‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 3)Chapitre 108 sur 143 · CULTE DE SILISTRIE ET CULTE DE CAPOUE · texte numérisé non relu

CULTE DE SILISTRIE ET CULTE DE CAPOUE

de Rome à la fin du ve siècle : le pape Gélase [492-496] lui consacre une église l. Y a-t-il un saint Nicandre à Capoue et un saint Nicandre à Dorostorum? Ou bien est-ce le même saint Nicandre qui est vénéré à Dorostorum et à Capoue? Et, dans cette hypothèse, est-ce le saint de Dorostorum qui est vénéré à Capoue, ou le saint de Capoue qui est vénéré à Dorostorum ?

Le texte du férial hiéronymien qui, le VIlï des kalendes de janvier, attache à Dorostorum, Antiochus, Julien, Marcien, Néandrej'Marinus et Martinianus, présente une difficulté, ou du moins pose un problème. Le férial syriaque donne, à la date du 5 juin *,

èv T(5ji£t rrj iz6\t\. Mapxtavôç xai ëtspoi fidtpxupec y*.

A la date du 10 juin, il donne encore :

iv T6(jleit^ 7t<5Xet Mapxiscvoç xat exepot |a£\

Dorostorum n'est pas fort éloigné de Tomes. Je trouve un saint Marcien associé à d'autres martyrs à Dorostorum, un saint Marcien associé à d'autres martyrs à Tomes. Je constate enfin que, d'après les gestes, l'anniversaire de Marcien (de Dorostorum) est le 15 des kalendes de juillet, soit le 17 juin, et que, d'après le férial syriaque, ce même anniversaire tombe le 10 juin. — Faut-il admettre un, ou deux groupes de saints Marcien et socii ?

J'incline pour la première hypothèse : il n'y a eu qu'un groupe de saints Marcien et socii ; ils ont souffert à Tomes, au mois de juin. La localisation Dorostorum s'explique par l'importance de la ville qui attire les petits cultes locaux voisins •. L'incertitude des anniversaires s'explique par la pluralité des fêtes (la fôte de Marcien à Dorostorum fut sans doute placée à la date d'une fête locale de Dorostorum), ou par des erreurs de traduction et de transcription 4.

Dorostorum n'a pas été le terme du voyage de nos martyrs. Partis de Tomes, ils sont venus jusqu'en Italie. De tous les renseignements que nous possédons à leur sujet, le plus ancien, le plus authentique et le plus explicite est le texte du Liber Pontificalis : lorsqu'il s'agit du temps de Gélase [492-490], c'est un excellent témoin. Or, ce texte reçoit une vive lumière d'une

2 De HoBsi-Duchesne, p. LV1II.

3 Cf. Daaiua d'Axiopolis véaéré À Dorostorum également.

4 Marcieu fut eucore localisé eu Egypte : Tomi fut lu Thmuis. Cf. Acholis : Die Martyroloffien, p. 150. — Cf. 5 juiu 420, Cat. Paris, i, 344, 91° ; III, 374, 98».

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version des gestes de Marcianus et Nicander dont on n'a pas encore parlé1. Cette version, B, ignore Daria,Papianus et Pasicrates ; elle conte que les citoyens de Venafre ont emporté le corps de Nicandre et l'ont enterré in prœdio... Paonis « où il repose aujourd'hui », tandis que le corps de Marcien a été transporté par les citoyens d'Atinum et enseveli par eux dans la basilique «où il repose aujourd'hui », où ses bienfaits secourent tous ceux qui invoquent son suffrage « d'un cœur fidèle ».

Venafre et Atinum sont deux villes connues des environs de Capoue *. Capoue est notablement plus près de Rome que Silistrie. ïl est vraisemblable que c'est au saint de Venafre que Gélase a dédié la basilique dont parle le Liber Pontificalis. On en vient à penser que la conduite du pape s'explique par l'épanouissement du culte, que telle est aussi la cause de la rédaction du texte, — et donc que le texte B est italien d'origine, contemporain de la construction de l'église ou quelque peu postérieur à elle.

Notre texte B repose évidemment sur un texte antérieur, sans doute contemporain de Jules. L'histoire de Nicandre semble tout à fait analogue à l'histoire de Quirinus ou à l'histoire d'Hermogène.

Est-ce à dire que ce texte primitif soit le texte A dont nous avons donné l'analyse ? Je n'oserais pas l'affirmer. Il ne donne pas la même impression de simplicité et d'antiquité qvflrénée ou Jules. L'opposition de Daria 3, la femme forte, à la femme de Marcianus, la femme lâche, paraît être une antithèse consciemment établie par le rédacteur. L'erreur du prseses Maxime lorsqu'il croit que Nicandre est disposé à l'apostasie rappelle un jeu de scène tout semblable que présente Vitus. Le texte A doit aussi avoir été retouché. — Mais il est certainement plus proche du texte primitif, apparenté à Jules, que notre version B. A connaît seul ce martyr PasiGrate qui est introduit

* B. H. L., 6073 [17 juin, 270 ou 217]. Beati martyres sœculum hoc content, nentes... Ce texte ajoute encore quelques traits curieux : i. Les martyrs sont titubantibus credulitag ; 2. Lorsque Nicandre dit qu'il tient avant tout à son salut, il ajoute, pour détromper Maxime, qu'il croit au Dieu Père tout-puissant, à Jésus-Christ son Fils, et à l'Esprit-Saint ; 3. Elegisti signum martis ; 4. Coronam quant prœparauit Deus diligentibus se. — Il y a une rédaction intermédiaire [B. H. L., 6072 cite Venafre et DariaJ.

a Jung., 38 et 29. — L'évêché de Venafre a disparu à la fin du vi« siècle : Gregorii Epist., îx, 68, P. L., 77, 524 525 [Cf. Hartmann, n, 1].

