‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 2)Chapitre 53 sur 132 · LES GESTES DE MARIS · texte numérisé non relu

LES GESTES DE MARIS

Maris, aussi bien que la légende d'Aurea dont elle est parente par ses attaches topographiques, s'est inspirée de Sébastien ^ (et^ secondairement, de Pontius et de Marcel).

La légende du pape Etienne ^ paraît aussi dépendre de Sébastien: 1. Nemesius a donné ses richesses au Christ, quoniam ipsius fuerunt et erunt [§ 7J ; 2. Le baptême est la nécessaire condition du salut; 3. On évangélise les catéchumènes, secundum consuetudinem ; 4. Le païen qui se convertit brise ses idoles [§ 9].

Elle parait dépendre aussi des gestes de Pontius [§ 2, sedensque docebat omnes de regno Dei et vita xtérna ; cf. Pontius\y — et des gestes de Marcel, qui sont eux-mêmes apparentés à Sébastien: \. respect particulier qu'on témoigne à l'évêque de Rome [§ 4] ; 2. tendances augustiniennes : [§ 4], divina graiia procurante^ [§ 3] non invitus^ hominum persuasione» sed eius vocatione ; 3. Némésius rappelle Thrason [§ 5] ; 4. nous sommes gouvernés dans notre vie par Jésus [§ 12] ; 5. la profession de foi du baptême ignore TEsprit- Saint; 6. un trépied est réduit en poussière^.

in

11 faut insister sur les gestes d'Eugénie.

1 II semble, au contraire, que la légende A'Abdon et Sennen, biea que parente de Maris et Marthe, ne doive rien à Sebastien. Aôdon-Sennen se rapproche de Maris-Marthe par les faits suivaats : 1» Ici et là, même thème central : Persans d'origine rcyale, ensevelissant les martyrs, finissant par être martyrisés eux-mêmes, après avoir été exposés en vain aux bêtes de l'amphithéâtre dans une editio solennelle; 2'» détails particuliers identiques ici et là ; a) importance curieuse attachée au lavement des pieds ; b) cupidité des païens à la recherche des facuUaies, des thesauri ; c) expressions comme dits humiliari, cœtus reipublicœ [en parlant du sénatj ; d) spontanéité des chrétiens qui désirent la mort (Le Quirinus û'Abdon et Sennen doit peut-être être identifié avec le Gyrinus de Maris).

Rien, d'autre part, ne rappelle Sébastien^ ni idée, ni expression.

2 2 août, 139. G. M. R, I., 173, 178-179.

3 Maris et Etienne sont apparentés au cycle de Pastor [G. M. R., i,, 285].

On se ra^jpelle le thème de la légende : Eugénie, tille du gouverneur de l'Egypte sous Commode, l'illustre Philippe, préfère la virginité au mariage, fuit déguisée dans un monastère d'hommes où, grâce à sa vertu, elle devient abbé, repousse l'amour de Mélanthie qui la croit un homme et prouve son innocence en montrant qu'elle est femme ; finalement, elle revient à Rome avec les siens, et y meurt martyre, avec Basilla son amie, Protus et Hyacinthus ses eunuques, sous Valérien et Gallien K

Je remarque que cette légende est attestée, pour la première fois, par Avitus de Vienne (+ 518) % et que le thème implique, essentiellement, la théorie de la licéité du mensonge. Voyons cela de plus près.

La version vulgate ^ présente un certain nombre de traits qui rappellent les gestes de Sébastien ouïe milieu d'où ils sont sortis: 1. Tendance anti-augustinienne : g ratissimum [Domino) habilaculum in corpore tuo prœparasti [§ 7] ; — 2. plusieurs mensonges : a) Eugénie fait croire aux moines qu'elle est un homme ; b) Eugénie fait croire à ses parents qu'elle veut faire une promenade, et s'enfuit retrouver les chrétiens chassés hors d'Alexandrie ; c) Eugénie fait croire qu'elle vend à Basilla ses esclaves Protus et Hyacinthus, alors que ce sont ses amis qu'elle lui adresse ; d) Philippe fait croire qu'il est malade afin de pouvoir vendre ou donner ses biens aux églises^ ; — 3. on s'occupe de savoir si le christianisme est, ou non, utile à l'état [§§ 16 et 25] ; — 4. Philippe

* Pour plu? de détails, cf. G. M. R. I. 191, 299, sq.

