‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 3)Chapitre 14 sur 143 · GRÉGOIRE DE TOURS · texte numérisé non relu

GRÉGOIRE DE TOURS

s'il sait qu'ils formaient une légion, il ne dit mot de leur origine orientale, et spécialement thébéenne l.

Grégoire de Tours imite sa réserve. On connaît l'attrait qu'exerçaient sur lui les histoires de martyrs. Je remarque que la basilique de Saint-Martin de Tours possède des reliques des saints d'Agaune et qu'il les a personnellement reconnues 2. Une partie de sa famille se rattache aux pays lyonnais ; il s'informe avec curiosité des miracles qui surviennent à Agaune ; il raconte deux d'entre eux. Son attention est très éveillée sur les choses d'Orient. Or, s'il sait, comme Fortunat, que les saints d'Agaune formaient une légion, il semble ignorer, comme lui, qu'ils soient originaires d'Egypte: Fortunat écrivait legio opirna, Grégoire écrit legio felix 3. Pas plus que

1 « De sanctis Agaunensibus

1 Turbine sub mundi cum persequebaotur ioiqui

Christicolasque daret saeva procella neci... 5 Quo, pie Maurici, ductor legionis opimae

Traxisti fortes Bubdere colla viros, 7 Quos positis gladiis armasti dogmate Pauli

Nomine pro Ghristi dulcius esse mori...

19 Ecce, triumphantium ductor fortissime, tecura

Quattuor hic procerum pignora sancta iaoent... 27 Sic pia turba simul, festinans cernere Christum,

Ut cœlos peteret, de nece fecit iter ».

[Carminum, liber II, 14. — M. G. A. A., iv, I,

Ailleurs [II, 42], il leur demande la grâce de n'être pas effrayé la nuit par les éclairs.

2 «Nonua decimus Gregorius ego indignu3 ecclesiamurbisTuronica3...nanctus sum... ; in qua, sicut a longevis aevo presbyteris comperi, beatorum ibidem reliquiae Acaunensium ab antiquis fuerant collocataî. Ipsam etiam capsulam inthesauro basilicae sancti Martini repperi, in qua valde putredine erat pi«nus dissolutum, quod pro eorum fuerat virtute delatum»[H. F. x, 31. — M. G. S. R. M., i, p. 448].

3 c (Sigimundus) post interemptum per iniquee consilium coniugis fllium compuoctuB corde, Agauno dirigit, ibique pro9tratuscoram sepulchris beatissimorum martyrum legionis felicis, pœnitentiam egit... Ibique et psallentium cotidianum instituit... locumque tam in territuriis quam in reliquis rébus affluentiBsime ditavit. Postea vero... iuterfectus... (Chlodomeris) iussu, ad eodem locum delatus sepultur.p raandatus est ; quem in consortio saoclorum adacitum ipsa res quœ geritur manifestât. Nam, si qui nunc frigoritici io eius honore misfas dévote célébrant eiusque pro requie Deo offerunt oblalionem, statim, compressis tremoribus, restinctis febribus, sanitati pRMtiMB reataurantur. — Magna est euim virtus ad antcdictorum martyrum sepulchra, de quibus relictis pluribus pauca prestringere libuit. Mulier... fllium... abbati tradidit erudiendum... (Filius) apiritum exhalavit... (Matri lugenti) apparen8 per visura noetis boatoi Mauricius ait... Noli ita... quasi mortuutn flere... Nam scias cum nnbiscum habitare... : surge crastina die ad m.itutimiiii et audits vor.om eius ioler ehoroi pttlloDiiam ma-

Fortunat, Grégoire de Tours ira donc utilisé notre texte ; peut-être même en ignoraient-ils, l'un et l'autre, l'existence. Ce qui est sûr, c'est que, dans leur monde, pourtant si avide de légendes, on ne lui attribuait pas grande valeur.

