‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 3)Chapitre 116 sur 143 · DE L'ÉPOQUE GOTHIQUE · texte numérisé non relu

DE L'ÉPOQUE GOTHIQUE

Nous avons terminé notre enquête sur les rapports de la Légende romaine et de la Légende chrétienne en Occident au v* siècle. En manière de conclusion, nous voudrions ici en résumer et en comparer les résultats.

Nous avons été amené à constater l'existence de trois mouvements littéraires distincts — si ce terme n'est trop ambitieux — au début du ve siècle : le mouvement pannonien, le mouvement africain, le mouvement ambrosien, j'appelle ainsi chacun d'eux.

Au mouvement pannonien, je rattache les textes de Jules

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et d'irénée, et, d'une manière générale, les premières versions des gestes où nous lisons aujourd'hui l'histoire des martyrs de la vallée du Danube. On a relevé, chemin faisant ', les traits communs à ces traditions : ils ne dérivent pas tous, le fait est certain, des remaniements postérieurs. — Mais on ne saurait marquer avec précision l'origine de ce mouvement littéraire : peut-être est-il né directement de l'efflorescence du culte des martyrs à la fin du ive siècle ; peut-être a-t-il subi l'influence d'une personnalité, telle que Niceta de Remesiana 2, l'ami de Paulin de Noie.

En Afrique, à la même époque, la littérature hagiographique est florissante : Salsa, Fabius, d'autres textes encore datent de ce temps 3. Ils exercent, hors d'Afrique, une in-

1 J'ajoute que l'influence d'Irénëe s'est exercée sur Nicandre aussi bien que Pollion : ou peut croire que l'épisode de Daria et l'épisode de la femme de Marcianus, qui fait pendant au premier, ont été suggérés par la scène que retracent les actes d'irénée, l'évêque résistant aux prières de ses amis et de sa femme: — Marcianus imite Irénée lorsque, levant les, yeux au ciel [in cœ. lum adspioiens. Ir. 4 ; cxlum intuens. Nie. 3], il confie son fils à Dieu ; — le prse. ses Maximus qui épargne la torture à Marcianus et à Nicandre se souvient du praeses Probus qui refuse à Irénée les joies du chevalet; — le rédacteur de Nicandre qui exponere properab(iî) les certamina de Marcianus et de Nicandre nous rappelle fort le rédacteur qui (eiusdem) nunc certamen pand(et) ; — et la fin de Nicandre, aussi bien que le début, est calquée sur Irénée :

« Martyrizatus est famulusDei sanc- « Requieverunt autem Christi mar-

tus Irenaeus episcopus civitatis Sir- tyres N et M 15 K. iulii, régnante D.

miensium die VIII id apr., sub Dio- N. J. C. cui est honor et gloria in

cletiano imperatore, agente Frobo saecula sœculorum. Amen. prseside, régnante D. N. C. J. cui est gloria in sœcula sœculorum. Amen. »

Le finale û'Irënée rappelle surtout la finale de Jules, que voici.

< Martyrizatus est autem venerabilis Dei famulus Julius apud provinciam Mœsiam in civitate Dorostorense, die VI Kal. iun. agente Maximo prxside, regoante D. N. J. C. cui gloria in saecula sœculorum. Amen ».

Voici encore d'autres points de contact entre Irénée et Jules : ici et là, le début rappelle les promesses éternelles qu'attendent les martyrs [prxmiis se perpetuis participes efficiebant. Ir., § 1 ; — perpétua promissa exspectabant accipere. lui. § lj : les deux martyrs souffrent propter nonten (Christi) [lr. §5J. ou pro (Christi) nomine [lui. § 2], ainsi qu'ils le rappellent au moment d'être frappés ; nous ne pouvons pas, disent-ils l'un après l'autre, adorer les dieux, deos adorare non possum [Ir. § 4L hoc facere non possum quod vultis [Jules,

si].

2 Cf. Burn: Niceta of Remesiana, his life and works [Cambridge, 1905, in-8o|.

3 Cf. Yllistoire littéraire de V Afrique thrétienne de Monceaux, tome III, (1905), Paris

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fluence certaine : les légendes de saint Vincent et d'autres saints espagnols, les gest 3 de Victor de Marseille, certaines traditions italiennes doivent être rattachés à ce mouvement africain. — Il vient de loin, on le sait; les compagnons des martyrs l'ont fait naître ; et l'usage africain des lectures liturgiques a entretenu sa vie jusqu'à ce jour.

J'appelle mouvement ambrosien l'éclosion de toute une série de textes qui se réclament de saint Ambroise : Agnès, Gervais-Protais, Canlius, Apollinaire (aujourd'hui perdu). Us célèbrent des martyrs vénérés dans des pays assez divers : Rome, Ravenne, Aquilée, Milan. Us émanent, selon toute vraisemblance, d'un même groupe de rédacteurs. Mais je ne saurais le désigner plus précisément. Ce sont les mômes, sans doute, à qui l'on doit la plupart des autres textes pseudo-ambrosiens '. — Et peut-être est-il permis de rattacher à un double fait leurs écrits hagiographiques : les inventions de reliques qui semblent avoir été assez nombreuses dans la haute Italie et qu'a suscitées, évidemment, l'efflorescence Ju culte des martyrs; l'exaltation de Milan devenue, au temps d'Ambroise, une capitale politique, militaire, et, dans une certaine mesure, religieuse.

Quelle est la valeur des textes qu'on vient d'énumérer quant à l'histoire des persécutions? Les textes pannoniens semblent assez dignes de foi ; néanmoins, il faut se méfier. Quirinus ne dit pas Pannonia superior, mais Pannonia prima. Et notre unique version de Dasius n'est pas pure de toute faute.