2 Poème sur la virginité adressé à sa sœur, vers 503 [M. G. Auct. Ant. VI, 289. ou P. L., 59, 378, B]. J'en ai cité le passage principal, G. M. R., I, 299-300. Noter que c'est dans l'entourage d'Avitus qu'a sans doute été rédigé Maurice B.

3 B. H. L. 2666-2668. ]P. L., 21, 1105 ou 73,605].

* §7 € (Helenus) gravissimo vultu quinam dicerentur interrogat, vel cnjus nationis esset credidit inquirendum. Ad haec Eugenia (respondit) : Cives, inquit, romani sumus ; unus ex his duobus fratribus meis Protus dicitur alius Hyacinthus, ego vero Eugenius nuncupor. Cui B. Helenus dixit : Recte te Eugenium uocas ; viriliter enim agis [P. L., 73, 610, B] ; — § 3, rogat parentes (Eugeoia) ut spectandi gratia permitteretur praedia sua in suburbano Alexandriae posita circuire [607, B] ; — § 10. " Uos Basillae offeram sub specie muneris ut vos eam in Christo faciatis ancillam... ; §24, duos eunuchos Protum et Hyacinthum simulauit se illi donuui offerre Eugenia... ]P. L., 73, 616. D et 618, B] ; — § 18 (Philippus) simulât œgritudinem quousque universa distraheret et donaret per omnem prouinciam ecclesiis et pauperibus [616, A]. — Le texte qui supporte la version métaphrastique [P. G., 116, 610] accentuait peut-être le caractère mensonger de certaios traits [Cf. le § 13, P. G., 116» 624 et § 8. P. I., 73. 610].

LES GESTES D EUGENIE

réconforte les chrétiens [§§ 18-19], comme faisait Sébastien;

— 5. comme dans Sébastien, les chrétiens sont dénoncés par des païens qui ont feint de se convertir [§ 19] ; — 6. comme dans Sébastien, l'auteur semble avoir un sentiment assez vif de l'égalité naturelle qui unit l'homme à l'esclave [§ 3, usurpata potestas] ; — 7. comme dans Sébastien^ insistance sur cette idée que la richesse ne convient pas à un chrétien [§ 12] ;

— 8. comme dans Censurinus^ allusion à la diversité des supplices [§ 13, alii ad bestias, alii vero ad ignés, alii ad diversa supplicia] ; — 9. comme dans Anthime et Etienne, il est question dans Eugénie de tierce, de sexte et de none [§§7 et 10]; — 10. comme dans Pontius et Maris, \\ est question du chant des chrétiens qui retentit dans la nuit [§ 3] *. Chacun de ces faits s'explique sans peine si l'on cherche le rédacteur à' Eugénie dans le groupe des moines de Lérins qui s'intéresse aux martyrs romains ^

1 Peut-être y a-t-il un rapport entre Philippe, le père d'Eugénie, etPhilippe, Teuapereur chrétien. Philippe l'Arabe était entré dans la légende : Pontius l'atteste. Cette légende prit sans doute diverses formes.

2 On a signalé justement les rapports û'Eugénis et d'Agnès. Quelques citations permettront de juger combien ils sont étroits et comme l'auteur d'Eu~ génie a copié Agnès.

Agnès

§ 2. « (Filius praefecti) putans meliora eam accipere velle cœpit offerre plurima et plura promittere.

§4. « Cumque praefectus diceret in fascibus constitutnm se praefecturam agere. »

§ 1. « Pulchra facie sed pulchrior fide {et elegantior castilate. G.

Noal). »

§ 1. Tertiodecimo aetatis suae anno. »

§ 3. Modulatis uocibus résonant. »

§ li. Ignem copiosum accendi. »

§ 11. « Orationem fuit ; § 12. Gum complesset orationem. »

§ 13. Haec et his similia dum diceret. »

§ 3. « Taie fertur dédisse responsum. »

§ 13. « Fit terraemotus... ; § 15. Fit concursus populorum... et uaria turentis populi acclamatio, alii dicebant magam, alii sacrilegam, alii innocentem conclamabant. »

Eugénie

§ 12. « Putans amplioris pecaoiae cupidiorem, cœpit (Melanthia) infinita offerre et ampliora promittere ».

