SAINT QUIRINUS
Lorsque le diable poussait les princes de ce monde à torturer les âmes des saints et que la tempête des persécutions ravageait les églises du Seigneur^ le diable lançait les amis des rois [amicos regum] contre le peuple de Dieu et la persécution redoublait de cruauté. Les lois de V empereur Maxi^ mien détruisaient V armée chrétienne. Dioclétien sévissait en Illyricum contre le peuple du Christ, ainsi que Maximien quHl avait associé à son pouvoir. Dans toutes les provinces^ on avait envoyé aux juges [judices] les lettres [apices] des princes impies : les chrétiens devaient être contraints de sacrifier dans les temples des démons, les églises du Christ étaient fermées j les prêtres et les ministres du Christ devaient obéir aux lois publiquesy confesser qu'il y a des dieux, leur sacri' fier ou mourir. Parmi les nombreux triomphateurs de V armée du Christ, Vévêque de Siscia Quirinus fut arrêté.^ sur V ordre du prseses Maxirnus, au moment où il fuyait hors de la cité. On rinterroge : où s'enfuit-il ? — « Je ne fuis pas, répond Quirinus, f obéis à V ordre du Seigneur, Il est écrit : s'ils vous persécutent en une cité, fuyez dans une autre. » — « Qui a donné cet ordre ? » — « Le Christ, qui est vraiment Dieu, [verus est Deus] ». — ce Ne sais-tu pas que les empereurs peuvent partout f atteindre, et ton vrai Dieu [quem dicis verum Deum] ne jamais te secourir? » — ce // est toujours avec nous ; maintenant même, c'est lui qui me réconforte et qui te parle par ma bouche, » — « Tu parles beaucoup ; obéis [fac quod iussum est] » — « Je n obéis pas ; les serviteurs du Christ n^ obéissent pas à vos dieux qui ne sont rien ; mon Dieu est partout, au-dessus de tout, et tout est en lui. » — « ^ force de vieillir, tu as appris des sornettes. Voici l'encens ; sacrifie ; sinon, voici les tortures et la mort. » — « Mes tortures sont ma gloire, cette mort la vie éternelle, C^est à Dieu, non à tes rois que je veux être dévoué [devotus]... Je ne sacrifie pas aux démons parce qu^il est écrit: Omnes dii gentium dsemonia, et qui sacrificant diis eradicabuntur. » On le roue de coups de bâtons, on lui offre de devenir prêtre du grand dieu Jupiter ; sinon, on l'enverra à Amantius, prœses de la première Pannonie, qui le condamnera à mort. « Je suis déjà prêtre ; je le suis surtout si je m'offre en sacrifice au vrai Dieu, Je ne sens pas les coups. Infligez-moi des supplices plus cruels encore afin que parviennent à la vie éternelle ceux dont j'étais le chef en cette vie. » — « Empri"
so7inez-l€, enchaînez-le, répond Maximus, jusqu^à ce qu'il devieiine sage y> .
Quirinus rend grâces à Dieu et lui demande d'éclairer ceux qui sont dans la prison. Or, voici qu au milieu de la nuit une grande lumière illumine le cachot ; et le gardien Marcel vient se jeter aux pieds du bienheureux évéque, disant : (( P?'ie pour moi le Seigneur : il ny a pas d' autre Dieu que celui que tu adores. » Uèvêque V exhorte, et le signe [consignavit] au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Trois jours après il est conduit au praeses Amantius en Pannonie première .
