CONCLUSION
rieure à 371-372, date du siège de Tipasa par Firmus, siège mentionné par les actes de sainte Salsa ; elle est antérieure à environ iOO; son auteur était espagnol ou africain; il connaissait certainement les actes des martyrs d'Afrique ; il a tiré du nom du martyr, Vincentiiis, le thème de son récit et montré les multiples victoires du martyr, durant sa vie et après sa mort, sur terre, sur mer et dans le feu, au milieu de tous les éléments ;
3° Une seconde version nous est accessible à travers le cinquième poème du Péri Stephanon ; elle est donc antérieure à 402/403, date du voyage de Prudence à Rome, voyage postérieur à ce poème cinquième ; son auteur emprunte à la légende toute récente de Laurent l'épisode du gril ;
4° L'édition de Ruinart représente la version vulgate de la légende, née de la combinaison des deux précédentes sans doute au milieu du v^ siècle ^
Influence africaine, influence italienne, influence orientale, voilà les trois faits qui expliquent, avec la vivacité d'un culte local et les intentions édifiantes d'un rhéteur, la genèse de Vincent ; avec la vigueur du culte rendu aux martyrs et les tendances moralistes des disciples de Gassien, ce sont aussi les trois faits qui expliquent la naissance de la littérature hagiographique lérinienne.
Seules parmi les églises d'Occident, les églises d'Afrique ont sauvé un certain nombre d'actes authentiques de martyrs : sans doute parce que, là seulement, l'autorité ecclésiastique les a fait lire de bonne heure auxjidèles. Lors donc que s'est épanoui le culte des martyrs, à la fin du iv' et au début du v« siècle, la dévotion populaire a trouvé dans ces textes l'ali-
^ La version vaticane dérive de la plus aocienne version. L'auteur du texte qu'a suivi Prudence connaissait sans doute ces textes.
1o6 QUELLE EST l'oRIGINE DU MOUVEMENT LERINIEN
ment dont elle avait besoin. Ailleurs, dans les pays voisins surtout, — où l'on n'était pas aussi bien pourvu — , l'idée vint naturellement d'aller s'approvisionner en Afrique. Le rayonnement des actes des martyrs d'Afrique dans les pays méditerranéens n'a rien qui doive surprendre.
Deux faits contribuèrent encore à l'accroître à la fm du iv® et au début du v" siècle. Au temps de saint Ambroise et au temps d'Honorius, Milan et le Milanais ont une exceptionnelle importance, nous l'avons dit ' ; et Rome exerce toujours une influence très active. Beaucoup d'Africains sont donc attirés en Italie, qui y importent leurs cultes, leurs martyrs, leurs traditions. On connaît le séjour de saint Augustin à Milan, et comment l'introduction du culte de Gervais et de Protais en Afrique dérive de ce fait. Je rappelle encore l'histoire de Victorin, de Fortunatianus, évéque d'Aquilée, de Zenon, évèque de Vérone : nés en Afrique ils cherchèrent et firent fortune en Italie \
Les Vandales ^ établirent et firent durer leur domination en Afrique au début (depuis 427) et durant tout le cours du v^ siècle ; de Garthage restaurée, depuis la mort d'Augustin jusqu'au désastre de Gélimer, ils firent trembler la Méditerranée occidentale, et persécutèrent tenacement les catholiques. Ce sont les dignes précurseurs des Arabes. Beaucoup de chrétiens s'enfuirent outre mer chercher la paix. Ils coatribuèrent à attirer l'attention sur l'Afrique et à faire connaître ses traditions \ De là, sans doute, les cultes milanais de
1 Cf. supra, p. 2-3.
2 Cf. Monceaux: Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne, m (1905), 361- 425. — Cf. Marcellin d'Embrun.
3 Papencordt . Gesch, der vand. Herrschaft in Africa [Berlin , 1837] ; Gôrres : Kirche und Staalin Wandalenreich {Deu[»che Zeit., tiir Gesch. Wis. (1893), II, 1, 14-70. — Editions de Victor de Vite par llalm [M. G., 1879] et Petschenig (G. V., 7, 1881. Cf. Ziuk : Bischof V. v. V. Geschichtc. Bamberg, 1883,
* Je rappelle la fuite en Espagne des habitants de Tipasa, vers 484 (Victor de Vita, m, 6], le culte d'Arcadius à Ossuna [Tamayo : Mart. hisp., i, 130], de Marciana à Tolède [A SS. juillet, m, 244], de Marcel à Léon [octobre, m, 278], et, sans doute, de Victor de Césaréeà Cerezo [Analecta, 1905, 257]. — Je rappelle que, dans Maris-Martha, Marthe se baigne la tête dans le sang de sou fils; sa joie nous rappelle la mère de Marieu dans Jacques et Marien. Comparer : machahaï'oo gaudio Mariani mater exul tans... non illi tantutn cœperat, sed et sibi quœ taie pignus ediderat gratulari. Complectebatur in filii corpore snorutn viscerum glorimn, et in ipsa ccrvicis vulnera frequens osculum pieAas religiosa figebat {Jacques- Marieyi. §, 13. — Ruiuart, 273[, avec: Martha autem colligens sanguinon mariti et filiorum ca^tut siiitm llniebat cutn gaudio [Maris-Martha. — Cod. Paris, 5299, folio 21]. — C'est à Naples
l' AFRIQUE ET l' ORIENT 157
Victor Maurus, Nabor et Félix ; l'introduction d'Anullinus dans les gestes de Firmus et Perpétuas * ; la mention de l'Afrique dans Nazaire et ^dJ\.^Pontius ^ ; la couleur africaine de Vincent, De là, ces traditions africaines italianisées qu'expriment les actes de Félix de Tibiuca et ceux de Donat de Carthage (?) ; de là, cette réplique de Cassien de Tanger que présentent les gestes de Gènes d'Arles ^
De toutes les églises d'Occident, Rome possédait les plus célèbres martyrs, les plus précieuses reliques ; c'était le centre du plus fameux pèlerinage latin. Nulle autre ne joignait à sa gloire impériale sa sainteté sacrée : les deux colonnes de l'Eglise,, saint Pierre et saint Paul, reposaient dans la capitale du monde. De là, le prestige qui l'entoure; de là, l'influence des traditions relatives à ses martyrs sur des légendes extra-romaines, telles que celle de saint Vincent ; de là, les gestes extra-romains de martyrs romains^ tels qn* Agnès ou Sébastien.