« Claudia autem mater, cum ad eius sepulchrum fleret, apparaît ei vigilanti in medio noctia silentio auro texta cyclade indufca cum multo populo virginum... »

§ 1. «Ut praefecturam agere t» ; § 16. « Praefectus in fascibus constitutus. s

§ 2. « Pulchra facie sed pulchrior mente et formosior castitate..., quinto decimo setatis suae anno. »

§ 4. « Modulatis uocibus psallunt»

« Iguis copiosus accensus est. »

§7. « Fudit orationem, quam cum complesset,... cumque haec et his similia loqueretur ».

§ 14. « Taliter dédit praefecto responsum ».

« Fit terraemotus, fit concursus populi romani et uaria acclamatio, alii dicunt innocentem, alii magam ».

J'ai émis l'hypothèse que l'histoire d'Eugénie s'expliquait par la confusion de la sainte de Rome avec une sainte égyptienne du même nom \ et montré que l'auteur inconnu connaissait et utilisait Rufin *. Il n'y arien là qui contredise notre nouvelle conclusion : tout au contraire. On sait le culte de Cassien pour ces moines d'Egypte parmi lesquels il a vécu dix ans et dont il a proposé l'exemple aux moines des Gaules. On a vu l'influence que les traditions grecques ont exercée sur Maurice et sur Ponlius, sur Agnès ^ sur Jean-Paul et sur Gervais-Protais '' . Les disciples de Lérins sont mieux préparés qu'aucuns autres à accueillir et développer le thème de la femme qui se déguise et vit en moine : comme ceux qui l'ont forgé, ce sont aussi des moines, et la gloire des solitaires d'Orient les hante.

Il n'entre pas dans notre dessein d'étudier la genèse de ce thème : la légende des martyrs, non celle des ascètes, forme tout notre objet. Nous négligerons donc les histoires de Pélagie et d'Euphrosyne, de Marguerite et de Marina — bien que toutes quatre se déguisent en hommes, bien qu'Euphrosyne soit reconnue par son père, bien que Marguerite et Marina soient accusées d'inconduite par une religieuse et par la tille d'un hôtelier ^ Mais nous nous arrêterons à la légende

D'après Franchi de' Cavalieri : S. Agnese... [Roma, 1899, p. 50 et notes 1- 3]. Pour plus de détails, s'y reporter.

1 G. M. R. I, 193. — 11 faut dire, seulement, que le prototype d'Eugénie, (ou l'un des prototypes d'Eugénie) ne portait pas le même nom qu'elle.

2 G. M. R. I, 299. — Historia Monach., 9 et 11 P. L., 21, 426, 429-432. Le veillard Copres raconte qu'il a triomphé, par l'épreuve du feu, d'un docteur manichéen qui l'emportait sur lui par l'éloquence (la phrase sed quia erat versutus nimis se retrouve presque textuellement dans EugéJiie, § 5) ; et il s'attarde à chanter les vertus et les miracles d'Helenus, qui, sans les brûler, porte dans ses vêtements des charbons ardents. La légende d'Eugénie a combiné les deux traits, et attribué à Heleous le miracle de Copres. — L'âne d'Helenus [Ew^eme, 5] est peut-être un touvenir des onagres d'Helenus, dans Ru6n. — Ce sont ces faits, sans doute, qui ont poussé Goldast à attribuer notre texte à Rufin [tom, I, part. II. Rerum Alematinicarum, lib. I, cap. 27, cité par Migne, P. L., 73, 621. C, DJ. Si, d'aventure, l'attribution reposait sur un mot de quelque manuscrit, il n'y aurait pas lieu de s'étonner : trait pseudépigraphe, ce serait une confirmation de l'origine gauloise de notre texte.

3 Agnès rappelle Polyxène. G. M. R. i, 29. i Cf. supra p. 24, 33, 47, 58.

B P. L., 73,663, 643, 691; 7^. G., 115, 348; 8 octobre 24; Mombritius i, 253 et II 103 ; Bib. Casinensis : m, fl. 221 et ii, fl. 3 ;... Cf. Usener : Legenden der h. Pelagia {Qonu, 1879) ; Acta S. Marinœ et Christophori. Bonn, 1886; et Delehaye : Les légendes hagiographiques. Bruxelles, 1905, p. 222-232.

LA SOURCE ORIENTALE d'eUGÉNIE 125

d'Apollinaria, qui rappelle beaucoup plus précisément Eugénie — : notre thèse de l'origine lérinienne de ce dernier texte tirera de cette enquête une nouvelle confirmation.

