DATE DE LA LEGENDE
succède à Milan et devient, vers le même temps peut-être, capitale de l'empire d'Occident [404] et métropole ecclésiastique \ Le rédacteur, qui connaît la topographie de Ravenne, attribue deux martyrs à cette ville, Ursicinus et Vitalis ; et c'est un martyr ravennate, Vitalis, qu'il donne pour père aux deux saints milanais. Qui sait s'il ne veut pas marquer à sa manière la dépendance de la grande métropole par rapport à sa jeune rivale*! Le texte date sans doute de la première moitié du ve siècle.
Les faits secondaires que l'on note sont en parfaite harmonie avec l'hypothèse, t Tu veux perdre la couronne que Dieu t'a préparée », dit Vitalis à Ursicinus. Les questions relatives à la grâce et à la prédestinations ont très controversées durant tout le v* siècle. — Le colobus était la tunique que, d'après une loi de 397 2, les sénateurs devaient porter et dont s'occupent le Liber Poniificalis et la Vita Silvestri 3.
L'expression militaris consularis est assez étrange, mais non incompréhensible : de très bonne heure 4, le titre de consularis perdit toute signification militaire, prit une valeur purement nobiliaire : la consularitas passait à l'épouse et demeurait à la veuve 5. Dès lors, qui veut désigner un consularis revêtu d'une fonction militaire, militaris dignitas 6, sera naturellement amené à écrire militaris consularis.
L'épisode de Valeria massacrée par des païens, dévots de Silvain, est une imagination aisément concevable chez un rédacteur de ce temps. Lachristianisation des campagnes s'opère dès lors ; et souvent les paysans idolâtres massacrent les missionnaires chrétiens. On sait que Sisinnius, Martyrius et Alexander, envoyés en mission par l'évêque de Trente, Vigile, furent tués dans ces circonstances le 29 mai 397 7. Le mar-
venne n'est pas nécessairement l'opinion des foules pieuses. Cf. ce que j'ai dit de Damase, G. M. R. I. 271-272 et infra. — Le mot biothanatos ae retrouve dans les gestes de Sympbérose [8 4 — éd., Ruinart, 1859, p. 71] et le de anima de Tertullien, 57.
1 On ignore la date exacte de ce fait. Cf. infra.
* Code Theodosien, xiv, i, 1 [Duchesne, Culte 365|. » Cf. infra. G. M. R. ▼.
* Tacite : Annales, vi, 49. — Philostrate : Vita Apoll., it, 45.
* (Daremberg et Saglio : Dict. des Antiquités : article consularis). Dion Cassius, 79. 15.
* Notitia Oigniiatum. Or, i, 1 : Occ, i, 1. — Cf. Or. xvin, 4 ; Occ, xvi, 5. — L'expression militaris consularis ne se retrouve pas ailleurs, semble-t-il.
1 Cf. les lettres de Vigile de Trente à Simpliciamn de Milan et à saint Jean Chrysosiome [Ruinart, 624 et 0M),
tyre de Valeria semble modelé sur le martyre de Sisinnius. — Le culte de Silvain était sans doute un des cultes païens les plus vivaces à ce moment : Silvain est une divinité tellurique, tel que Faunus ; sa protection est nécessaire à la prospérité des troupeaux : on lui consacre les bois sacrés *, on lui oftre du lait caillé et un porc * ; on le fête pendant l'automne, et les paysans lui donnent alors des fleurs et du vin *. Ce culte agraire, nécessairement, était très étroitement associé aux pratiques et aux traditions de la vie rurale : on conçoit que les ruraux l'aient défendu avec énergie 4.
L'introduction des Marcomans n'a rien qui doive surprendre. Je note d'abord qu'un pseudo-Ambroise s'intéresse naturellement à l'histoire de son glorieux homonyme : or, saint Ambroise a converti une reine des Marcomans qui s'appelait Frigitil3 et qui est venue elle-même à Milan, afin de le voir, l'année de sa mort, 397. — Et je remarque ensuite que, au début du ve siècle, il y a dans l'armée romaine cinq corps de Marcomans, trois en Italie, un en Pannonie, un en Gaule \
D'où viennent les personnages associés aux martyrs? Le saint Vitalis du 29 avril paraît solidement attaché à Bologne par le férial hiéronymien : 111 K. maias (E) bononise uitalis agusti; et l'inscription 7 de la basilique construite à Ravenne