Serons-nous moins sévères que Grégoire de Tours et que Fauteur anonyme de B, nous qui pouvons apprécier ce que signifie le silence de Sulpice et d'Orose, de Lactance et d'Eusèbe ? Le martyre de la légion thébéenne n'a pas d'autre garant que notre texte : c'est une pure légende.

Reste à en expliquer l'origine.

Le texte lui-même nous invite à penser qu'elle est double, et à distinguer la tradition locale d'Agaune du travail personnel d'Eucher.

Marius d'Avenches écrit dans Chronique, à l'année 515 :

Hisconsulibus(Florentio et Anthemio), monasterium Acauno a Sigimundo constructum est l.

nachorum... (Mater) parvuli vocem agnoscit... — Gunthramnus rex... munere fratribus, qui sanctis Agaunensibus deserviunt, ex voto transmi (sit), prsecipiens presbytero ut ad eum rediens sanctorum sibi reliquias exhiberet... Subito tempestas exorta fluctus tollit... Tune presbiter... extracta a collo capsula, quae saactorum piguora coutinebatur, undis tumentibus fidus obiecit... Cessante vento, decedentibus undis, ad litus evecti sunt ». [Glor. Mart. 74-75. p. 537-539].

Cbose mystérieuse, Grégoire de Tours connaît le martyre de la légion Thé" béenne : mais c'est à propos des cinquante saints dorés de Cologne qu'il en parle : « Est apud Agripinensium urbem basilica in qua dicuntur quinquaginta viri ex illa legione sacra Thebaeorum pro Christi nomine martyrium eonsummasse. Et quia admirabili opère ex musivo quodam modo deaurata resplendet, Sanctos Aureos ipsam basificam incolae vocitare voluerunt... » [Glor. Mart., 51. — p. 530]. Je ne me charge pas d'expliquer le mystère. Le plus simple est sans doute d'admettre que le populaire accueillait la légende avec plus de faveur que les évêques : la légion sainte fit dès lors des recrues nouvelles un peu partout. Des Thébéens de Cologne, rapprocher Ursus et Victor de Soleure, Alexandre de Bergame, etc.. En roulant, la légende fait boule et s'accroît des petites traditions locales qui offrent un point de contact avec elle.

1 M. G. A. A., xi, 234 [Chronica Minora, tome 11].

LE CULTE LOCAL d'aGAUNE 21

Grégoire de Tours raconte également que l'ami de saint Avit, le roi de Burgondie Sigismond, fonda le monastère d'Agaune et lui assura une riche dotation : Sigismond avait une dévotion spéciale pour les martyrs d'Agaune et c'est à eux qu'il courut lorsqu'il eut été battu par Chlodomer '.

La vie d'Avit mentionne le même fait 2 ; et nous avons, enfin, des fragments de deux homélies prononcées par saint Avit dans l'église du monastère 3 : elles parlent aussi de martyrs d'Agaune.

On peut donc considérer comme certain que, au début du

1 «Igitur mortuo Guodobado, regnum eius Sigimuodus filiue obtemut, monastiriumque Acaunensim sollerti cura cura domibus basilicisque sedificavit... Nihilominus il le ad sanetus Acauuenses abieas, per multus die» in fleta et ieiuniis durans, veniam prœcabatur. Psallentium ibi assiduum instituées, Lugduno regressus est... » [H. F., m, 5. — M. G. S. R. M, i (1885), p. 112]. — Cf. «Sigimundus vero, dum ad Sanctos Acaunos fugire uititur, a Chlodouiere captus » f H. F., m, 6, — p. 113]. Cf. aussi les textes de Grégoire quisoot cités p. 19, n. 3. — Eu 515, s'agissait-il d'une création, ou d'une extension d'un monastère antérieur datant du v« siècle? Noter que la Vita Severini [Krusch. S. R. M., ni, 166] est postérieure au vi* siècle. Cf. lahn., n, 281.

3 « Hune Sigisrauûdura regem beatus Avituspost exilium in fide pietatis erudivit, qui illo agente monasterium sanctorum Agaunensium Mauricii sociorumque eius coustruxit» [Vita Avili. 5. M. G. A. A., vi, 2, 180].