L'histoire d'Apollinaria nous est connue par un texte grec, qui a été traduit au xvi® siècle, sans doute par Sirlet ou dans son entourage : l'original grec a aujourd'hui disparu^ la traduction latine peut seule servir ^

Anthemiiis^ fils de r empereur {Anthemius) , avait deux filles dont V une était possédée du démon, et dont Vautre, dès son jeune dge^ s^ adonnait à la prière^ visitait les églises et les martyreia : elle s'appelait Apollinaria, Elle refuse les pré' tendants qui s' offrent y parce quelle veut rester pure ; elle demande une religieuse [monacha] qui lui apprenne à lire le psautier \et les Ecritures ?] ; et l'empereur , d'abord méco?i-^ tenty finit par céder. Un autre jour, elle demande à visiter les lieux saints afin de prier la résurrection et la croix ; et, l'empereur, à la fin, satisfait son désir, lui envoie des esclaves et des suivantes, de C argent et un navire. A Ascalon, Apollinaria visite les églises et les monastères ; puis , nous trouvons des compagnons et nous arr'ivons dans la cité sainte. Apollinaria prie pour ses parents, visite églises et monastères des vierges [uirginum perennium], fait des largesses aux moines ; elle adoucit leur tristesse, au moment du départ, en assurant quelle continuera de les enti^etenir ; puis elle se rend sur les bords du Jourdain, et, repassant par la cité sainte et par As^ calon, elle s' achemine à Alexandrie, au {sanctuaire) de Menas. A la nouvelle de sa venue, le gouverneur envoie V adorer ; mais elle ne le permet pas, et c'est elle qui va, la nuit, lui rendre ses devoirs ; il la comble de présents et la laisse aller à Saint-Menas. Au bout de quelques jours elle quitte donc Alexandrie, après avoir fait acheter par une pauvre vieille le lebitonarion et Vanalobos \? humerale] des moines, une ceinture et une cuculle ; elle affranchit ses esclaves et les congédie. Puis, accompagnée d'un eunuque et d'un vieillard, elle arrive au monument de Menas, en passant par Lemnas et la maison de Philoxène ou le paramonaire Va accueillie avec pompe,

* P. L., 114, 321 [ou Surius, 5 janvier; ou 5 janvier 259]. — Cf. Piccinioi : Délia principessa romita o vero delV historia di s. A... [Venezia, 1653J.

L'économe de Menas accourt V adorer ; mais elle le supplie de n'en rien faire et lui demande seulement une litière pour aller voir les Pères de Scétè. Le lendemain, elle part, habillée en moine sous sa robe ; elle arrive au milieu de la nuit au marais proche la fontaine qui s'appelle aujourd'hui fontaine d'Apollinaria ; elle profite du sommeil de ses porteurs pour dépouiller ses habits de princesse et s'enfoncer dans le marais. L'eunuque et le porteur, à leur réveil, s'en retournent effrayés ; le gouverneur avertit V empereur qui se lamente^ ainsi que la mère d'Apollinaria et le sénat ; il se calme à la fin et rend grâces à Dieu.

La bienheureuse, enfoncée dans le marais, lutte courageusement contre le diable ; sa peau, mangée par les moustiques^ devient pareille à une peau de tortue. A la fin, pour couronner (ses mérites). Dieu lui dit de sortir de V étang et de prendre le nom de Dorothée. C'est alors quelle rencontre Macaire, qui r accueille, lui donne une cellule, lui fait faire des chaînes ; elle lui dit son nom, Dorothée ; c'est la renommée des Pères de Scété qui l'a attirée Jusqu'ici. Elle opère de nombreuses guérisons. — Or, le démon qui torture sa sœur, veut révéler le secret de Dorothée : il déclare qu'il n abandonnera la fille de r empereur que si on la mène au désert. L'empereur, à la longue, se laisse décider. Arrivée à Scété, la princesse est adressée par Macaire à Dorothée, qui reconnaît sa sœur, et se récuse, et finit par chasser le démon. La princesse repart pour Constantinople, joyeuse. Mais le démon la poursuit ; il enfle son corps afin de la faire paraître enceinte. U empereur l'interroge, et, n obtenant aucun aveu, il finit par se persuader qu'elle a été séduite par le moine qui l'a guérie. Nouvelle ambassade à Scété : Dorothée part, demandant aux Pères leurs prières. Le faux moine se jette aux genoux de l'empereur, et^ après avoir obtenu sa promesse qu'il le laissera repartir au désert, lui découvre la vérité : « Je suis votre fille, voyez mes seins. » Sa sœur la reconnaît, et, touchée par la vierge, est aussitôt guérie, Dorothée repart malgré les prières de tous, retourne à Scété et y meurt saintement, après avoir été avertie de sa mort à U avance. C'est seulement lorsqu'on lave son cadavre qu'on voit que Dorothée est une femme. Macaire, un peu surpris d'abord de n avoir pas été averti {par V Esprit- Saint) i^eçoit bientôt une vision céleste qui lui explique toute l'histoire. Les reliques d'Apollinaria sont placées à l'orient de