Il voyage ainsi, enchaîné, de ville en ville, jusquà Sahara, où arrive Amantius venant de Scarabantia. Les chrétiennes de Sabara le visitent et le nourrissent et^ tandis ciuil bénit leurs offrandes, ses chaînes tombent à ses pieds., brisées. Amantius le fait conduire par /'oftîcium au théâtre : (k Ce quon dit de ton orgueilleuse attitude [ea quae in tua superbia apud juredicum... gesta monstranturj devant le juredicus Maxime est-il vrai? i) — <k A Siscia, j'ai confessé le vrai Dieu; je l'ai toujours adoré, je l'adore', nul ne pourra me séparer de lui. » — « Je regrette de te faire frapper ; mais je veux te corriger et te permettre de jouir de ce qu'il te reste de jours à vivre. » — <( Que mon âge ne te fasse pas hésiter. Aucune crainte ne peut m' ébranler. » — ce Pourquoi cours-tu ainsi à la mort, au rebours de ce que Jont les hommes ? Rachète ta vie ; respecte les lois romaines. » — « Les vieillards qui souhaitent longue vie se laisseront fléchir par toi ; mon Dieu m'a appris que la mort ne ferme pas l'accès de la vie qui suit la mort. Je ne suis pas de ces coupables qui désirent prolonger leur vie. J'arrive à la vie éternelle ; f obéis aux lois du Christ, non pas aux vôtres ; je reste fidèle aux (idées) que fai préchées. » — « Puisque je n'ai pu te fléchir, sois du moins un exemple aux chrétiens. » Après lui avoir infligé beaucoup de passions [passiones], il fait attacher une meule au cou, du saint prêtre et serviteur de Dieu, [sancto Dei sacerdoti vel famulo] ; on le précipite du haut du pont dans les eaux du fleuve Sibar. Or, on le voit nager longtemps, il parle aux spectateurs et réconforte leurs âmes, il n'est englouti qu'après l'avoir demandé {à Dieu) dans une prière. Son corps saint fut retrouvé près de l'endroit où on l'avait jeté ; c'est un lieu de prière [locus orationis] ; on le porte à la basilique de la porte de Scarabantia, où ses mérites attirent une foule très
LE TEXTE d'eUSÈBE 223
nombreuse. Le bienheureux Quirinus^ évêque de Siscia, martyr du Christ, a souffert la veille des nones de Juin et a été couronné par Nôtre-Seigneur Jésus-Christ^ à qui honneur et gloire et pouvoir dans les siècles. Amen.
Le martyre de saint Quiriaus, évêque de Siscia, est attesté par d'excellents documents. Le férial hiéronymien donne ' :
E. pridie non iun.,. in saba civi pannon quirini, rom picti areci datiani.
B. IN SABARIA civitate, paiinonie Quirini^ ROME, in cimiti catacumbas, uia appia miliario. II 11. Scorum, Picti, Daciani. Aricii diaconi,
Eusèbe raconte, dans sa Chronique, que Quirinus, évêque de Siscia, a été précipité du haut d'un pont dans un fleuve, une meule au cou, qu'il a longtemps surnagé et parlé aux assistants pour réconforter leurs âmes :
Quirinus episcopus Siscianus gloriose pro Christo interficitur. Nam manuali mola ad collum ligata e ponte prœcipitatus in fluvium diutissime superizatavit et cum spectantibus collocutuSj ne sui terrer entur exemplo, vix or ans ut mergeretur, obtinuit ^.
Si nous ignorons les sources précises de la Chronique et du Férial, la connaissance que nous avons de la valeur de ces deux textes, en général, nous autorise à leur faire crédit. D'autant que, indépendants l'un de l'autre, ils se confirment l'un l'autre.
Nous avons, enfin, un hymne de Prudence, qui a, évidemment, connu le texte d'Eusèbe dans la version de saint Jérôme : au temps de Galère, Quirinus, évêque de Siscia, a été jeté dans le fleuve du haut d'un pont, une meule au cou , il a néanmoins surnagé longtemps et réconforté les âmes des spectateurs ; à la fin, il prie Dieu de ne pas tarder davantage à l'appeler à lui ; son corps repose à Siscia ^ Cette dernière in-
* Rossi-Duchesne, p. 75.
2 [Eusèbe : Ghronic, u. — Anno 312. — P. G., 19, 585-586. — Cf. Schœne: II, 189].
3 Péri Stephanon, VII. [Ruinart. Hic sub Galerio duce 524-525]. Qui tune illyricos sinus Insignem meriti virum Urgebat ditionibus, Quirinum, placitum Deo, Fertur catholicam fidem Urbis maenia Siscise Illustrasse per exitum... CoQcessum sibi martyrem Summo pontis ab ardui Gomplexu palrio fovent. Sanctee plebis episcopus
In pra-ceps fluvio datur.
