‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 3)Chapitre 15 sur 143 · S1LV1US P0LEM1US ET EUCHER · texte numérisé non relu

S1LV1US P0LEM1US ET EUCHER

Si telle est la légende locale, que dire de la mise en œuvre? Quelle est l'origine du texte A, et quel est cet Eucher qui s'en prétend l'auteur?

La lettre qui clôt le texte est adressée à l'évèque Salvius, ou Silvius *, par Eucher. Silvius est présenté comme l'évèque de Martigny, de qui relève Agaune : Eucher s'appuie sur lui pour offrir dignement son écrit aux martyrs, scripta hase nosira vobis suffragantibus dignanter offerimus (sanctis) s. Aucun autre texte ne mentionne un évoque de Martigny (Octodurus) appelé Silvius ou Salvius ; mais nous avons un ouvrage qui est dédié à un Eucher par un Silvius. Il s'agit de la Notitia Galliarum que Silvius Polemius a adressée à l'évèque de Lyon, Eucher, au début de l'année 449. Voici la lettre d'envoi :

Domino Beatissimo Eucherio Episcopo Silvius. Laterculum quem priores fecerunt cum difficilibus supputaloribus indiciis notatum legissem, ne minus doctis esset obscurior absolutione, posiiarum in eo rerum significationem mutavi et apud te potissimum, aquo mea omniapro eo qui internos est amoris studio comprobantur, digestum direxi : lœtificabor iudicio tuo si eum tibi placuisse cognouero. Quœ in eo sunt. Menses singuli cum vocabulis suis . . . De diebus. Dierum necessum non fuit formas depingi... De signis... Nos calendarum rationem secuti a Januario... ordiemur 3.

11 e^t extrêmement probable que le Silvius et l'Eucher de la Notitia sont identiques à l'Eucher et au Silvius de la passion de saint Maurice *.

« Les manuscrite ne permettent pas de choisir entre les deux noms. Ce que nous disons plus ban de Polemius Silvius autorise à croire qu'il faut lire Silvius.

1 Observation de Mgr Duchesne : Fastes, i, 238.

3 M. G. A. A, ii, 513 et 518.

* Noter que le caleudrier populaire écrit : ad Aquas Silvias |22 janvier. — P. L., 123, 147-148], et que Adon écrit: ad Aquas Salvias \P. L., 123, 220, A].

Polemius Silvius était un Gaulois, qui d'abord occupa quelque place au palais ; les questions religieuses l'attirèrent bientôt, il écrivit différents traités aujourd'hui perdus, se lia avec saint Hilaire d'Arles (-J- 449) comme avec saint Eucher de Lyon (-J- 449 ?) * : il note soigneusement, dans la Notitia, les pestrina sive religiosa sedificia cum innumeris cellolis martyrum consecratis. Que devint-il plus tard, nous l'ignorons tout à fait.

Eucher de Lyon nous est beaucoup mieux connu. Il appartenait à l'une des plus illustres familles des Gaules, et comptait même parmi ses ancêtres un des compagnons de saint Pothin. Après avoir eu de sa femme Galla au moins deux enfants, — Salonius et Veranus, qui tous deux deviendront évêques — , il abandonne le monde et se retire à Lérins, puis à l'île toute proche de Léro (vers 412-425) : Salonius et Veranus sont élevés par Honorât et Hilaire, Vincent et Salvien. Eucher est lié d'amitié avec eux ; il travaille à leur amener de nouvelles recrues, témoin ce traité De Contemptu Mundi qu'il adresse à son parent Valérien, et qui décide ce dernier à venir le rejoindre (vers 427). Et sa vie s'achève comme la leur: les Lyonnais le choisissent pour leur évêque (vers 432) ; il meurt (vers 449-450), laissant le souvenir d'un saint. Indépendamment du De Contemptu Mundi, nous avons encore de lui plusieurs curieux ouvrages : le Liber Formularum spiritalis intelligentise ad Veranum filium et les lnstructionum libri duo ad Salonium filium sont les plus importants \

Mommsen combat l'identification que je propose [Abh. d. K, saochsischen Ges* d. W. zù Leipzig, 1875, m, 233]. Ses raisons n'ont rien de convaincant. Cf. Stolle ; Bas Martyrium... 8-9. — Le Laterculus de Silvius ne nous est parvenu que dans un seul manuscrit.