LA LÉGENDE dVpOLLINARIA 127

V église y ou s'opèrent de nombreux miracles par la grâce et la clémence de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen.

La famille des Anthemii était au v* siècle une des plus puissantes familles de Constanlinople. A la mort d'Arcadius, 408, c'est un Anthemius qui gouverne l'empire, en attendant que Pulchérie prenne la régence ; il a été successivement ambassadeur en Perse, comes sacrarum largitionum en 400, magister officiorum en 404 *. Sa fille épouse Procope le Galate ; et l'enfant issu de ce mariage — il s'appelle également Anthemius — après avoir été comte, maître de la milice, consul et gouverneur de l'Egypte^ d'où il chasse Pierre Monge, après avoir épousé la fille de Marcien, est nommé empereur et envoyé à Rome par l'empereur Léon, 466. L'empereur Anthemius, de concert avec Léon, tente contre les barbares (Genséric et Euric) un formidable effort, que le succès couronne un moment ; mais ses talents mêmes tournent contre lui Ricimer, auquel il a pourtant donné sa fille : malgré les efforts d'Epiphane de Pa^àe, la guerre éclate entre eux ; Anthemius battu est égorgé par Gundobad, frère de Ricimer, le 30 juin 472 ^ Son fils Anthemiolus est mort en 471 ; mais ses autres enfants, Flavius Marcianus, Romulus, Procopius et Alypia lui ont survécu. Comme, à la fin, Constantinople avait abandonné Anthemius^ il est probable que le dévouement de cette puissante famille pour les Isauriens tiédit quelque peu. Mais leur influence persista ; c'est un Anthemius qui est consul d'Orient en 515.

L'histoire d'ApoUinaria n'a pu être écrite qu'à une époque oii le souvenir d'Anthemius était encore vivant et n'était déjà plus très précis. Anthemius n'est pas un Justinien ni un Théodose : souverain d'aventure à une époque révolutionnaire, son rôle n'a pas été comparable à celui des princes qui frappent fortement l'imagination du peuple ; les légendes l'ignorent profondément. La vie d'ApoUinaria, qui le connaît, et qui sait même que son (grand-) père a gouverné l'empire, ne peut pas avoir été rédigée à une date trop éloignée de 466-472. D'autre

1 Sidoine Apollin., ii, 94 , P.G., 82, 1369 ; Code Théodosien, i, 10, 5 et vi, 27, 14, d'après Pauly-Wissowa : R. E.

'^ Eanodius: Vita Epiphan., 53. — Sidoine, ii, 68-95, 156. — P. G., 86, 2544. — P. L , 59, 113, 73. — C. I. L., ii, 4109. — Ghronicon Pascale, 464, 468, etc., d'après Pauly-Wissowa . R. E. — Cf. aussi ïillemont, xvi, 310 et passim.

part, le texte ne peut pas dater de ce temps même ' : l'histoire, qui connaît Alypia, femme de Ricimer, ne dit rien d'une autre fille d'Anthemius retirée à Skétè ; elle connaît Makarios, higoumène de Skétè, mais elle sait que celui-ci vivait au IV® siècle et mourut en 391 : il ne pouvait donc accueillir une princesse née au second tiers du v*. L'auteur inconnu écrit quelque part : cum invenissemus comités, venimus in sanctam civitatem [§ 4] ; il veut passer pour un compagnon de la sainte afin d'authentiquer son récit ; le récit est certainement inauthentique. D'une sainte dont on connaissait le nom seul, Apollinaria % on aura fait, pour les glorifier, une fille des Anthemii.

Si ces inductions sont fondées, on considérera comme probable que le texte date des environs de Tan 500.

Je remarque, d'autre part, que l'intention évidente de l'anonyme est la glorification d' Apollinaria, et, par contre-coup, la glorification des Anthemii. Quel intérêt pouvait donc pousser les Anthemii, aux environs de Tan 500, à tâcher d'agir sur l'imagination populaire?

