LEUR ORIGINE JUMELLE
cifique colobium ' ; ils ne brandissent pas l'épée, ils prient manibus extensis ; leur vêtement est blanc comme la robe des martyrs, non rouge comme la chlamyde des Dioscures * ; l'expression milites christi est la plus banale qui se puisse rêver ; Castor et Pollux sont des cavaliers, non Gervais ni Protais ; l'idée que les martyrs sont les patrons de la ville et ses protecteurs attitrés n'est pas propre à la légende de Gervais-Protais 3.
Faut-il conclure, pourtant, qu'il n'y a aucun rapport entre la légende de Gervais-Protais et le mythe des Dioscures? J'hésite à l'affirmer. Et j'imaginerais volontiers que celui-ci eût donné à celle-là un détail précis : l'origine jumelle des martyrs. — Ambroise n'en sait rien, je le répète ; il ne dit même pas qu'ils soient frères. D'autre part, la date que nous assignons au pseudo- Ambroise nous contraint d'admettre que le détail a tout de suite apparu. On a dit \ j'ai dit moimême 5 que la dualité des corps en expliquait, peut-être, l'origine. A ce compte, tous les couples de martyrs se transformeraient en couples jumeaux. 11 n'en est pourtant rien 6. Pourquoi le couple Gervais-Protais s'est-il métamorphosé en un couple de jumeaux, tandis que le couple Jean-Paul ne devient même pas un couple de frères? Rien n'indique que le culte des Dioscures soit plus vigoureux à Milan qu'à;Rome. La solution du problème se trouve peut-être dans la différence du caractère des noms portés par les martyrs et des circonstances de l'une et l'autre invention. Les textes mon-
«i t.. . Gervasii et Protasii invent. Mediolani die 8 aug. 1871. — Rom» 1873, p. 79] Sur les tombe* de G. et P., cf. Leclerq : D. A. C. I. 1, 1460.
1 Cf. Code Théodosien, 14, 10, I. « Nullus senatorum habitum sibi vindicet militarem sed chlamydis terrore deposito quieta coiobiorum ac pœnularum induat vestimenta.
* Cf. Pausanias, îv, 27, 2: x^f^aç nopcpupôtç ; — Justin, xx, 3, 8 : « coccineis chlamydibus. — Cf. Dionys., vi, 13, K. — P. Franchi de C. remarque encore, très justement, que S. Ambroise, menacé par les soldats de Justine, se sert très naturellement d'expressions militaires; et la comparaison des martyrs avec les étoiles rappelle ces comparaisons des grands hommes avec les astres qui abondent dans toutes les littératures [Sappho, 3. Bergk, 4. — Horace: Odes, i, 12, 47. — Bacchylide, 8, 27. — Platon : Ant. Pat., 7, 670, 2. — Geste d'Ariadne, éd. Franchi, p. 10. — Gestes de Theodote, éd. Franchi, p. 76. — S. Jean Chrysostome. P. G., 50,576, 19 et 13. — Sainte Basile, P. g', 31, 524, C ; Vincent de Girone, etc.
• Cf. ma Chris tianisation des foules, Paris, 1903. 4 Franchi d. C. loco citato.
1 EL H. R loco citato.
6 Jean et Paul, Nérée et Achillée, Calocère et Parthenius, Naraire et Oise, Vitalis et Agricola, etc.
trent le danger d'Ambroise en 386, la tranquillité de Rome vers 415-440. Ambroise est menacé, il cherche des protecteurs, il aime à voir, il aime à montrer au peuple, dans les martyrs qu'il trouve, les protecteurs qu'il cherche1 ; comment donc le souvenir de ces légendaires protecteurs que sont lesDioscures ne se présenterait-il pas à l'esprit de tous ces Latins ? Il est très possible qu'il ait incliné les esprits à voir des jumeaux dans Gervais et Protais 2. Mais peut-être aussi les noms homophoniques suggéraient-ils d'eux-mêmes cette croyance.
Vitalis et Valeria, les parents légendaires de Gervais et Protais, ont aussi leurs gestes ; nous en connaissons même deux versions différentes.
La première A 3, semble être un extrait de l'histoire des jumeaux milanais. Un court résumé le fera voir.
