‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 2)Chapitre 52 sur 132 · L*1MMACULÉE CONCEPTION AU V^ SIÈCLE · texte numérisé non relu

L*1MMACULÉE CONCEPTION AU V^ SIÈCLE

Censwinus lui rappelle que le péché originel est la suite inséparable de l'acte conjugal. Les deux textes se combattent l'un l'autre ; ils sont contemporains l'un de l'autre. Censurinus a bien la date et l'origine que je propose \

Si Censurinus est un remaniement inspiré par une idée théologique, sur quels textes ce remaniement a-t-il été opéré?

La question n'est pas douteuse. Le rédacteur gaulois avait à sa disposition une version de la légende très analogue au texte latin édité par Mombritius ^ et au texte grec édité par Migne ^ La version Mombritius-Migne *, que j'appelle M, coïncide avec la nôtre : elle remplace seulement Dèce par Claude ^ ; elle ne présente pas les discours théologiques que le rédacteur gallican attribue à Censurinus [§§ 3-5] ou à Maxime [§§ 8-9], non plus que les passages relatifs au marrainàge d'Aurea, et à la primitive Eglise ; enfin elle conte avec plus de détail la résurrection de Faustinus qui semblait faire longueur à notre théologien, et note soigneusement les dates des anniversaires. Ces points réservés, l'ordre du récit est identique ici et là. Je note même que, ici et là, Vhistoire reste bizarrement en suspens : on néglige de nous dire ce que devient Censurinus.

Mais le rédacteur gallican connaissait sans doute une autre version encore, que j'appelle B, et qu'ont imprimée les BoUan-

1 Peut-être l'auteur de Censurinus connaissait-il encore l'homélie publiée par Caspari ; et la lettre Ild'Avitus à Gondebaud : « Duplicera subslaotiam redemptoris discerni dicimus posse, non dividi. Neque nos nitimur ut inviolabilis Divinilas dolores corporeos perpes?a credatur, cura omuis cunctorum corporum dolor secuturam mortem naturali qaodam prsecedat officio [P. L., 59, 204, BJ. En Gaule, du reste, on s'intéresse beaucoup aux affaires de l'Orient : témoin la lettre d'Hormisdas à Césaire du 8 septembre 515 (P. L., 431. Cf. Morin : Revue bénédictine, 1901, 339].

L'auteur de Censurinus [5 septembre, § ij dit que Dèce a régné non tous duobus annis : il sait mieux son histoire que l'auteur de Pontius, lequel escamote le règne de Dèce.

2 B. H. L. 1722. Temporibus Claudii, praesidente vicario Ulpio Romulo..- [Mombritius, i, 197-198].

3 P. G. 10, 551. 'Ev xaïc; -fjjjiépatç KXauSt'ou (toù T:apav6(i,ou) ^aaiXeoiC, irapovxoi; ptxapiou O'jXttiou 'Pco(jl'jXXou...

* Les deux textes [Migne a reproduit Mombritius en regard du texte grec] ne sont pas identiques [ainsi, prœmium 3, le grec donne 12, le latin 10 ans à Faustin ; au § 1, certains détails du latin manquent au grec]. Mais les dissemblances sont d'importance faible.

^ Le rédacteur gallican, assez instruit sans doute, aura cru réparer une grossière erreur en rapportant au temps de Dèce une histoire qu'il est difficile d'attribuer au règne de Claude. Cf. p. 17 le remaniement de Maurice.

distes au 24 août * : il lui emprunte certains passages de son

* B. H. L., 808-809. «Tempore quo iniquissimus Glaudius Romanae urbis sumpsit imperium... [24 août 757J. — Les Bollandistes ont signalé d'autres, versions parentes de celle-ci : 1. Celle du Codex Bruxel. 18 653-657 [B. H. L., 810] [ Cat. Brux., ii, 424] n'a pas l'épisode de Sabinianus ; — 2. Celle de Codex Gallonii [tom. L, fol. 193] [24 août 757, n. 10] date les faits du temps d'Alexandre et du préfet du prétoire Ulpien, distingué du vicaire urbain Romulus; — 3. Celle du Codex Bodecensis [34 août 757, n. 10[ mêle à l'histoire de Cyriaque l'histoire de plusieurs martyrs; — 4 Celle du Codex Anonymi [E- H. L. 811-812] date lesfaits de Severus Aurelius Alexander et du préfet urbain Doraitius Ulpianus, et fait ensevelir par Hippolyte Nonnus, évêque de Porto, la vierge Aurea noyée le IX des K de septembre [24 août 756-758, §§ 6, 7, 8, 10]. — 5. Celle d'un manuscrit de Baronius, anno 229, § 7, 22 août 506] s'intéresse surtout à Hippolyte qui et Nonnus; il prêche l'évangile à Alexandrie et écrit de nombreux commentaires de. l'Ecriture ; à la mort de Pélagie, il se rend à Porto, ensevelit Aurea et est jeté à la mer, ad portum tyberinœ urhis par le vicaire Ulpius Romulus ; — 6. Celle qu'a connue Pierre Damien [P. i., 145, 436] fait d'Hippolyte Nonnus un évêque d'Antioche qui convertit Pélagie et 30 000 Sarrasins.

