‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 2)Chapitre 67 sur 132 · LES DIVERSES VERSIONS DE VITUS · texte numérisé non relu

LES DIVERSES VERSIONS DE VITUS

également un écho de cette croyance. L'auteur de Vitus veut montrer que Dieu a pouvoir sur les mouches, et donc qu'il n'y a qu'un Dieu. — J'ajoute enfin que l'épisode de la fille de Dioclétien guérie par Vitus n'est pas sans rappeler l'histoire d'Artemia, fille de Dioclétien, guérie par Cyriaque K

Quel est le rapport du texte de Mombrilius à la version bollandiste? Si tous deux remontent au début du vi® siècle, il semble que celle-ci ait été rédigée la première, et que l'édition mombritienne en présente une version récrite ipav un clerc, quelque peu teinté de théologie. Le texte bollandiste est d'un style beaucoup plus simple, et sec, que l'autre ; seule, la scène des sept anges chantant le Trisagion a grande allure : elle s'inspire évidemment des passages parallèles qu'on lit dans les actes de Perpétue et dans les livre de Tohit ^. Notre texte présente encore certains traits particuliers, qui ont disparu dans l'autre; la formule in 7i7iitate S.S» se résoud en une simple affirmation de la Trinité, tandis que le passage relatif aux mouches fait tout à fait défaut dans l'édition de Mombritius.

En revanche, le style de cette édition est plus ample ; les prières qu'on y lit sont formulées dans une langue plus précise, qui garde une saveur paulinienne accentuée ; une des deux translations des martyrs à travers les airs est supprimée. Le rédacteur de la version imprimée par Mombritius connaissait l'édition donnée par les Bollandistes : il a voulu la récrire parce qu'il la jugeait, forme et fond ^ trop populaire.

Certains manuscrits présentent une version de Vitus qui diffère à la fois de M et de B : j'appellerai ce troisième texte, P ^

1 Gestes de Marcel, 16 janvier 367. — G. M. R., i, 132, et supra, p. 130. — Adoa [P. L., 123, 287] dépend du texte bollandiste.

2 Ce passage est peut-être une iuterpolatioû. — Audivimus nocem... dicentem: Agios, agios, agios, sine cessatione. Et uidimus in eodem loco quasi hominem canum... ; et quattuor angeli subleuarunt nos [Perpétue, 12. — Gebhardt: op. laud.. 81]. La catasta est saus doute aussi empruntée à Perpétue. — Cf. les sept « assistants au trône » de Tobit, xii, 15.

3 Je me sers du Codex Palatinus 846, folio 101^ (à la Bibliothèque Va-

172 l'hagiographie augustinienne

L'histoire de Vitus se déroule en Lucanie(l), au temps des empereurs Dioclétien et (2) Antonin. Lorsque, dans sa lutte contre son père, l'enfant prie le Seigneur^ il ne dit pas (3) tribue communicain rneritis quorum me fidei participari uoluisti ; il ignore la procession fl^ 2^/ro^2<e et les formules pauliniennes forma Dei, semetipsum exinanivit..,, (4) Vitus a douze ans. S'il est visité par sept anges qui chantent le Trisagion, il n'atteste pas (5) dans ses prières la perpétuelle virginité de Marie. Un ange le conduit en Sicile, il est mandé à Rome pour guérir le fils de Dioclétien, et durant les supplices qu'il endure après avoir refusé de sacrifier, un ange le transporte sur les bords du Silarus, où il meurt doucement ; (6) l'anniversaire n'est aucunement indiqué.

Il est certain que P est beaucoup plus près de B que de M : il ne reproduit pas les formules théologiques qui caractérisent M ; il reproduit le long fragment et les trois épisodes (les sept anges ; la première translation ; la guérison d'un enfant de Dioclétien) qui caractérisent B. — Mais P diffère de B : il supprime : a) l'anniversaire, b) les mouches images des démons, c) l'invocation à Marie, perpétua virgo, d) la formule Deus in unitate Spiritus Sancti regnans,e) la phrase rne ipsum Christo offero. Il ajoute la mention du psaume 118. Il modifie en trois points la version B : a) Vitus est rattaché à la Lucanie, non à la Sicile ; h) le Dieu Arpan remplace le dieu Apollon, dans rénumération des deux païens que fait Hylas ; c) Vitus a douze ans, non sept ; d) Maximien est remplacé par Antonin. — Quel est le rapport de P à B ?

Je crois que P est plus près que B de l'original, bien que B nous ait sans doute conservé quelquefois la leçon primitive. La juxtaposition de Dioclétien et d'Antonin est une erreur grossière : d'où la correction Dioclétien et Maximien; B, où elle se lit, est donc postérieur à P, qui donne Antoninus. — Apollon est plus connu qu'Arpan. Arpan doit être la bonne leçon.

Les formules Z)ew5 m unitate Spiritus S., Maria perpétua virgo, muscœ imagines dœmonum, me ipsum offero, indiquent des préoccupations théologiques qui, dans la suite, ont pu paraître déplacées : peut-être faut-il penser qu'elles sont sup-

ticane). —C'est, en somme, le texte B. H. L., 8712. Cf. Catal. Paris., ii, 209, D. 35 ; Analecta^ xvii, 66 [Le Codex Parisinus, 5322, du xiii^ s., écrit prudemment : sub tempore Diocletiani et Maximiani sive Antonini hnpero/torutn.. J

LA GENÈSE DE VITUS l73

primées dans P, non ajoutées dans B. — Pareillement, quant à l'âge du saint ; le chiffre sept doit être préféré au chitîre douze^ que donne P : M et B s'accordent à écrire sept ; puis on s'explique la substitution de douze à sept par le désir de rendre l'histoire moins invraisemblable et moins absurde.

