BUCHER ET L'ORIENT
identifiés avec les Thébéens d'Italie. A quelle autre légion les aurait-il attribués? Les légions d'Italie ne passaient-elles pas souvent en Gaule pour courir à la défense du Rhin? Voit-on quelque autre légion de soldats orientaux cantonnée dans ces pays? Où y a-t-il une province d'Orient plus digne que la Thébaïde, la patrie de Paul de Thèbes et de tant de solitaires sesémules, d'avoir donné lejour aux soldats martyrs d'Agaune1 ? Eucher, — comme, du reste, saint Avit qui introduit à Agaune la prière acémète ■ — , s'intéresse autant que Cassien aux choses d'Orient, aux ermites de la Thébaïde : c'est en Egypte qu'il veut se rendre lorsqu'il abandonne le monde : c'est à sa demande que Cassien écrit ses souvenirs sur les solitaires ; c'est à lui que Cassien adresse ses sept dernières Conférences ; et c'est lui qui résume ce livre fameux, lui qui écrit l'émouvant Panégyrique du désert ' :
0 quam jucundse sunt sitientibus Deum etiam dévias illis saltibus solitudi?iesy quam amœnasunt quœrentibus Chrislum Ma sécréta quœ longe lateque, natura excubante, porrecla sunt. Silent omnia. Tune in Deum suum lœta mens quibusdam silentii stimulis excitatur, tune ineffabilifius vegetatur excessibus.
1 Noter qu'il y eut une legio Thebxorum appelée legio felix ; \& legio II Félix Valentis [Or. vu, 11. 46]. — Par malheur, nous ne savons rien de l'histoire des six légions thôbéennes : pas un texte ne les mentionne, et, jusqu'ici, pas une inscription. Furent-elles créées d'un seul coup, par le démembrement d'une ancienne légion de 6.000 hommes en six légions de 1.000 hommes, ou furentelles organisées successivement? Leurs nom3 favorisent la seconde hypothèse : il* invitent à en rapporter la formation à Maximien, Dioclétien, Constance et Valens. Espérons que les inscriptions enrichiront nos maigres connaissances.
Je remarque qu'Eucher écrit in auxilium... vénérant; peut-être connaissaitil les auxilia barbares compris dans l'armée romaine:
Les huit jours de marche dont parle Eucher correspondent à la distance qui sépare Agaune de Milan [189. 000 pas; d'après Végèce, i, 9, la journée de marche est de 24.000 pas]. Eucher a fait venir l'armée de Milan : elle égorgea des martyrs chrétiens, elle ne pouvait donc pas être une armée de Constance; ce devait être une armée de Maximien; elle devait venir de Milan [Cf. les bonnes remarques de Stolle. 69-73].
1 La laus perennis inaugurée à Agaune le 22 septembre est imitée de la prière acémète [Leclercq : D. A. C, I. 859 et 307-321]. Peut-être même, comme veut Leclercq, Yinnovatio célébrée par les auteurs ue vise-t-elle rien d'autre que cette innovation.
3 Edition Wotke [C. V. 31, i (1894) 178. « Magno tu quidem animo... » — Cf. aussi §§ 41-43. c Kecte ergo tu, ueneranda tellus, sanctis aut in te positis aut non procul a te remotis aut habitahilis dudum aut desiderabilis extitisti... »
34 SAINT MAURlCfc)
La piété d'Eucher envers les martyrs l'a conduit à mettre par écrit la légende d'Agaune ; peut-être l'a-t-elle encore poussé à l'embellir.
Une invention de reliques à la fin du ive siècle, la dévotion d'un grand évoque gaulois vers le milieu du v% c'est de ces deux faits que dérive en dernière analyse le texte fameux qui célèbre saint Maurice '.
Quels autres faits analogues leur peut-on comparer?
i On trouve dans le Codex Bruxellensis 9786-90 (du xv« siècle), un véritable corpus liturgicum de tandis Thebxis [Analecta, vi, 353], et aussi dans P. J. Moue : Loi. Hymnen des Mittel-Alters, Freiburg, m (1855)»
J'ajoute deux mots toucbant la légeode de Victor et Ursus : ils sont nommés par Eucher ; et l'étude des textes qui les célèbrent éclaire un point de l'histoire du récit qu'écrivit cet évoque. Ces textes peuvent se répartir en deux familles, comme l'a bien vu Krusch. La première [type B. H. L. 8584- 85, 30 septembre 292. «Tempore illo cum Maximianus... »] raconte que Victor et Ursus fuient ad Salodorum castrum lorsque Maximien envoie à Genève saint Maurice et 6.666 hommes : ils refusent de poursuivre leurs frères, son: torturés par Hyrtacus et finalement tués ; le corps de Victor est transporté à Genève, dans l'église des saints Victor et Vincent qu'ont construite Godegisèle, roi des Burgondes, et sa femme Théodesinde ; c'est l'évêque de Genève Domitianus qui a opéré la translation ; longtemps après, comme on a perdu tout souvenir de la présence de Victor à Genève, le corps est retrouvé par l'évêque de Genève Hyconius, assisté des évoques Rusticius et Patricius ; trois miracles terminent le récit. — La seconde famille de textes [type B. H. L. 8588, 30 septembre, 291. «Cum tempore Maximianiimperatoris..,»] nous laisse à Soleure parce qu'elle ignore l'église genevoise : elle e9t encore caractérisée par les traits suivants: 1. Ursus et Victor ont 66 compagnons ; 2. les martyrs sont jetés au fleuve après avoir été décapités, mais c non longe... a dicto ponte capita sua in manibus portantes flumen egressi sunt et ad locum ubi nunc in honore ipsorum basilica fabricata est pervenerunt » ; ils restent une heure agenouillés, puis se couchent « ac si dicerent : hœc requies nostra in saoula saeculorum ».