L HAGIOGRAPHIE PANNONIENNE
dicalion est inexacte : le férial le prouve. L'origine de l'erreur s'explique sans peine : Eusèbe-Jérôme ne disent pas le lieu de la sépulture de Quirinus ; puisqu'il est évèque de Siscia, comment Prudence ne l'aurait-il pas placée à Siscia? Poète, Prudence a imaginé la prière du saint à Dieu ; elle était, à vrai dire, suggérée par les circonstances. 11 fallait que le martyr mourût, mais il ne fallait pas, pour sauver le miracle, que la meule, d'elle-même, TentraînAt au fond de l'eau ; restait que le martyr demandât à Dieu d'interrompre le miracle. C'est le parti auquel s'est arrêté Prudence.
Les gestes ont conservé ce détail : bien qu'ils contredisent Prudence, puisqu'ils substituent à Galère Maximien et Dioclétien, et ne placent pas à Siscia la tombe du martyr, on peut croire qu'ils en dépendent. Ce qui nous donne un termimis a quo^ assez vague il est vrai ; d'autant qu'on est fort en peine de dater ^ le Péri Slephaiion VII et de décider s'il est, ou non, antérieur au voyage de Rome [vers 403-404].
Mais comment tîxer un terminus ad quem. Et d'abord, le texte est-il homogène?
11 écrit tantôt imperatores^ tantôt reges, et j'ai peine à croire qu'un même écrivain hésite de si curieuse manière. Yoici la liste des passages, dans l'ordre même où ils se rencontrent : suscitatisregum amicis.,., Maximianiimperatoris legihus [i], imperatorum prœcepta^ regum instituta, imperatorum tuorum jussionem, non regibus tuis [dévolus)... [2], leg es imperatorum
Suspensum laqueo gerens Ingentis lapidem molae.
Dejectum placidissimo Amnis vertice suscipit Nec mergi patitur sibi, Miris vasta natatibus Saxi pondère sustinens....
Seosit martyr episcopus lam partam sibi praeripi Palmam mortis et exitus, Ascensumque negarier ^terni ad solium Patris.
lesu cunctipotens, ait,
Absolvas, precor, optime, Hujus nunc animas moras.
Quid possis probat amnicu3 Qui rectat silicem, liquor ; Hoc jam quod superest, cedo, Que nihir est pretiosius Pro te, Christe Deus, mori.
Orantem simul habitus Et'vox de8erit"et calor...
1 M. Puech dit que le poème date du voyage de Rome : Prudence aurait vu à Rome les reliques du Quirinus [Prudence, p. 62]. Or, Prudence ne souffle mot de Rome, et dit formellement que le corps du saint est à Siscia.
M. Harnack affirme que les actes sont antérieurs à Prudence [Chronologie u, (1904), 479]. Je n'en suis pas aussi sûr que lui. Les deux textes doivent être à peu près contemporains.
RÉDACTION PRIMITIVE DE QlJlRINUS 225
[3], legum imperialium, imperatoribusque contradicis, regalium prœceptorum [4].
Un certain nombre de traits semblent dénoncer le début du v^ siècle. Amantius est appelé prœses primœ Pannonise [2] et Maximus est dit juredicus. Il est question d'une basilique de Sabaria qui est proche la porte de Scarabantia. Or, l'invasion d'Attila en Italie, au lendemain du désastre qu'il a essuyé en Gaule, ouvre pour la Pannonie l-'ère des catastrophes finales : après les Huns^ les Gépides, les Sarmates, les Ostrogoths et les Ruges se disputent ce malheureux pays ; si Odoacre tente un jour de le défendre [487-488], il reconnaît son impuissance lorsqu'il ramène en Italie les propriétaires romains ; et les Ostrogoths accourent bientôt venger les Ruges. Siscia (aujourd'hui Sissek) est arrosée par la Save ; elle est traversée par la route militaire qui, par Savaria, aboutit à Carnuntum, en longeant les limites de la Pannonie et du Norique ; Scarabaria (aujourd'hui Oldenburg) est au nord-ouest de Savaria, un peu au sud du Danube. Sur la route Carnuntum-Siscia s'embranche la route qui mène à Aquilée et en Italie. C'est dire que les villes auxquelles s'intéressent les gestes sont précisément situées sur le chemin que durent nécessairement suivre les Barbares, depuis les Huns jusqu'aux Goths. La désolation de tout ce pays nous est vivement dépeinte par les auteurs, contemporains, de la Vita Severini ^ et de la Vita Antonini ^, Eugippius et Ennodius. La situation politique et religieuse que reflètent les gestes est, au contraire, tout à fait normale ; ils nous reportent aux premières années du v* siècle.