1 Enéide, vm, 6 « Silvano fama est veteres sacrasse Pelasgos lucumque dietnque...
2 Schwegler: R. G. i, 421, rem. 5; Juvénal, vi, 447; C. I. L., vi, 595, 666, d'après Marquardt : Culte, \, 204.
3 Horace : Epttres, il, 1, 144 [Marquardt, h, 392].
* Le martyre de Sisinuius dans le Trentin se rattache précisément à une cérémonie agraire : d'après la version de la légende utilisée par Adon [29 mai, P. L. 123, 272], il s'agit d'un sacrifice à Saturne; de même, d'après les textes B. H. L. 7796 et 7798 [29 mai 60]. Peut-être quelque manuscrit remplace-t-il Saturne par Sylvain. — Le martyre de Victor le vétéran, dans Maurice, a une cause assez analogue à celle qui entraide, ici, le martyre de Valeria : en contant celui-là, Eucber ne s'est-il pas souvenu de celui-ci ?
» Paulin : Vita Ambrosii,36. [P.L., 14, 39, C DJ : « Per idem tempus Frigitil quaedam regiua Marcomannoruin, cuni... audiret tamam viri, Christo credidit... Quœ cum venisset Mediolanum, plurimum doluit quod sanctum sacerdoteni ad quem festinarat miuime reperisset : iam enim de luce migraverat ».
6 II y a en Italie deux auxiiia paiatina d' ' Honoriani Màrcomanni seniores et junior es, confiés au magister peditum préesentialis [Notitia dign. Occ. v, 198-199 et vu, 38. — Seeck, p. 123 et 134J et une vexillatio comitatensis d'equites Màrcomanni, sous l'autorité du mngister equitum prssentialis [Occ. vi, 22, 65|. Le corps marcomau de Gaule est attesté par Occ, vu, 183; celui de Pannonie, par Occ, xxxiv, 24. — La formation des deux corps à' Honoriani a dû rappeler l'attention sur ce peuple. 11 disparaît de l'histoire au temps d'Attila.
1 Elle porte: « beati Vitalis basilicam, mandato Ecclesii episcopi, Jolianus ar-
ET LES D10SCUHES 45
de 532 à 547 ne peut pas passer pour indépendante de la légende : elle lui est postérieure. Notre texte seul parle d'un Vitalis de Ravenne. Le plus simple est d'admettre qu'on vénérait dans cette ville un saint de ce nom l ; notre rédacteur l'aura emprunté afin de donner un père aux deux martyrs. Peut-être a-t-il imaginé de toutes pièces le personnage d'Astasius 2.
Faut-il ajouter que Gervais et Protais ont eux-mêmes été modelés sur Castor et Pollux 3?
Les noms de Gervasius et de Protasius se ressemblent ; il est donc possible qu'ils désignent deux jumeaux. Gervais et Protais sont formellement appelés jumeaux parle pseudo Ambroise [quos uno ortu geminos genuere] et par les prières de la liturgie pseudo-ambrosienne : o quam gloriosa certaminis causa, ubi pariter coronantur quos unus utérus maternus effudit. — Pseudo-Ambroise les appelle encore duos iuuenes ephebos uestibus candidissimis , id est colobio et paliio indutos..., orantesy tandis que Ambroise écrit: inuenimus miras magnitudinis uiros duos ut prisca œtas ferebat; ossa omnia intégra sanguinis plurimum. Que l'on compare ces mots au récit que fait Denys d'Halicarnasse 4 de l'apparition des Dioscures à la bataille du lac Hégille :
ÈV XOC'JXfl XrpVTÛU XtJ [A^XA nOffXOfAUp XE T^ SlXxàxopi Y%\ XOÏÇ 7TEpî
aùxôv TETûtYpivoiç l-reire!; 8uo cpavTJvat, xaXXet xe xoù [xe-féûet [A<r/.pq> xpetxxooç u>v ii xaô' *?j(iâç cpuatç èxcpepec.
