtout [§ 42] que les Senonenses Galli ont occupé le Capitole. IVos gestes s'intéressent donc à la fois comme Pontius et Nazaire, à Rome, à Milan et à la Gaule.

* Noter qu'en 286 Maximien occupait Mayence afin de défendre la Gaule [Schiller, ii, 126], — Noter que Maurice, version B, date les évéoements d'Agaune de 286. Peut-être B utilise-t-il un texte contemporain de SébaS' tien.

2. L'auteur de Sébastien témoigne, comme l'auteur de Pontius, de certaines connaissances historiques et littéraires : le synchronisme établi entre le pape Gaius, les empereurs Carin, Maximien et Dioclétien, la bataille de Mayence * (Margus), le consulat d'Aquilinus est à peu près exact et montre que le rédacteur connaît en gros les événements de 285-286. D'autre part, il cite Tite«Live [§42], il connaît et les mœurs volages de Jupiter, et l'histoire de Ganymède, et le règne de Saturne en Crète; et les discours qu'il prête aux parents de Marcus et de Marcellianus prouvent que, pas plus qu'Eucher, il n'ignore la rhétorique.

3. Gomme l'auteur de Pontius, l'auteur de Sébastien a pratiqué la théologie et semble incliner vers le pélagianisnie: il décrit d'une manière fort intéressante l'incarnation du Verbe [§ 44], en utilisant la phrase fameuse de saint Paul, majestate exinanivit et formam servi suscepit ; il écrit, § 80 : non nega~ mus Christum Filium Dei ad hoc decœlo descendisse ad terras ut a terris homo ad cœlum posset ascendere ; chose à coup sur très grave et digne de remarque, il déclare que la mort n'est pas un châtiment ^ ; et il démontre, par l'usage qu'en fait Sébastien % la licéité du mensonge.

Voici de menus faits. 4. Comme Nazaire réconforte Gervais et Protais, Sébastien réconforte Marcus et Marcellianus. 5. Comme il y a un Marcus dans Pontius^ on rencontre une Marcia dans Sébastien. 6. Ici et là, les païens qui fe convertissent ont de vastes patrimoines qu'ils abandonnent [Pontius, Sébastien]. 7. Lorsqu'ils se convertissent, ils affranchissent leurs esclaves ; 8. Ils brisent leurs idoles. 9. Ici et là, je trouve des expressions analogues : comparer le primiis miles de JSazaire avec le primœ cohortis princeps de Sébastien [% 60] ; ici et là, môme emploi du mot certamen. 10. Allusion à la question de la fuite en temps de persécution [Sébastien, 66 ; Pontius, et Nazaire] 11. Rôle des anges ici et là. 12. Valeur

1 Cf. Tillemont, IV. 743-744.

2 Qua ratione mort timeant qui sciunt hanc hominis naturam esse, non pœnam. [§ 27, F. L., 17, 1033, B]. Cf. Tilleinoiit, iv, 741 ; les Capitula envoyés par Césaire à Rome, ii, [Mausi, viii, 722] ; le coucile d'Afrique de 418 [P. L., 45, 1812J. [Lejay : H. il. L. R., 1905, 250-251 [.

'< ^ 60. Sébastien conseille à Chroniatius de demander un successeur, sous prétexte que sa sauté n'est pas bonne. — § 32, Nicoslrate meut de même : « si j'ai, dit-il au préfet, recueilli dans ma maison les chrétiens, c'est pour les pousser à l'apostasie en leur faisant peur des supplices. Cf. Tiilemonl, iv, 741-742.

Page 1