L'Orient, patrie du Christ, et des Apôtres, et des Docteurs, et des Ascètes, est aussi la patrie des demi-dieux et des martyrs. De là, l'influence qu'il exerce : Agnès rappelle Polyxène, et Gervais-Protais Castor et PoUux ; Pigmenius est modelé sur Maris^ Vincent et Laurent sur Macedonius, Jean et Paul sur Maximinus et Juventinus, Maurice d'Agaune sur Maurice d'Apamée, Eugénie de Rome sur Apollinaria d'Alexandrie, Févêque Helenus sur les solitaires Helenus et
que se réfugie l'évêque de Carthage Quodvultdeus, et Eugène a toujours les yeuï tournés vers Rome, i Ruinart, 636.
2 Les correspondances officielles dont il est question dans Nazaire sont peut-être un reflet de celles que mentionnent les actes de saint Gyprien [que copie certainement l'auteur à' Alexandre de Baccano. Cf. G. M. R., ni], — Dans les actes de Félicité et Perpétue, noter l'expression ordo martyrii^ qu'on retrouve dans Maurice et dans Vincent.
3 Sur Félix de Tibiuca [B. H. L., 2894, 2895. — P. L. 8679 et Ruinart, 390], cf. Monceaux : op. laud., ni, 137. La version primitive ne faisait pas sortir le martyr d'Afrique ; elle s*est accrue d'appendices qui placent sa mort, tantôt à Venouse [version Ruinart] tantôt à Noie [version Baluze]. Venouse et Noie sont également en Italie.
Sur Donat de Carthage [B. H. L., 2297], cf. l^r septembre 138 et Giovardi : Acta passionis et translationis SS. MM. Mercurii. Roma, 1730,77. Ce sont des saints vénérés à Bénévent, et qui paraissent africains d'origine.
Sur Genès d'Arles [B. H. L., 3305-8310], cf. Ruinart, 560, et 25 août, 131, §40.
158 QUELLE EST l'oRIGINE DU MOUVEMENT LERINIEN
Copres. Les disciples de Cassien, lui-même disciple des Orientaux et des Pères du Désert, devaient plus qu'aucuns autres chercher en Orient leurs modèles ^
Si l'exemple des églises d'Afrique, la célébrité un peu énigmatique des martyrs de Rome, la lecture des textes orientaux ont facilité la naissance et déterminé les caractères du mouvement lérinien, il faut ajouter qu'il suppose d'abord, non seulement le zèle apostolique des moines de Lérins, mais encore le développement du culte des martyrs-. A Lérins, en particulier, nous pouvons mesurer la vigueur du culte des saints. Honorât et Eucher vénèrent de tout leur cœur le fameux Paulin de Noie, dont on sait le culte pour saint Félix S et qui a chanté son histoire ; Sidoine Apollinaire, l'ami de tous les évéques ses contemporains, rêve de raconter les gestes des martyrs * ; Césaire n'a garde de négliger leurs magnifiques exemples lorsqu'il parle à ses fidèles ^
1 Peut-être a-t-on connu à Lérins les curieux actes d'Acace, évêque d'Antioche en Pisidie (?), arrêté, puis relâché [texte dans Gebhardt : Ausgewahlte Martyreracten., 115; cf. AUard, ii^, 435]. Dans Acace [§ 3, p. 118] et dans Maurice [§ 4, Wolke, 168-169], on compare et on oppose l'obéissance qui est due à Dieu à l'obéissance qui est due à l'empereur. Acace rappelle, aussi fermement que Sébastien, qu'il prie pour l'état romain. Il raille, autant que Sébastien les débauches des dieux. — Nous ne connaissons ces actes que dans une traduction latine.