3 m Dicta homilia, cum de institutiooe Acaunensium revertentes Namasci dedicatio celebrata est » ("a. 515. post. 22 d. sept.J — ... « Hseretico rarescente profectus religionis adicitur... Addit hanc etiam sedis huius commutatioui felici de sacrilegio saoctitas, de vetustate novitas, de confusione nobilitas : fructificat locus martyrum, quo floruit cultus idolorum; aemente mortifera reditus vitalisexcrevit... » [//omtVtVï. XX. — M. G. A. A., vi, 2 (1883). p. 133]. — « Dicta in basilica sanctorum Acaunensium in innovatione monasterii ipsius vel passione martyrum »[a. 515. 22 sep.]. — « Prseconium feliois exercitus, in cuius congregatione beatissima nemo périt, dum nullus evasit, cum iuiustam sanctorum martyrum morlem quasi sortis iustitia iudicarit, qua bis super aciem dispersa mànsuetam centuplex decimatis fructus aderesceret..., ex consuetudioe sollemni «erieslectap, passionisexplicuit... Mundumquidemfugitis, sed orate promundo... » [Hom. XXV, p. 144-147]. La Vita Severini Agaunenùs atteste encore et l'existence et la célébrité du monastère d'Agaune : « Eodem tempore, cum Chlodoveus... anno XXV regnaret in urbe Parisius, tune in corpore suo gravis obvenit iufirraitas... Ab ullomedico corpori suo potu(i)t inve* r.ire medicinam... Erat autem ibidem homoin domo régis nomine Trauquillinus, doctor et omni sapientia plenus... Hic locutus est ad regem dicens: Domine roi rex.. , ad sanctum monasterium Agaunensium, ubi sanctus ac beatissimus Mauricius martyr jacet in corpore testinanter accède, aut certe tuam transmitte legationem » [ Vita Severini, 1| [M. G. S. R M., m, Vattiones Vitxque Sanctorum (1896). p. 168-169), —Sur le monastère d'Agaune et son histoire, cf. Mabillon : Annales Ordinis S. Benedicti, tome 1, anno 515; de Smedt: A. SS., 2 novembre 543; et surtout Leclercq : D. A. C, i, 850, article Agaune, et Besson : La Vita abbatum Ac. \Anzeiger fiir xchweiz. Gesch. l'.K)4. 2]. (L'étude de Jalio: Gesch. d, Burgundionem, n, est toujours intéressante à consulter).

vie siècle, un culte public était rendu à des martyrs ensevelis à Agaune, qu'on voyait en eux des soldats chrétiens victimes de leur foi, et que leur histoire était célèbre dans l'entourage de saint Avit. On devine la pensée de celui-ci : voulant gagner à l'Eglise catholique le royaume burgonde, il songeait à lui montrer, il cherchait à lui faire désirer un puissant patron ; Agaune faisait partie du royaume de Sigismond.

Le culte d'Agaune suppose des reliques, ou, si l'on préfère, des ossements qu'on tient pour des reliques. Et notre texte dit très clairement d'où elles viennent :

Beatissimorum Acaunensium martyrum corpora post mulios passionnis annos sanclo Thtodoro ejusdem lociepiscopo rêvelata traduntur : in quorum honorera cum exstrueretur basil'tca quœ vaslœ adjuncta rupinon tantum latere adclinisiacet, quid miraculi tune apparuerit nequaquam iacendum putavi

Ainsi, au témoignage de notre texte A, le culte de saint Maurice et des martyrs d'Agaune dérive d'une invention de reliques faite par un évêque Théodore. — Mais notre texte est très suspect : il importe d'en vérifier le témoignage.