Quel est le rapport de ces textes entre eux 1

Je conçois que les légendes d'Ostie-Porto {ostia iiberina) se sont peu à peu agglomérées, confondues et organisées en deux cycles parallèles : le héros de l'un était Censurinus (c'est mon texte M), le héros de l'autre Aurea (mon texte B); tous deux sont parfaitement incohérents, M abandonnant tout d'un coup Censurinus, sans nous dire ce qu'il devient, B nous présentant à deux reprises la même Aurea. Les six versions dont nous avons connaissance srntelles antérieures ou postérieures à M et à B ? J'imagine qu'elles leur sont toutes postérieures, sauf peut-être celle que présente le Codex Bruxellensis 18653- 57; et qu'elles peuvent se grouper en trois familles. La première est caractérisée par l'introduction de l'Empereur Alexandre Sévère et d'Ulpien (ou d'Ulpius) [versions de Gallonio et du Codex Anonymi]: c'est une évidente correction, née du désir d'effacer une bourde et analogue à celle du rédacteur gallican qui substitue Dèce à Claude. — La seconde est caractérisée par la mention de Pélagie dont îa légende est fameuse : c'est une vierge d'Antioche qui se suicide pour échapper au déshouneur [S. Jean Chrysostome : P. G., 50, 579 ; s. Ambroise : P. L., 16, 229, 1093] et qu'on a confondue avec une courtisane pénitente, très célèbre à Antioche, qui s'appelait peut-être Pélagie, mais dont on ignore le nom [S. Jean Chrysostome : Homel. 67 in Matth. P. G., 57-58. 636. — Usener : Legenden de)' heiligen Pelagia, 1879, Bonn, p. 3. — P. L., 73, 663. — P. G., 116, 908 et 4 mai 747. —Cf. Uelehaye : Les légendes hagiographiques. Bruxelles, 1905, p. 222] Voici le texte de saint Jean Chrysostome : *H oùx -rj/CO'jaaxE tiw; èxôivr^ r^ Ttopvr] t] etci à(js.\^(t'.x tzx^tol:; itapcXiaaaa, Ttàvxac à7réxpu^p£v ev eùXaêEiqc. Où xt^v ev xoT^ t'Jcc-^-^tkioi(; X^yw, àXXà xr^v lui xfjÇ YEveâ<; xi^ç •?i[Jisxi;pa;, Tr,v ex fto'.vizr]; xf, ; uapavofjicoxâxr^; ttoXco»^... IIoX'j x6 ovojjia aùxriç Ttavxay^où... ETXi -iroxe xal ^acriXiSo; àosXcsov .. 'AXX' àSpôov oùx oT8 'ô'irto;;... xax£cpp6vY)a£v aTrâvxvwv exsivtov...

L'association de la légende de Pélagie et de la légende des ostia Tiberinn s'explique parce que l'évêque qui baptise Pélagie s'appelle Nonnus, comme Hippolyte de i^orto (sans doute, à la suite de l'identification de deui saints de Porto, l'un appelé Hippolyte, l'autre appelé Nonnus. Achelis : Hippolytsstudien, Leipzig, 1897, p. 57). Elle n'a pu se ()roduire avant le début du v^ siècle; il est vraisemblable qu'elle date du temps de l'exarchat de Raveuue *. Cette

* Noter que la tradition du pseudo-Jacques conservée par Eustochius(r) mentionne la marraine de Pélagie, oi^iter spiritalis : c'est la première des dia-