3 Honorât, Eucher et Paulin sont entrés en relations vers 413 [Tillemont, XIV, 135]. Paulin est né en 353 et mort en 431. Cf. Schanz: Geschichte der rômischen Litteratur... iv, 1 (1904j,235 ; Lagrauge : Histoire de saint Paulin de Noie, 2» éd., Pans, 1882 ; l'édition de Hartel (G. V,29 et 30) ou P. L., 61. — Sur Félix de Noie, cf. les poèmes de Paulin, 4, 5, 6, 7, 8,10(11), 11(12), 12 (13) ; Grégoire de Tours, Gl. mart. 103 (104) ; Bède [P. L., 94, 789] ; Adon \P. I., 123, 214] ; Flodoard [P. L., 135, 855] et la légende de Marcel, 14 janvier 946 (ou 228).
* Per»ecutorum nisi quaestionea | Forsitan dicam, meritosque cœlum | Martyres mortis pretio parasse | Prœmia vitae. [Ep. ix, 16, 61, sq. — P. L., 58, 638].
6 II insiste fort sur l'idée de Salvien : bien que la persécution ait cessé, on peut, OQ doit être martyr, c'est-à-dire fidèle à la loi de Dieu. « Nemo dicat fratres charissimi, quod in istis temporibus martyres non sint ; quotidie martyres fiunt. Martyr testis interpretalur. Quicumque ergo pro veritate teetimonium dederit,... quidquid pro testimonio veritatis uel justitiee pertulerit, totum ei Deus pro martyrio computabit. Ac si et ille qui ebrietati resistit, si cum Dei adjutorio perseverare voluerit et pro ipsa re aliquas pertulerit tribulatioaes, omnia ei Deus ad martyrii gloriam reputabit ^>. [Serm. 295 de l'appendice. Contre l'ivrognerie. § 2. — P. I.,39, 2307-2308J... Cf. sermon 293 contre la familiarité avec les femmes, §§ 1 et 3. « Nemo dicat,.. quod temporibus nostris martyrum certaminaesse nonpossint : habet enim pax martyres
UN PROCÉDÉ d'apostolat 159
Il faut ajouter seulement — et peut-être les Lériniens relèveut-ils ici de saint Basile * autant que des Africains — que ces hagiographes ont travaillé très conscieniment à tirer parti des tendances de la piété populaire pour le plus grand bien des âmes ; ils les ont cultivées et affermies ; ils ont voulu envelopper dans une histoire les vérités de la foi et de la morale chrétiennes ^
8U0S... Christianis quotidiana martyria déesse noa -possunt [P. £,., 39, 2301 et 2302) et le sermon 207, S 3, sur saint Laurent [P. L., 39, 2129]. Noter que le sermon 309 sur l'aumône, à partir des mots hxc ergo cogitent divites, § 3. — [P. L., 39, 2332], est compilé d'après Salvien : Advers. Avarit., m, 12, 50 [Morin : Revue Bénédictine, 1905.190] ; et que le § 54 de Sébastien, sur l'astrologie [P. Z., 17, 1045] respire la même horreur des astrologues que certains sermons de Césaire.
Etudier surtout les sermons de Césaire : sur les martyrs, 223-227 de l'appendice [P. L., 39, 2158-2164], sur Pierre et Paul, 201-205, sur Laurent, 206- 207, Etienne protomartyr, 210-217, les saints Innocents 218-221, Ou retrouve chez lui l'inspiration de Valérien ; mais il appuie moins sur l'idée de martyrprotecteur local. Je ne sais pas si l'on a, de Césaire, un seul sermon sur un martyr d'Arles [Noter qu'il fait mourir Pierre et Paul le même jour et la même année. P. L., 39, 2121, § 2].
Honorât, évêque de Marseille à la fin du v« siècle, a écrit des vies des saints fGennadius 99J.
* « A-^Xov... oxt ô TOÙ<; yzy'^a.io\ji; àvSpa; âuoÔE^OfJiEvoç, ev xoTç ôfAoto'.t; xaipoTc oùx à7roXetcp6r^a£xat xfjç fjLt[jLY](T£a)(;. Maxàpiaov -^■^r^alojç xôv p.apxupYJaavxa 'tva yâvr^ (i.àpxu^ zt^ TcpoaipsjEt, >cat iy.^T[i; X^P^'î ÔiwYfXOu, X^P''? Tcupoi;, X^P'"» [i'0ics'zl'{(jj'^ ^ xà)V auxwv exetvoTç {i.t<T0a)v Tj^icofjLÉvo; [P. tf., 31, 508. Hom. in XL martyres]. — Cf. lettre 202. ii [P. 6?., 32, 940. A]. -1 Cf.' aussi saint Ambroise, supra, p. 59. Les actes de Perpétue et Félicité, de Jacques et Marien, de Lucius et Montanus,... témoignent clairement qu'on a voulu, en Afrique, tirer parti des actes des martyrs pour promouvoir la piété des fidèles.
2 Rien ne prouve, rien n'empêche que la version vulgate probabile satis ait été rédigée à Lérins [S. Avit atteste la diffusion du culte en Burgondie, P. L., 59, 273. Ep. 70; et cf. la passion de Victor, à Marseille], lorsque l'augustinisme y régnait. Cf. p. 175, note.