La lettre qui le termine mentionne le même beatissimus episcopus Theodorus : elle le qualifie de vir temporis anlerioris ; elle conte qu'il aurait transmis à l'évèque de Genève Isaac l'histoire véridique des martyrs. De ce dernier point nous savons que penser ; et il faut reconnaître que l'évèque de Genève Isaac nous est d'ailleurs inconnu. Mais, s'il n'y a pas eu de Théodore évêque d'Agaune, si même il n'y a jamais eu d'évêque d'Agaune, nous connaissons un Théodore évêque de Martigny (Octodurus) * : il est très vraisemblable, dès lors, qu'il ne faut pas prendre à la lettre les mots eiusdem loci episcopo. Aussi bien, le bourg de saint Maurice (Acaunus) n'est pas loin de Martigny et relevait de l'évoque de Martigny. Théodore, évêque de Martigny, a signé lés actes du concile d'Aquilée, tenu en 381, et le rescrit que les évêques réunis à Milan, en 390, sous la présidence de saint Ambroise, dirigèrent contre Jovinien et adressèrent au pape Sirice V On peut

1 Le siège de Tévêché lut transporté à Sion vers 5G5-585 [Duchesne, Fastes, i, 239]. Cf. Bessou : Recherches sur les origines des évechès de Genève, Lausanne, Sion et leurs premiers titulaires jusqu'au déclin du vie siècle. Paris, 1906.

2 Mansi,fm, 599 et 667. La première fois il signe entre Constantius episcopus arausicus et Dominus episcopus gvatiunopolitanus ; la seconde fois, après bassianus episcopus, avant Aper près by ter.

LE FÉR1AL H1ÉR0NYM1BN 23

donc croire, jusqu'à preuve contraire, que notre texte, ici, ne défigure pas les faits : à la fin du ive siècle, Vévèque de Alartigny Théodore a trouvé, ou cru trouver, des reliques à Agaune. C'est le temps où saint Ambroise trouvait les reliques de Gervais et de Protais, Eusèbe de Bologne les reliques de Vitalis et d'Agricola. Tout concourt à nous faire admettre l'exactitude du fait.

Et tout de suite le problème se pose : combien de corps Théodore trouva-t-il ? Est-ce le grand nombre des ossements qui suggéra la légende d'une légion massacrée?

L'hypothèse est séduisante. Et peut-être contient-elle une part de vrai. Mais n'est-elle pas trop simple pour tout expliquer ? — Je compte les noms qui nous sont parvenus ; j'en trouve six, exactement : Maurice, Exupère, Candide, Victor le vétéran, Ursus et Victor. Sans doute Ursus et Victor paraissent avoir souffert à Soleure (Ursum et Victor em) Salodoro passos fama confirmât ; sans doute il n'est pas sûr qu'ils aient fait partie de la légion de martyrs, ce n'est qu'un on-dit : ex eadem legione fuisse dicuntur etiam illi martyres Ursus et Victor quos... 11 reste néanmoins que, de l'enquête faite par l'auteur du texte A à propos des tragiques événements d'Agaune, six noms ont apparu. Or, voici ce que je lis dans les deux meilleurs manuscrits du férial hiéronymien :

E. X K oc rom nt basilae et sci maurici eu vi mi dclxvi in aganis et aliorum candidi exuperi vicloris innocenti vitalis.

B... Agauno natl scoru Mauricii. Exsuperii. Candidi. Victor is. Innocenti. Vitalis eu sociis eoru iv mil vi centi sexaginta sex martyres \

11 est très probable que le texte authentique du férial donnait à cette date et à ce lieu, G.oGG martyrs et les six noms Maurice, Candide, Exupère, Victor, Innocentius, Vitalis. Six noms : nous avons toujours six noms. Mais il y a désaccord quant aux deux derniers : le texte A donne Ursus et Victor, le férial Innocentius et Vitalis. Et noter que, selon toutes les vraisemblances, le férial date du milieu du ve siècle et donc est contemporain de A.

1 De Roiai-Duchesne, p. 124.— Noter la variante six mille six cent soixante- ■ix.

Le calendrier populaire éerit simplement; Mauritii cum sociis qui Thebmï fuisse referuntur, auô Maximiunu passi |22 septembre. — P. L., 123. 1 tVJ - 1 70 1 .