8 Noter que c'est le nom de l'héroïne dans Chrysanthe-Darie. Peut-être y avait-il à Veuafre un s«iut local Nicandre.

SAINT DA.SITJS

de la même façon que les quarante martyrs du Norique dans Florian S Montanus et Eusèbe dans Pollion, Donat et Roniulus dans Hermogène.

Comment s'explique la dualité des remaniements? Ils se rattachent, j'imagine, à différentes étapes du culte italien. On importe au ve siècle le culte du martyr de Mésie ; on se souvient au début qu'il est un saint étranger (texte A) ; on oublie le fait peu à peu ; on tend à se rattacher le protecteur local par un lien chaque jour plus étroit ; on le naturalise à la longue (texte B). La version où l'évolution apparaît achevée, fait naturellement disparaître Pasicrate : que pouvait-il dire aux gens de Venafre ? A date peut-être du temps de Gélase, B de plusieurs années après *.

Peut-être faut-il joindre la légende de Dasius à la liste de celles qui ont été connues et retouchées dans le monde des hagioçraphes romains.

Sous le rèqne des impies et sacrilèges Maximien et Dioclè-

[3e?te8 de J ■ .m ■ < 1

Dasiu* de tien, les soldats avaient coutume de célébrer chaque année la )0rrumt»°* fête de Kronos. Celui que désignait le sort revêtait un habit royal, marchait à la manière de Kronos et pouvait donner libre cours à ses plus folles passions. Au bout de trente jours, la fête prenait fin et celui qui avait joué le râle de roi s'offrait comme victime aux idoles et se frappait de son glaive. Le bienheureux Dasius, désigné par le sort, s éleva, ainsi «u'ilest écrit dans l' Ecriture [Cant. Cant., n, 2], comme une rose entre les épines. On lui donna l'ordre de célébrer la fêle, on Vy contraignit par la violence.

[Cette abominable tradition s'est conservée jusqu'à nos

* Quelques mot» de A rappellent, du reste, Florian.

« Noter que Marxien de Tome» et plusieurs autres martyrs ses compatriotes ont influencé la légende de Forum Clodii : il est vrai que cette légeude semble dater du second tiers du vi« eiècle. Cf. G. M. H., m.

3 Texte trouvé et édité par Fr. Cumont : Analectn Bollandiana, xvi (1897). p. 11, *[. On trouve une traduction française du texte dans Leclercq : Ut Martyrs, il (1903), p. 424.

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jours ; le monde ri a pas renoncé à ce rite infâme, il Va même rendu plus infâme encore en le renouvelant. Le jour des kalendes de janvier, des hommes aussi frivoles que les Grecs, bien qu'ils se disent chrétiens, se promènent en grande pompe, déguisés comme le diable : ils sont couverts de peaux de chèvres, ils ont changé de figure. Ils répudient le bien dans lequel ils ont été régénérés et retournent au mal dans lequel ils sont nés: ils ont confessé à leur baptême qu'ils renonçaient au diable et à ses pompes, et de nouveau ils le servent dans des œuvres mauvaises et honteuses K]

Connaissant la vanité de cette tradition, le bienheureux Dasius méprisa le diable et ses pompes et s'attacha au Christ crucifié. « A quoi bon, se disait-il, trente jours de débauche, s'ils sont suivis d*une éternité de damnation. Mieux vaut souffrir quelques tourments pour le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, et obtenir la vie éternelle en compagnie de tous ses saints. » Quand les soldats veulent le contraindre, il déclare sa volonté : il choisit de s'offrir en victime au Christ son maître. On le conduit au prétoire du légat Bassus, il dit son nom et sa foi. — « Prie les rois qui te donnent ta solde. » — « Je sers un roi céleste, non un roi terrestre, et je me nourris de sa grâce ; je ri obéis qu'au seul pur et éternel Dieu, le Père, le Fils et l Esprit-Saint, trois hypostases et noms dans une seule substance ; pour la troisième fois je confesse ma foi en la sainte Trinité. » — « Tu ignores, Dasius, que tout le monde est soumis aux commandements du roi. » — « Fais ce qriil t'ordonne ; tes menaces ne changeront pas ma résolution. » — « Je te donne un délai de deux heures. » — « Inutile; je méprise tes rois ; après cette vie je veux vivre Vautre vie. » On le torture, on le condamne à mort ; lorsqu'on le conduit au supplice, il renverse les idoles et répand à terre les parfums ; puis il arme son front du sceau de la croix du Christ et se fait trancher la tête le 20 novembre, un vendredi, à la quatrième heure, le 24? jour de la lune: il fut enseveli par le spiculator Jean l'invincible. Saint Dasius a combattu à Dorostorum, sous le règne de Maximien et de Dioctétien, devant le légat Bassus; tandis que règne dans les deux Notre-Seigeur JésuS'Christ, à qui gloire avec le Père et V Esprit-Saint, maintenant et dans les siècles des siècles. Amen.

1 Interpolation datant du temps de Gélase. Cf. infra, p. 255.

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