1 Tillemont, xv, 134. Contra Mommsen : Mémoire sur les provinces romaines (traduction Picot, p. 3.) — Cf. la Vita Hilarii. [Opéra Leouis éd. Ballerini : u, 317], § 11.

* Tillemont, xv, 120-134. — Bardenhewer, u, 469-471. — Dictionary of Christian Biography, u, 255. Nous connaissons un Eucher, disciple de Césaire et évèque d'Avignon, qui signe aux conciles «l'Arles, 524, de Carpentras, 527, d'Orange, 529 [Mansi, viu, 627, 708, 709, 718. — Smith and Wace, m] : il est certainement distinct d'Eucher de Lyon. On a relevé quelques points de contact entre la passion de S. Maurice et les autres écrits d'Eucher. L'auteur de la passion distingue \lettre à Silvius ; § 1] la veritas reiel la fides relationis ; cf. Liber Formularum spirit. int. :« quapropter historia veritatem nobis facto rum ac fidem relationis inculcat » [P. £., 50, 728]. — D'après Stolle : op. cit., 10.

Stolle a relevé dans le texte d'Eucher des souvenirs assez apparents de Lactance et de Végèce. Je lui emprunte, p. 56, les citations que voici : Maurice, 7 <« cum dispositis insidiis genero suo Constanlino tuno regnum tenenti

LES LECTURES d'eUCHER 29

On voit que les documents permettent d'entrevoir sa physionomie et d'apprécier la nature de son rôle. Aucun d'eux, néanmoins, n'indique qu'il se soit particulièrement intéressé au culte des martyrs; aucun ne fait voir qu'il ait contribué aie raffermir et à le développer. D'où l'importance de notre texte : il révèle un aspect inconnu de son àme et de son œuvre.

Eucher est un dévot des martyrs; il implore leur secours, il veut se placer toujours sous leur protection, exposcens pro his intercessionem omnium delictorum atque in posterum juge praesidium pair onorum semper meorum.

Eucher s'intéresse à l'histoire des martyrs : il veut sauver de l'oubli la gloire des saints d'Agaune. Et je trouve dans son récit quelques souvenirs de lectures qui attestent le même goût.

Cum alii ex diversis locis atque provinciis in honorem of/iciumque sanctorum auri atque argenti diversarumque rerum munera offerant, nos scripta hœc nostra... offerimus.

Eucher compare son petit livre aux riches présents qu'on offre souvent aux saints. Or, voici ce que je lis dans les gestes pseudo-ambrosiens de Vitalis et d'Agricola :

Qui ad convivium magnum invitantur apophoreta secum re ferre consueverunt. Ego ad bononiense invitatus convivium , ubi s. martyris celebrata translatio esty apophoreta uobis

mortem moliretur, deprehenso dolo eius apud Massiliam captus nec multo poat strangulatus, teterrimoque hoc supplicio affectus, impiarn vitam digna motre finivtt » rappelle Lactance, de mortibus pers., 29-30 : « Redit (Maximianus) in Galliam pienus malx cogitationis ne sceleris ut Constantinum imperatorem generum suum, geueri filium, dolo malo circumveniret (et se révolte à Marseille ; mais il est pria, et, après de nouvelles intrigues), eliso et fracto superbissirao gutture vitam dttestabilèm turpi et ignominiosn morte finivit. — Végèce, ni, 21 : « Sed clausis ex desperatione eyescit nudacia, et cum spei nihil est, sumit arma fovmido », rappelle Maurice, 4: non nos... armavit ipsa saltem qux fortissimo est in periculis desperatio. Végèce, n, 5 : « milites... iurare soient ; et ideo militix sacrnmenta dicuntur. Jurant autem per Deum et Christum et sanctumSpiritumet per maiestatem imper atoris qux secundum Deuiu generi humano diligenda est et colenda... Deo enim vel privatus vel militans seruit cum fideliter eum diligit qui Deo régnât nuctore. Jurant autem milites omnia se strenue facturos, qu» prœceperit imperator, numquain deserturos miluiam neo mortem recusaturos pro fiomana republica » semble uvoir inspiré Maurice, 4: « Milites sumus, Imperator, tui : sed tameu servi, quod libère confitemur, Dei. Tibi militiarn debemus, î 11 i inuoeentiam... Sequi te Imperatorem in hoc nequaquam possumus, ut auctorera negemus Deum, utique auctorem nostrum, Dominum auclorem uelis nolis et tuum... Offerimus nostrêi in quamlibel hostem manus... Meminimus nos pro civibus potius quam aduersus cives arma sumsisse .. lurauimus primum in sacramenta diuina, deinde in sacramenta regia. — Comparer aussi avec Maurice, 3 4-5, Végèce. m, 4. [Mais nulle part, cf. u, 2, n, 6, Végèce ne donne, comme Eucher, 6.600 soldats à la légion].