Cette contradiction montre que la tradition dîAgaune se rapportait primitivement à six martyrs : — là-dessus le férial s'accorde avec A, — et qu'on n'était pas bien fixé sur le nom des deux derniers. Il y avait beaucoup de candidats : parmi les saints locaux, beaucoup tendaient à entrer dans la troupe glorieuse. Les gens de Soleure proposaient leurs patrons, Ursus et Victor : l'auteur de A soutient leurs prétentions ; on a vu, du reste, avec quelle timidité. D'autres, plus près d'Agaune peut-être, tenaient pour Innocentius et Vitalis : pseudo-Jérôme peut-être reflète leurs prétentions. Et leur effort fut tenace : ils inspirèrent l'interpolateur de A et un continuateur du texte B ; seulement, Innocentius, au cours des siècles, laissa en route son compagnon Vitalis.

Il y avait, à la fin du ive et au début du ve siècle un martyr grec fort célèbre et qui s'appelait Maurice : Théodoret l'atteste 4. « Nous vénérons les martyrs, dit-il, non comme des dieux, mais comme des témoins de Dieu ; c'est ainsi que nous honorons Pierre et Paul, Thomas, Serge, Marcel, Leontius, Pantelemon, Antonin, Maurice, xoù<; ^àp olxefooç ve-

xpoù; ô Ae<T7t(Snr) ç àvxeiar^e xoïç Ofjiéxepotç 0eoïç... 'Avxï yàp Stj xô>v Ilav- 8£tov xaî A.ta<j(u>v..., [léxpoo xaî IlauXou xa». 6u){xà xal S&pYiou xa: Maopixiou

xat xû>v qéaXwv (xapxupwv éittxeXouvxat ô^fioôo'.viat. Le Synaxaire de Constantinople *, résumant un texte grec dont nous n'avons plus qu'une traduction latine 3, nous apporte quelques renseignements sur ce saint fameux : c'était un soldat, qui avait été martyrisé à Apamée, avec soixante-dix de ses camarades, sur l'ordre de l'empereur Maximien. — La légende grecque n'aurait-elle inspiré la légende d'Agaune4 ? Sans doute, nous ne pouvons pas la dater avec certitude. Mais, selon toutes les vraisemblances, elle est antérieure à Théodoret ; elle rappelle par certains détails Sergius Bacchus, Biaise 5 et d'autres textes rédigés à la fin du îv" siècle : il y a beaucoup à parier qu'elle date de ce temps. Au début du v° siècle, voici précisément que s'établit dans le midi de la Gaule un ascète qui a longtemps

1 Serm. VIII. Evang. Veril. exgentili philos. — P. G., 83, 1033.

2 21 février. Delehaye, 481.

3 21 février 237. « Ufei inartyrum memoria est, ibi solida in Deum pietas ostenditur... »

* Le fait a été indiqué par Baronius, Boulacre 1746, Bochat 1747 et surtout Rettberg [Stolle : Dus Martyrium der thebàisctien Légion, 1891, 1-2]. 5 Cf. infra, G. M. R., v.

LA LEGIO Vil GEMINA 25

vécu en Orient, qui a intimement connu saint Jean Ghrysostome, la gloire d'Antioche, et qui exerce très promptement autour de lui un ascendant extraordinaire. Cassien a proposé aux moines d'Occident l'exemple des Pères du Désert : est-il vraisemblable qu'il n'ait rien dit à ses disciples des martyrs dont le culte tleurissait là-bas? A défaut d'autre personne, Cassien a pu faire connaître dans la vallée du Rhône l'histoire de saint Maurice d'Apamée *. — L'identité de nom du martyr d'Agaune et du martyr d'Apamée n'a-t-elle pas déterminé la patrie (V Orient), l'époque (Maximien) > et le cadre militaire de la légende qui tendait à se former?