L'histoire byzantine nous l'explique. La mort de Léon, 474, ouvre une période orageuse qui se prolonge pendant quelque temps au début même du règne de Justinien. Les causes en sont fort diverses : les unes sont d'ordre religieux, les autres d'ordre politique et proprement dynastique ; et il arrive que celles-ci se combinent avec celles-là. La femme de Léon, Vorine, pousse successivement contre son gendre^ l'empereur Zenon, Basiliskos, Léonce et lllus [488]. A la mort de Zenon, 491, les gardes Isauriens opposent à Tempereur Anastase leur chef Longin [-[- 498] ; puis ce sont les catholiques dont le chef, Vitalien, menace le trône [513-518] ; Vitalien est si puissant qu'il contraint Anastase à capituler. Pourtant, lorsqu'Anastase meurt, en 518, Vitalien ne réussit pas à saisir la couronne; et ce n'est pas non plus Amantius, qui, de son côté, fait tout pour l'obtenir ; le chef des gardes, Justin, est plus heureux que ces deux compétiteurs ; il se hâte, du reste, de les faire assassiner. Depuis Léon jusqu'à Justinien, la couronne impé-

1 Le pèlerinage fictif d'Apollinaria ea Palestine rappelle fort le pèlerinage, historique, d'Eudocie [Tillemont, xri, 94].

* Il est vraisemblable qu'il y eut une fontaine d'Apollinaria, ainsi que l'assure notre texte. Il est vraisemblable, aussi, que notre texte est une adaptation d'un texte antérieur.

LES ANTHEMII 129

riale est donc disputée par les grandes familles de Constantinople. Est-il invraisemblable que les Anthemii, avec leur brillant et tragique passé, n'aient joué alors aucun rôle. En 515, je le rappelle, le consul d'Orient s'appelle Anthemius *. Je conjecture que la vie d'ApoUinaria date de cette époque : les Anthemii l'auront fabriquée et répandue afin d'appuyer leur politique ^.

Apollinaria offre deux points de contact avec Eugénie : ici et là, c'est le même thème, une femme se déguise en homme et vit dans un couvent d'hommes ; le fait est banal, et n'a rien de sigaificatif. Mais voici qui est plus curieux : ici et là, la scène est placée en Egypte, du côté d'Alexandrie ; l'héroïne est la fille d'un très grand personnage^ ici l'empereur, là le gouverneur de l'Egypte; l'héroïne, enfin, est impliquée, ici et là, dans la même aventure : le pseudo-moine est accusé d'avoir attenté à la vertu d'une femme, ici Melanthie, là la sœur d'ApoUinaria, et il repousse l'accusation de la même manière, en déchirant sa tunique. C'est le geste de Phryné avec plus d'audace encore.

Eugénie, lô. Apollinaria, 18.

«Et hsec dicens scidit a capite tu- '< Ei8 tantum dixit: ego uos de hac

nicam, qua trat induta et apparuit re faciam certiores et aperto collo

femina. Et statim ad prsefectum ait : sui colobii, ostendit suas mammas et

Tu mihi quidem secundum carnem dixit: Pater, ego sum tuafilia Apolli-

pater, Claudia mater est » [P. L., il, naria >[P. G., 114, 327, G]. 1115. DJ.

Ces coïncidences ne peuvent pas être un effet du hasard. Comment s'expliquent-elles? Il est peu vraisemblable que ce soit l'auteur byzantin qui ait modelé son héroïne d'après une légende romano-gauloise. Il est sûr, ou qn' Eugénie et Apollinaria dépendent d'un commun archétype, ou quEugé?iie a été modelée sur Apollinaria.

1 Cf. Marcellini Corn. Chron. [Chr. Min., xi, 2, p. 99] ; la lettre 107 d'Anastaseà Hormisdas. « Data pridie idus ian. Constantinopoli et accepta Anthemio et Florentio un. ce. conss.V, kal. apr. per Patricium [éd. Guenther.600].

2 Peut-être les Anthemii étaient-ils opposés aux catholiques et àVitalien. An themius l'empereur rompit avec le papeHilaireà propos du macédonien Philothée[« Gelasius ad episcopos Dardaniae », 61.Guenther,39l], il attira et nomma consul, en 470, le philosophe païen Sévère. D'autre part, il avait été gouverneur de l'Egypte ; notre texte paraît surtout destiné à de» Egyptiens et donne de8 détails topographiques sur l'Egypte qui, sans doute, sont exacts ; or, l'Egypte était monophysite.