En résumé, P est étroitement apparenté à B : le texte qu'il reproduit est meilleur que celui de B, en général, non pas toujours ^

Que peut-on dire de la genèse de la légende qui apparaît dans B, P et dans M ?

Le thème central rappelle fort Nazaire-Celse et surtout

1 On a signalé encore deux autres formes de B. P.

L'une, B. H. L., 8713 [Cata/. Paris., ii, n. 12; Analecta,j.s\\,iQ^, n. 143] eat caractérisée par la substitution de la Lycie à la Lucanie : l'origine de cette variante est, sans doute ? purement paléographique.

La seconde, B. H. L., 8715 [Gâtai. Bruxelles, i, 54-56] commence par les mots Inclitam et a sœculis prœlectissimi meriti coronam... beati pueri Vili, libet, fratres, carptim stilo qualicumque connectere. C'est un résumé fait d'après B P : il mentionne les sept anges, les deux translations et la guérisou du fils de Dioclétien; il est plus près de B que de F, car il a reproduit la prière du saint touchant les muscse imagiyies dœmonum.

Adon [15 juin. — P. L., 123, 287] place Vitus et ses deux compagnons apud Siciliam : il suit le texte B P (mentionne le voyage ad tanagritanum territorium et la guérison d'une fille de Dioclétien) ; mais il ne souffle mot des sept anges et supprime la translation qui précède immédiatement la mort des saints. Peut-être le texte qu'il suivait était-il ainsi disposé ; peut-être a-t-il opéré ces suppressions de son autorité propre.

Un bénédictin allemand du xn^ siècle, Tuton, rédigea une nouvelle version de la légende [cf. Tutonis monachi 0. S. B... Opuscula, edidit Rutbascher, Graecii, 1882, in-12]. Elle commence par les mots : Régnante D. N. J. G. et eoruscanùbus passim salutaris fidei radiis etiam in regione umbrœ mortis, orlus est ex Lucania prouincia beatissimus puer nomine Vitus, gui totius virtutiSy ut scriptum est, doctrinam .. Ce texte a sans doute été écrit en vue d'un monastère de Carinthie : Vit était spécialement honoré dans cette région, mais je ne saurais dire depuis quand, ni pourquoi. M. Cari Kraus a publié un poème allemand du xii® siècle qui célèbre saint Vit, et qui a sans doute même patrie : son récit a des affinités remarquables avec la version du Codex Parisinus, 5593, folio 69 [Deutsche Gedichte des xu®'^ lahrhunderts. ^ Halle, 1894. — CL Analeota, xiv, 124J.

174 l'hagiographie AUGUSTINIENNE

Barbe : ici et là, on raconte la lutte d'un enfant chrétien contre ses parents non chrétiens. Vitus est un enfant, comme Nazaire. Le père de Vitus persécute odieusement son enfant, comme le père de Barbe.

Mais j'attire surtout l'attention sur les rapports de Vitus et de Potitus. Ici et là, le martyr est un enfant que persécute son père ; 2. Le père persécuteur s'appelle Hylas ; 3. L'empereur s'appelle Antonin ; 4. Il est fait mention du dieu Arpan ; 5. Le martyr est miraculeusement transporté à travers les airs, ici en Epire, là en Sicile ; 6. L'enfant martyr est mandé à Rome par l'empereur, sur l'ordre du diable, qui est entré dans le corps de l'enfant impérial ; 7. Le visage de l'enfant brille comme un rayon de soleil ; 8. Le cachot où est enfermé l'enfant est scellé de l'anneau de l'empereur; 9. L'empereur ne se convertit pas, bien que le saint ait guéri son enfant. Comment s'expliquent ces coïncidences?

On verra plus loin * que Potitus est l'adaptation latine d'un thème légendaire grec, et qu'il a sans doute été rédigé vers l'an oOO. Comme la formule Deus in unitate Spiritus Sancti semble rattacher B P au temps d'Hormisdas [314-523], il est naturel d'admettre que le rédacteur de B P connaissait Potitus, et que c'est à cette légende qu'il a emprunté Hylas, Antonin et Arpan ^

Le théologien inconnu qui écrivit M insiste autant que l'auteur d'Alexandre de Bergame (version bollandiste) sur \^ grâce prévenante ; il reproduit également les formules pauliniennes cum in forma Dei esset... semet ipsum exinanivit forniam servi accipiens ; il semble vivre à la même époque que lui et partager ses idées sur le style qui convient aux gestes. On peut

- Le rédacteur de B P était certainement très versé dans la littérature hagiographique : mille traits de détail le prouvent. Noter athleta Christi (Alexandre de Berârame,...), Deus Abraham Isaao et Jacob (Grégoire de Spolète, CoQstantius,...), erectis ad cœlutn manibus, oculis (Alexandre Berg:, Nazaire, Barbe...), infaillible succès d'une prière adressée à Dieu (Barbe, Biaise...), voyage du martyr dans une barque guidée par un ange ou par Jésus (Basilide) *; ai le papatus est uq personnage assez rare, la nourrioe apparaît dans les gestes de saint Laurent (Goncordia est présentée comme la nourrice d'Hippolyte], Sur les rapports de Vitus avec Perpétue, cf. p, 171, n. 2. — Arpan n'est pas mentionné dans le Lexicon de RoscherJ.

* Noter encore que, dans Basilide comme dans Vitus, le martyr meurt doucement, dans une prière, et non pas au milieu des tourments.

Page 1