Qu'on relise, un peu plus loin, le récit de l'apparition des demi-dieux sur le Forum :
èv x^ 'Pa>{xa(a)v àyopcf xov aùx<5v xpouov ôcpô^vai Siio veavt<rxoi XÉyovxou, itoXsjxixiç iv8t5ux6xiç »xoX«ç, ^xiffxot xi xatî xâXXiaxot xai xtjv aûxT(v *)Xix(av exovxeç, —
et le passage où Plutarque 5 écrit :
uxpôr^av ànb axpixou jjuxpov ooxtpov àvSpeç 860 xaXoi xai [aey*^01 xojxok; tixaatv «Tvai Aiouxdpouç, —
gentarius eedificauit omauit atque dedicauit : conaecrante uero reuerendissimo Maximiano aub die XIIII Kal. maii sexies p(ost) c(onsulaluui) Basilii Jim (ioria) v(iri) c(lari88imi), indictione X [547| [28 avril 568].
1 C'est peut-être celui de Bologne dont ou aurait importé le culte.
1 Y a-t-il un rapport eutre Astasius et le» centurioncs cutasiani auxquels appartient Marcel de Tanger IRuiuart, 343J. Monceaux ne dit rien de ces AsUuiani (Wùr., litt., III, 113J. Sur l'origine de Valeria, cf. infra.
* Tht Diosevri in Ihe Christian Legends, by J. Kendel Harrii [London, f.lay, 1903]. p. 42-51.
* ti, 13.
* jEmiliut Paullus, 25.
et le texte parallèle dans Valère Maxime • : duos iuuenes excellenlis formée albis equis résidentes. On comprendra que la description de Gervais et Protais, telle que la présentent Ambroise et le pseudo-Ambroise, peut paraître refléter l'image que les Romains se formaient des Dioscures.
Deux faits appuient l'hypothèse : comme les Dioscures, Gervais et Protais sont des soldats qui protègent leurs amis. Saint Ambroise écrit :
Cognoscant omnes quales ego propugnatores requiram, qui propugnare possint, impugnarenon soleaat. Hos ego acquisivi tibi, plebs sancta, qui prosint omnibus, nemini noceant. Taies ego ambio defensores, taies milites habeo : hoc est non sseculi milites, sed milites Christi.
Protais et Gervais défendent les catholiques contre les ariens, comme Castor et Pollux défendaient les Romains contre les Latins.
Lorsqu'Ambroise, enfin, parle au peuple enthousiasmé, et choisit pour thème le psaume 18 [Cseli enarrant gloriam Dei], et s'écrie: Bonté noctes, noctes lucidœ, quse habent stetlas. Sicut enim Stella a stella differt in claritale, ita et resurrectio mortuorum, et continue en montrant que l'invention des reliques est une vraie résurrection, il laisse clairement voir que le souvenir des Dioscures occupe toujours son esprit2.
Cette brillante hypothèse est peu vraisemblable3.
Saint Ambroise^ne dit jamais que Gervais et Protais sont jumeaux, ni môme qu'ils sont frères ; il ne dit nulle part qu'ils sont jeunes et qu'on dirait des éphèbes : s'il atteste leur grande taille, il y voit, avec le populaire, un signe d'antiquité, non pas, avec Denys d'Halicarnasse, la marque de leur origine divine * ; ils portent, non pas l'habit de guerrier, mais le pa-
1 De Miraculis,- i, 8, 1.
2 Cf. les lucida Priera d'Horace [Odes, i, 3, 2, etc.] — Reodel Harris ajoute que le Dioscoros du 13 octobre [la fête grecque de Gervais Protais, tombe le 14] et Marcus-Marcelliaous (des gestes de Sébastien) sont des déformations des Dioscures, ainsi que Juda et Thomas.
a Cf. lievue d'Histoire des Religions, 1904, tome XXXIX, p. 403-406.
* J'emprunte cette observation, et les trois suivantes, à un important article de Franchi de Gavalieri : I SS. Gervasio e Protasio sono una imitazione di Castore e Polluce [Nuovo Bul.y Arch., 1903, 109|. Cf. Homère, E, 302-304 ; Virgile: Enéide, un, 899-90 ». Sur le sens de *) xa0' \\lolc, <pu<rt<; cf. Stephani Thésaurus, iv, 1016-1017. — En 1871, on a ouvert le tombeau des saint Gervais et Protais et mesuré leurs ossements : ils atteignent lm,80 et lm,81 \Acta apud sanctam sedem super iudicio de identitate sacrorum corporum Ambro-