plena sanctitatis et gratiœ reservavi. Apophoreia autem soient habere triumphos principum ; et hœc apophoreia triumphalia sunt : Christi enim nostri principis triumphi sunt mariyrum palmœ... Martyri nomen Agricola est... f.

Ici et là c'est la même idée ; n'est-ce pas là qu'Eucher a pris ce qu'il nous dit ici ?

Les situations nous font souvenir des actes fameux des soldats martyrs d'Afrique, Marcel, Maximilien, Tipasius 2 ; qui sait si Victor d'Agaune n'est pas devenu vétéran, parce que son homonyme Victor le Maure était déjà connu comme tel?

Certains mots rappellent encore Marcianus et Jules, qui, du reste, racontent également des martyres militaires 3. Il ne serait pas impossible qu'Eucher eût connu ces deux textes.

Qui sait même si l'idée de faire venir de la Thébaïde la légion sacrée ne lui appartient pas en propre ? Sans doute, elle peut remonter à Gassien ou à quelqu' autre de son groupe. Mais l'expression legio felix, commune à Grégoire et à Avit, invite à penser qu'il y eut une tradition des martyrs d'Agaune qui ignorait la Thébaïde, et donc que l'introduction de ce trait est de date récente, et que le détail, d'abord, ne trouva pas grand crédit. On a dit dans quels textes il fait défaut, dans quels milieux il n'obtint pas de succès ; voici les deux seuls passages 4, où je le trouve reproduit. L'un est empruntéà la Vie des Pères du Jura, l'autre aux gestes de Victor de Marseille :

Siquidem theoretica il la conversatio vitaque vestra, — qua

1 4 novembre. Cf. infra. — Comparer aussi le mot pater familias qui apparaît dans Vitalis Valeria avec le mot mater familias qu'on lit dans Maurice.

* Monceau : Histoire littéraire de V Afrique chrët., ni (1905), 112.

3 Maurice, 2 : « euangelici prœcepti etiam sub armis non immemores » ; — Marcianus 1 : « memorati viri inter armatos quidem hujus saeculi militantes armis rerae justitia? communiti », Jules 1 : «sub arma militaui... ; tamen Deum uiuum colui». — Cf. Les expressions regia prxcepta, commilito ; Jules et Victor sont deux vétérans. — Le terme senator militum paraît emprunté à saint Jérôme [lib. cont. Joannem Hierosol., 19]. [Cf. Willems : Droit public romain [6« éd.] p. 557J* « Numquid ex tribuno statim fit tiro ? Non ; sed ante primicerius, deinde senator, ducenarius... [éd. Martianay, iv (1706), 2,316; — d'après Stolle : 60, note 1].

4 Je ne vise que les textes anciens, naturellement. — Voici les seuls endroits où Eucher écrit le mot Thebsei : « Erat eodem tempore in exercitu legio militum qui Thebœi appellabantur... Hi in auxilium Maximiano ab Orienti3 partibus acciti vénérant » [§2. — Ruinart, 318]. — « ...cognito Maxiinianus Thebaeorum responso... Ubi uero ad Thebceos denunciatio ilerata pervenit » [§ 3. — Ruinart, 318J. — Noter que le but d'Eucher, en écrivant, est de sauver l'biatoire de l'oubli : cela n'indique pas qu'elle fût très populaire et bien connue.

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