Je remarque enfin que certains traits leur sont communs avec les actes à' Irène e et de Jules : Irénée et Jules, on le verra, datent probablement du début du v® siècle. Voici les points de contact de Jules et de Quirinus : 1 . Ici et là, le persécuteur est \q prœses Maximus; 2. Ici et là, on lit reges [Jules ne donne pas imper atores^ ; 3. Ici et là, on demande au martyr d'obéir aux lois, leges ; 4. Ici et là, le martyr désire la mort afin de gagner la vie éternelle.
Voici les points de contact de Quirinus et d' Irénée : 1. Ici
1 Vita Severini : passim.
2 Vita Antonini: éd. Hartel, p. 385-386. « Sed iam peccatorum consummatio Pannoniis miaabatur excidium.... » Cf. Arnold : Cœsarius von Arelate... (1894, Lepzig), p. 53.
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et là même citation : qui sacriflcant diis eradicahuntur, ou qui diis et non Deo sacrificat eradicabiiur ; 2. Les deux martyrs sont jetés dans le fleuve; 3. Au moment de mourir, les deux martyrs se rappellent l'église dont ils sont le chef. Ces coïncidences peuvent s'expliquer par influence littéraire ; peut-être est-il préférable d'y voir la preuve que les auteurs de Jules, à!Jrénée et de Quirinus, appartenaient à un même groupe et écrivaient à une même date (± 400) ^
Mais voici, d'autre part, qu'un certain nombre de traits semblent dénoncer la seconde moitié du v^ siècle, et rappellent les gestes romains. Une splendeur apparaît au milieu de la nuit, et convertit le geôlier, qui s'appelle Marcel : on voit des miracles très analogues dans Viius, Agathe, Processus- Martinianus ^. Lorsque l'évêque bénit les offrandes des pieuses chrétiennes qui le visitent, les chaînes qui lient ses mains et ses pieds tombent mystérieusement. On ne voit rien de pareil, dans Jules, ni dans Irénée ; on soupçonne que le miracle a été imaginé à une époque plus tardive.
Gomme Cantius, Agathe, Alexandre de BergamCy Processus Mariiiiianus, Quirinus semble faire écho aux polénûques touchant la licéité de la fuite. « Lorsque le bienheureux évêque apprend qu'on le recherche, il sort de la cité et s'enfuit ; mais on l'arrête.
Quem cum studiose quœrerent et heatus id sensisset episcopus, egressus est a civitate et fugiens comprehensus est et de^ ductus, Cumque a Maximo prœside interrogaretur que fugeret^ Quirinus episcopus respondit : non fugieham sed jussum Domini mei faciebam, Scriptum nobis est : Si vos persequentiir in una civitate, fugite in aliam. >>
Je note, enfin, une curieuse réponse de Quirinus. a Qui t'a donné cet ordre (fuir d'une cité dans une autre) », interroge Maximus. Quirinus répond : Christus^ et il ajoute : Qui verus est Deus ? Si le texte avait été remanié au temps des Ostrogoths ariens, cette addition ne s'expliquerait-elle pas sans peine ?
* Noter encore que Siscia appartient à la Pannonie supérieure. Si Quirinus est conduit devant Maxime, qui est légat de la Pannonie inférieure, c'est qu'il s'est réellement enfui de celle-là en celle-ci. Le texte primitif mentionnait simplement cette fuite; le second rédacteur a cru devoir la justifier.
2 Cf. supra, p. 167.