Je n'ai pas trouvé de commun archétype. Quand même, plus tard, on n'en trouverait aucun, cela ne prouverait certes pas que cet archétype hypothétique n'ait jamais existé. Néanmoins je crois pouvoir m'en passer ; voici pour quelles causes.

Marcel et Apollinaria content deux épisodes très analogues. Le démon qui possède la fille de l'empereur de Gonstantinople déclare qu'il ne Tabandonnera que si on la conduit devant un saint moine (Dorothée). Le démon qui possède la fille de l'empereur de Perse déclare qu'il ne l'abandonnera que si on fait venir auprès d'elle un saint diacre (Cyriaque). Cette coïncidence précise S inexpliquée jusqu'à présent, s'expliquerait sans peine si l'on admettait que la vie d' Apollinaria a été connue et utilisée par le rédacteur à' Eugénie : le rédacteur de Marcel aurait puisé à la même source ; il était au courant des légendes de Lérins.

L'empereur Anthemius était très connu en Occident, particulièrement dans la Gaule du Sud. Anthemius a travaillé aussi énergiquement contre Euric que contre Genséric ; en 468, il a mandé à Rome Sidoine Apollinaire, qui prononça son panégyrique et obtint le titre de préfet de la ville. Sidoine Apollinaire était le plus grand nom, peut-être, de la noblesse gau-

i Je relève, dans Grégoire de Tours \GL Conf., 63. — P. L., 71, 873-874], une histoire tout à fait analogue : le rôle de Dorothée est .tenu par un archidiacre de Lyon, celui d'Anthemius par Léon, et la scène se passe non à Gonstantinople, mais à Rome. C'est très probablement, une réplique de notre légende attestant la popularité 6^ Apollinaria en Gaule. — (Le Codex Parisinus 5306 contient une version de Félix de Nole^ d'après laquelle le saint est mandé en Perse par le roi Helel; il guérit sa fille, et revient à pied, comme il est parti. — C'est, ici, une évidente imitation de Cyriaque, dans Marcel. — Cat. Paris, ii, 57]. Voici le texte de Grégoire de Tours,

«Leonis autem romani imperatori» filia, cum a spiritu vexaretur immundo et per loca sancla duceretur, assidue clauiabat nequam spiritus : non hinc egrediar nisi archidiaconus lugdunensis adveniat ; et nisi ipse me de hoc vasculo, quod acquisivi, ejiciat, nullatenus hioc sum «gressuriis. Audiens haec imperator dirigit suos in Gallias. Quem illi repertum suppliciter exorant ut cum eiê ad visitandam puellam Komam dignaretur accedere. Ille vero contradiceus et se indiguum per quem Ghristus miracula ostenderet esse vociferans, admonitus episcopi sui consilio, cum eisdem missis iter dirigit et ad imperatorem ueniens cum honore suscipitur. Audiens autem de infirmilate puellœse ad basilicam B. Pétri apostoli confert ; ibique continuato cum vigiliis et orationibus triduano jejunio, quarta die per invocationem Domini uostri Jesu Christi et crucis vexillum, immundum spirilum a corpore puellae depellit. Qua sanata, tria ei centenaria auri imperator offert; sed ille vir allions spiritus caducas divitia» pro nihilo respuit, dicens : Si me tuis muneribr.s locupletare deaideras, illud quod cunctse proficiet civitali largire... Aurum pauperibus erogat et tributom petitum civitati concedit »...

(Léon envoie les présents à Lyon ; on les falsifie , Grégoire les a vus).

APOLLINARIA ET EUGENIE 131

loise : celle-ci dut connaître par celui-là les projets de celui qui s'annonçait comme le restaurateur de l'empire * ; elle s'intéressa sans doute à la légende qui illustrait sa maison.

Le nom même de la prétendue (ille d'Anthemius devait contribuer encore à intéresser les amis de Sidoine. Comme la fdle d'Anthemius, le fils et Taïeul de Sidoine, un de ses amis, un de ses parents -, enfin Sidoine lui-même s'appellent Apollinaris.

Les milieux gaulois prêtaient une attention passionnée aux événements d'Orient % la correspondance des papes avec les évêques des Gaules en fait foi. Et c'est Avitus de Vienne même que loue le pape Hormisdas parce qu'il s'enquiert avidement des événements de Constantinople *.