REMANIEMENTS DE CENSURINUS 119

prologue *. — Or, cette version bollandiste n'est certainement pas homogène. Les sept premiers paragraphes nous entretiennent d'une vierge appartenant à la famille impériale et qui est consacrée à Dieu, Aurea. On l'exile à Ostie : elle y trouve un évoque, Cyriaque, et un chrétien caché, Censurinus ; et le récit continue par ces mots : Erat tune in civitace Hostea quaidam matrona de génère regise potestatis nomine Aurea [§ 8] ! Voici qu'on nous présente une seconde fois... la même Aurea ! — Tl est clair que le texte résulte d'une combinaison de deux écrits antérieurs : on les a fondus parce que tous deux racontaient une histoire de martyrs d'Ostie. L'un ignorait sans doute Censurinus^ et s'occupait seulement d' Aurea, di? laboureur Sabinianus et d'Hippolyte Nonnus; l'autre représentait une étape postérieure de la légende, faisait de Censurinus le personnage central d'un cycle où Aurea trouvait place : c'est notre version Mombritius-Migne ^. Peut-être retrouvons-nous le début du premier texte dans les cinq premiers paragraphes à'Au7'ea, comme nous retrouvons la majeure partie du second dans la fin de celte légende.

JLe personnage d'Aurea rappelle Susanne ; de part et d'autre, même noblesse, même profession de vie religieuse, même désir de faire pénitence pour le sang répandu. — De même Censurinus rappelle Sébastien, et un peu Thrason : ici et là, c'est un grand personnage qui est secrètement chrétien et qui réconforte ses frères ébranlés ; j'ajoute que, ici et là, le baptisé renonce aux idoles [Aurea, § 9; Sébastien, § 61], qu'un

famille de textes ne semble pas avoir eu grande diffusion. — Je ne puis rien dire actuellement de la troisième famille de textes.

1 Censurinus. 5 septembre Aurea, 24 août.

«Quorum alii ferarum morsibus la- « Alii quidem ferarum morsibus

niati, alii in Tyberis alveum de- laniati interirent, alii in alveo Tybe-

mersi, alii ignibiis conoremati, qui- ris demergerentur, alii vero exilio

dam gladio occisi, nonnulli vero deportarentur, et, si quis aleret

exilio déportait. .. Non minus punie- christianum, diversis pœnis interi-

balur, si quis inventus est aliquem ret ». christianorum apud se latitantem celasse ».

2 Les différences qui séparent M de la seconde partie de B sont peu importantes : dans M, Maxime et Cyriaque parlent l'un après l'autre, non pas ensemble [B] ; Maxime est décapité avec Cyriaque, non pas avec Archelaus [B15]; Ghrysé est mandée cinq jours après, non pas le jour même [B. 16].

conesses, Romana [§ 8. — P. L., 73 668. BJ Comparer avec les marraines de Censurinus (remaniement gallican) et de Sébastien.

mort est ressuscité, et qu'on insiste sur la spontanéité des martyrs. — Comme il est sur que l'auteur de Censurinus connaissait Sébastien, il est vraisemblable que les textes sur lesquels il opérait s'étaient déjà inspirés de cette même légende.

Il en est, semble-t-il, de la légende de Maris et Martha, comme de la légende d'Aurea : elle s'offre à nous dans un texte composite, et elle dépend de Sébastien.

Maris- Martha S aussi bien qu'^wrea, nous conduit à Ostie, au temps de l'empereur Claude ; ici et là, un chrétien trouve la mort dans un puits ; ici et là, surtout, apparaît la formule : Si scires donum Dei [Maris, 6 ; Aurea, 13-18] ; ici aussi bi-in que là, les mêmes personnages sont deux fois présentés au lecteur [ 1.11] : preuve que notre texte résulte d'une combinaison maladroite de textes antérieurs [l'un touchant Valentin, r autre Maris].

Maris-Martha, d'autre part, rappelle souvent *Seèa5^ien : 1. chrétiens tués à coup de flèches [§ 1] ; 2. Maris agit occulte comme Sébastien, Thrason, Censurinus ; 3, débauches des dieux païens [§ 7] ; 4, la foi chrétienne assure la prospérité de rétat [v^ 7] ; 5. la formule in unitate Spiritus Sancti [§ 8] ; 6. tendance anti-augustinienne : quia omnem animam salvas et neminem vis perire [§ 9] ; 7. obligation de briser ses id(Jles pour le païen qui se convertit [§ 10] ; 8. Claude fait venir Asterius [§ 11], comme Dioctétien fait venir Nicostrate ; 9. insistance sur la spontanéité du sacrifice des martyrs [§§ 12, 13] ; 10. idée qu'il faut rendre à Dieu la richesse qu'il nous a prêtée pour un temps : facultatem nostram dedimus ei qui hanc nobis ad tempus paucum dederal [§ 16]..

Les gestes de Maris sont donc parents des gestes de Censurinus (et leur sont, sans doute, antérieurs), et la légende de

1 19 janvier. — G. M. R. i, 229, 231-232.

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