La prudence s'impose. Toutefois, comme certains épisodes semblent authentiques, il est possible que nos textes remanient des documents contemporains des faits 2 ; en ce qui concerne

1 Schaoz [Gesch. dcr rôm. Litt., iv, i (1904)] n'étudie que deux textes psendo ambrosien?, le commentaire de l'Ainbrosiaster sur saint Paul, et la Mosaicarum et Romanarum le g uni collatio \loco citato, 324-330). Probst, Moi.u, Ducbesne, SebermaDQ oe s'ente.ident pas pour fixer l'origine du de Sacramentis \Liturgie des IV™ lalv. 232 ; Culte chrétien, 3e éd., 177; Rom. Quart , 1903. xvn, 36, 237]. — Le texte se lit P. L., 10, 417. — Cf. Lejay : ftff Ambrosien, D. A. C, I, 1377. — Je croirais volontiers que les pseudo-Ambroise pont des Ravennntes, hostiles à Milan, favorables à Rome : cf. Gcrvais-Protais, etc.. Noter que Haveune semble avoir été à ce moment un centre liturgique as-ez actif. (X Cabrol : Revue Rénédieline, oct. 1906, et les oraisons publiée* par M^r Ceriani : Arck. slnrico lombanio, 18S4, 1.

2 Haroack les utilise: Militiu Chritti. Die christliche Religion und der soldateust'ind in den ersten drei Ja/trunderlen. Tubin^en, 1905.

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Quirinusy la chose est tout à fait certaine. Eusèbe connaît et utilise un texte qui concorde avec le nôtre.

Tout ce que nous savons des gestes de saint Vincent et de l'influence exercée par l'hagiographie africaine1 nous empêche de leur faire crédit : le plus souvent, les détails qu'ils donnent ont une origine africaine ou orientale.

Il est plus difficile encore d'accorder quelque valeur aux gestes pseudo-ambrosiens : mieux nous connaissons le fait d'où la légende découle — je veux dire les inventions de reliques * — , moins sûre nous apparaît l'histoire qui nous est contée. Les gestes n'ajoutent rien à ce que nous apprennent les calendriers.

Réserve faite des textes pannoniens, l'historien des martyrs n'a donc rien à tirer des textes qu'on a critiqués ici.

Mais on aperçoit de quelle importance ils sont pour qui veut étudier la vie chrétienne au début du ve siècle.

Si telle nous apparaît la littérature hagiographique latine aux environs de l'an 400, comment en concevoir le développement au cours d%l '■* siècle ?

Un fait, à cet ég*»rd, domine les autres : si, souvent, les courants locaux se sont obscurément perpétués, un courant général a commencé de s'établir. Lérins n'a pas été seulement le cœur d'un mouvement religieux ; il a été encore le centre d'un mouvement littéraire hagiographique. On y peut rattacher déjà quatre séries de textes 3.

L'hagiographie lérinienne présente un quadruple caractère. Les rédacteurs se proposent essentiellement de susciter ou d'exalter la vie chrétienne : la légende n'est pour eux qu'un

1 Noter pourtant qu'Euplus, qui a été retouché sans doute aux environs de l'an 400, repose sur un texte authentique reconnaissante.

2 Nasaire Celse, Gervaia Protais, Vitalis- Agricole.

* Cf. Supra, p. 133 fsallicane, cisalpine, romaine, apostolique].

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moyen ; le but qu'ils poursuivent d'abord, c'est l'édification des âmes.

Ces apôtres sont des rhéteurs : ils connaissent tous les procédés de l'école ; ils recourent sans hésiter aux artifices qu'elle recommande. De là, les descriptions, les discours, les correspondances dont ils composent leurs récits.

Ces apôtres sont des théologiens. Comme tels, ils prennent parti dans les controverses. De là les traits qu'on a relevés dans leurs textes, et qui touchent soit à l'anthropologie, soit à la christologie : ils combattent la prédestination, puis le semipélagianisme ; ils attaquent l'eutychianisme, le nestorianisme, l'arianisme.

Ces apôtres sont aussi des hommes. Leurs intérêts et leurs passions transparaissent dans leurs histoires. De là l'origine ou l'éducation romaine qu'on attribue aux martyrs, la parenté qu'on leur fabrique, les tombeaux fictifs où on les ensevelit parfois *.

Il serait prématuré de vouloir, en ce moment, distinguer les diverses phases de ce mouvement littéraire. Sans grande chance d'erreur, on peut, du moins, indiquer deux faits.

L'œuvre hagiographique des Lériniens se rattache étroitement à leurs préoccupations de moralistes pratiques ; elle se rattache encore, on Ta dit aussi, à l'hagiographie africaine et à l'hagiographie orientale. Je me demande si elle n'est pas, plus précisément, la continuation et l'élarg*s?ement du mouvement ambrosien. Les liens sont très nombv u* t très étroits qui rattachent aux textes lériniens les texte. pseudo<-ambn*.-:"w,° Le rayonnement politique, ecclésiastique et religieux de Milan est également attesté dans les deux Gaules, cisalpine o» transalpine : il est curieux de voir combien peu, à cette époque, les Alpes forment barrière. Les intentions édifiantes des Lcririens apparaissent déjà très nettement chez saint Ambroisc*. Le culte de l'Orient grec est également vif chez Ambroise, Cassien et ses disciples ; il s'associe curieusement, ici et là, avec un caractère latin, autoritaire, gouvernemental. Ici et là le pseudonymat semble avoir été en honneur 3.

1 Nazaire et Celse, Nabor, Basilide et Cirions à Embrun.

* Supra, p. 59.

1 Peut-être les milieux paeud^-atnbroiicns et lériniens se sont-ils intéres-

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