Peut-être a-t-elle encore incliné les esprits à imaginer que les martyrs d'Agaune étaient en nombre assez notable : les martyrs d'Apamée étaient déjà soixante-dix. — Peut-être une abréviation paléographique les a-t-elle poussés encore dans cette voie. On a connu d'abord six martyrs d'Agaune ; on se figurait que c'était six soldats ; il a pu y avoir une inscription portant :

VI MIL (ites)

Qui sait si quelqu'un n'a pas lu VI MIL (lia), ou sex mille, six mille. Le texte A insiste sur le chiffre G. 000. La légende des dix mille vierges dérive sans doute d'une confusion de ce genre *.

Je remarque, enfin 8, que Grégoire de Tours et Avit désignent les martyrs d'Agaune sous le nom de legio felix 4. Or, il y avait dans l'armée romaine une legio felix, qui, précisément, avait des détachements dans la vallée du Rhône. La legio VII gemina, qui fut créée par Galba le 11 janvier 08, reçut sous Vespasien le surnom de felix : à partir de Caracalla, on l'appelle encore gemina pia felix. Après avoir campé en Italie et en Pannonie, c'est en Espagne, sans doute dans le pays de Léon, qu'elle est envoyée bientôt et qu'elle reste jusqu'à la fin. Mais nous savons qu'elle détache des cohortes ou

1 Le prestige des saints orientaux en Gaule était très grand : l'histoire de saint Martin l'atteste; la situation politique et religieuse du monde roimim à la fin du ive siècle l'explique.

* Cf. aussi Analfda, xm, 164. Le 83e mille d'une voie romaine devient 83 soldats martyrs. Ou lit LXXX III mil (lario) LXXX1II mil (ites).

» Avec Mgr. Battifol : Revue historique, 51 (1893), 360.

* Cf. p. 19, n. 3.

des vexilla, en Numidie, en Bretagne, jusqu'en Germanie ; et les inscriptions témoignent que, dans la Gaule du Sud, à Nîmes et à Aix par exemple, d'autres fractions de la gemina felix étaient également cantonnées l.

Ces détachements de la legio felix ont disparu au cours du ve siècle, après le temps d'Honorius et de la Notitia Dignitatum, comme les légions elles-mêmes. Il est quasi certain que le souvenir de la legio felix n'était pas évanoui en Gaule au temps où s'élaborait la légende des martyrs découverts par Théodore. Du moment que, de par la confusion de Maurice d'Agaune et de Maurice d'Apamée, les martyrs étaient considérés comme des soldats, il était naturel que, dans la vallée du Rhône, on les rattachât à cette légion fameuse dont les détachements y avaient campé. Et du moment que, de par cette même confusion, on regardait les martyrs comme formant une troupe, il était naturel que, dans ces pays, on identifiât cette troupe avec la legio felix. Il n'est pas certain, mais il n'est pas impossible que les termes dont se servent Ayit, Grégoire de Tours et Fortunat se rattachent à une tradition locale dérivée de la legio VII Gemina Pia Félix.

Le culte d'Agaune date de la fin du ive siècle et remonte à Théodore de Martigny ; la légende d'Agaune est née de l'invention de six corps de martyrs — peut-être plus, — de la tradition de saint Maurice d'Apamée importée peut-être par Cassien, et du souvenir encore vivant de la legio felix*.

i G. I. L., m, 516 et 3168 (trouvée à Nîmes) .

VMIDI1 AVITI MILITI LEG. VII. GEMIN. FELICIS.

BENEFIG1ARI...

Cf. Héron de Villefosse : Bull. Monum., 1879 83 — Cf. encore C. I. L., v, 920, 4129, 4359; vi, 3588 ; x, 5829; viu, 3075. —Cf. Cagoat : Dictionnaire des Antiquités, a. Legio. — Noter que, au début du vc siècle, il y avait en Gaule une légion comitatensis de Honoriani Felices Gatlicani. [Occ. v, 247. — Seeck. p. 126].

2 Sans doute Eucher, au milieu du v« siècle, donne une définition de la légion; mais, plutôt qu'un éclaircissement destiné à ses lecteurs, n'est-ce pas un témoignage de sa science qu'il se donne complaisamment à lui-même ?

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