Rien de plus aisé que d'admettre la diffusion en Gaule, à la fin du V® et au début du vi® siècle, d'une histoire merveilleuse concernant une fille de l'empereur Anthemius; rien de plus aisé à admettre que l'utilisation de cet écrit par un écrivain gaulois de ce temps. Au thème banal d'une vierge déguisée en moine, un lecteur à" Apollinaria aura ajouté l'incident pittoresque d'une accusation piquante et d'une reconnaissance dramatique : ainsi se sera formée la légende /l'Eugénie telle que la connaît Avitus. Puisqu'il joue sur le nom de Mélanthia, ne savons-nous pas que notre auteur comprend le grec? Et, comme c'est le Gaulois Avitus qui le premier signale son œuvre, on peut très bien croire que, si l'auteur n'est pas Avitus même % il est Gaulois comme lui.

* Sidoine : Garni. ^ ii, 13. sq ; Epist. I, 4, 5, 6, 9. — Cf. Yver : Euric roi des Wisigoths [Etudes d'histoire du Moyen Age... Paris, 1896, p. 20-21].

2 Tillemoat, ivi, 195, 281-284. — 225-203. » Cf. infra.

♦ Lettre 137. [Guenther, 560-564]. « Qui de his quœ ad disciplinam catholicam pertinent maxime sciens instrui cupit, quidstudii circa mandata diuina habeat eaidenter ostendit... atque ideo exultamus ad sinceritatem propositî tui, dilectissime frater, dum te secundum directas per Alethium presbyterum atque Uiuentium diaconum litteras intuemur, et de impiis transgressoribus Eulychete atque Nestorio sedis apostolicœ constituta recolere et... inquirere...» — C'est Gélase, très connu en Gaule, qui nous raconte l'histoire d'Hilaire et de Philothée-Anthemius, et la peste qui sévit alors.

5 Je remarque que Avitus a un frère, qui s'appelle aussi Apollinarig, l'évoque de Valence [Aviti Epistol. XI. — P. L., 59, 231. A et passim]., — et qu'il est en relations avec Vitalien [Epist. 42. — P.L.^bQ, 259-260]. Noter qu'un des fils dfl Philippe s'appelle Avitus, dans la légende d'Eugénie, et que Sidoine Apollinaire était gendre d'Avitus, le rhéteur devenu empereur, puis évêque de Plaisance. Sidoine voulait écrire une histoire des martyrs.

Que notre texte d'Eugénie soit un original latin, ses rapports avec Agnès,

Nérée Achillée,.., le prouvent ; on sait assez le grec, à Lérins [Cf. les lettres d'Avitus, ir, P. L., 59, 204, A, m, 211, A ; le jeu de mots sur le nom de Mélanie, a été fait d'abord par saint Jérôme, à propos de sainte Mélaoie, l'amie de Rufin. Ep., 123 ad Ctesiphontem, 3J, pour que s'expliquent les jeux de mots sur Mélanthie, Eugénie, Basilla. La version syriaque publiée par Bedjan [Analecta, xiv, 207] et la version arménienne traduite par (]onybeare [Analecta, xin,293] dérivent de textes grecs, sans doute de celui qu'a signalé Franchi d, C. [S. Agnese, 45]. (Bibl. du patriarchat grec de Jérusalem : Codex 18 Toù àylou 2à6a. Cl. infra G. M. R., v.)

Le texte latin d'Eugénie a-t-il été remanié, et peut-on dater ces divers remaniements? Seule une étude des mss. permettra de répondre. Ou peut dire dès maintenant : 1. La mention de Thècle [heati Pauli et virginis Theclse historia ; « ou beatissimi Pauli doctriua de virginibus in Theclœ historia ; Vatic. 1194, f. 89 ; Vallicell., xi, f. 51 ; — cf. Vatic. 5771, f. 308 ou 274, L 43] a été supprimée sans doute après la publication du décret pseudo-damasien [G. M. R., v] qui condamne Thècle comme apocryphe ; 2. Certains détails ont été supprimés comme trop crûs [§ 12; et § 15] ; 3. La mort de Claudia, telle que la rapporte le Parasinus 3779, folio 22, est sans doute un complément postérieur [cf. Claudia avec Gensurinus].

Les gestes d'Eugénie ont été utilisés par les auteurs de Leuoius [Bibl, Casin., m, fl. 358] et de Consoriia [22 juin, 250. — Tillemont: xv, 121, 851- 855|.

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