Ces deux textes, le fait est très clair, expriment, l'un la légende de Genève, l'autre la légende de Soleure.
Un passage de Frédégaire éclaire la genèse de la première.
« Eo anno [601-602] corpus sancti Victoris, qui Salodero cum sancto Ursio passus fuerat, a beato Aeconio pontifice Mauriennense invenitur. Quadam nocte in suam civitatem ei revelatur per sompnium, ut surgens protinus iret ad eclesiam, quam Sideleuba regina suburbanum Genavinse construxerat ; in médium eclesia designatum locum illum sanctum corpus adeseet. Cumque Genava festinus perrexisset cum beatis Rusticio et Patricio episcopis, triduanum faciens ieiunium, lumen per noctem, ubi illum gloriosum et splendidum corpus erat, apparuit. Quem cum selencio hii très pontifecis, cum lacrimis et orationibus, elevato lapide, in arcam argentiam invenerunt sepultum, cuius faciem robentem quasi vivum repperunt. Ibique princeps Theudericus presens aderat, multisque rébus huius eclesise tribuens, maxemam partem facultates Warnacharii ibidem confirmavit.
[Fredegaire. iv. 22. — Krusch, 129].
Frédégaire et notre premier texte s'accordent en quelques points : l'invention,
URSU8 ET VICTOR 35
dans une église de Genève, par Hyconius, Rusticius et Patricius. ea présence d'un prince îhéodoric, d'un corps sacré qu'on identiâe avec celui de Victor de Soleure.
Je remarque qu'Hyconius nous est très bien connu : il assista aux conciles de Mâcon de 581 et de 585 [Duchesne : Fastes... i, 234] . Rien ne nous autorise à suspecter, ici, le témoignage de Frédégaire. Il faut admettre la réalité de l'invention. Notre texte a pour objet d'en conter l'histoire et d'en expliquer l'importance : il date sans doute du début du vue siècle. — Mais comment comprendre qu'il contredise Frédégaire quant à l'origine de l'église? celui-ci la rapporte à Sideleuba, la sœur de Clotilde, celui-là à Godegisèle, Theodesinde et Domitianus. Cette divergence est de faible importance : Sideleuba est lu propre sœur de Godegisèle (et de Clotilde, la femme de Clovis) ; on s'explique qu'au bout d'un siècle on confonde quelque peu les personnages d'une même famille. — J'attire l'attention sur l'évéque Domitianus : il apparaît dans la seconde version interpolée de Maurice A ; il joue, ici et là, le même rôle fcf. l'invention d'Innocentius et l'invention de Victor]; ici et là (peut-être), le nombre des Thébéens est fixé à 6.666, comme dans le férial hiéronymien. Voilà bien des coïncidences. Les deux inventions ne seraient-elles pas fictives; et n'auraient-elles pas été imaginées afin d'expliquer la présence à Genève, ici de Victor de Soleure, là d'un Innocent qui n'était pas davantage genevois. Dans cette hypothèse on devrait placer à Genève et dater de 600 environ le second interpolateur du texte d'Eucher *.
Quant au second texte, il a sans doute été suscité par le premier au vn« siècle : un Soleurois aura rougi de l'indifférence que ses concitoyens témoignaient à leur patron. — Sur les rapports de Domninus avec ce texte et avec Maurice, cf. G. M. R. m.
* Le texte de 600 reposait-il sur un texte antérieur? Eucher parait connaître la légende de Soleure, que notre texte appelle castrum. [Sur le texte publié par Lutolf : Die Olaubensboten der Schweiz (1871), 172, et qui se rattache à la première famille, cf. Jahn: Gesch. Burg.t n, 513. — Krusch a signalé une version inédite de la seconde, où Hyrtacus est remplacé par Ezeas : Passiones Vitxque Scorum... ni, 31. — Adon relève de la première./5. L., 123, 369-370]. — La légende de Victor et Ursus a suscité, de concert avec Victor et Corona, la légende de Verena [Notker, 1er septembre ; 1er septembre 164. — Cf. Stolle ; op. cit., 44-45 et Bernouilli : Die Heiligen der Merowinger, Tûbingen, 1900, p. 184].