Saint Vitalis, homme consulaire, entra avec son juge Paulinus à Ravenne et vit condamner à mort un médecin chrétien, le ligure Ursicianus ; il le réconforta sur le lieu du supplice, à la Palme, et V ensevelit à V intérieur de Ravenne. Arrêté et torturé à son tour, il est enterré vivant ; mais le prêtre qui a conseillé Paulinus devient démoniaque et se noie au bout de sept jours. Vitalis glorifie Ravenne et protège ceux
» Cf. § 10. « Taies ego ambio defensores, taies milites habeo » [P. L., 16, 1022, B]. Cf. Pauly-Wissowa et Rôscber ; et le récent article d'Helbig: Die Castores als Schutzgotter des romischen Equitaîus. Hernies, XL (1905), 101.
2 Cf. G. M. R. I. 29. Un trait d'Agnès est emprunté à Euripide (Hécube).
5 B. H. L. 8700,. S. Vitalis militans vir consularis... » [Monibritius, n, 348]. — Les manuscrits présentent plusieurs rédactions de cette version A : la B. H. L. en indique trois [8699, d'après Bandini : Calai, cod. lat. bibl. Mediceœ Laurentianse;}, 586, zxxvu: « S. Vitalis militans consulari... ; » — 8701, d'après la Bibl. Casin., m, flor.348 [cette version donne :« S. Vitalis militans consulari Paulino ; noli... coronam perdere a domino prxparatam ; le conseiller de Paulinus est un prêtre d'Apollon] ; — 8702, d'après le Gâtai. Paris, i, 489, n. 28 ; Vitalis igitur inclitus...].
Il est très possible, je le rappelle, que le culte ravennate de Vitalis se rattache an culte du saint bolognais Vitalis.
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qui V implorent . Valeria, sa femme, emporte son corps malgré les chrétiens et est à demi massacrée par les idolâtres : elle a refusé de manger les mets consacrés à Silvain. Transportée à Milan, elle y meurt bientôt.
Tous ces détails se retrouvent dans Gervais- Protais ; Vitalis-Valeria n'en omet qu'un seul, la qualité de prêtre d'Apollon donnée au conseiller de Paulinus.
Vitalis-Valeria est-il un extrait de Gervais 'Protais ? Gervais-Protais est-il au contraire un développement de Vitalis- Valeria ? On ne peut rien affirmer : néanmoins la première hypothèse est de beaucoup la plus vraisemblable. L'origine du culte et de la légende de Gervais et Protais est précisément datée de 386 ; on n'a aucune attestation du culte ravennate de Vitalis avant la première moitié du vie siècle, alors que se construit la fameuse basilique à lui dédiée. Le culte de Gervais-Protais est plus ancien que le culte de Vitalis-Valeria : il est naturel de penser que la légende est solidaire du culte. — On conçoit sans peine l'origine des gestes de Vitalis et Valeria : leur histoire est mêlée à l'histoire de Gervais et de Protais ; mais Gervais et Protais sont des Milanais, ils n'intéressent guère les Ravennates ; à l'intention des Ravennates on aura découpé dans le texte cyclique l'histoire des martyrs de Ravenne.
La seconde B ' semble avoir été récrite, d'après la première, par un rédacteur qui voulait en orner la simplicité des grâces et des pompes de son style. J'y note d'abord le mot ultroneus : il qualifie Ursicinus, lorsque, réconforté par Vitalis, le médecin ligure encourage le bourreau à le tuer ; est-cô un écho aux polémiques touchant la spontanéité du martyre ? — Voici, d'autre part, deux très curieux passages où l'auteur inconnu semble vouloir souligner la supériorité de Rome comme ville sainte, et raffermir la bonne amitié entre Ravenne et Milan, do^t il dit hautement la gloire.
§ 6. Gaude et lœtare, felix Ravenna, lanto martyre suffulta... Si enim Mediolanenses cives patronum tuum S. Vitalemconceptum haberent una cum sacratissimis fiUis suis Gcrvasio et Prolasio Christ i specialibus martyribus, nequaquam
1 Gloriosua Domioi paliretrita S. Vitalis, mediolanenais indigena civitatis. B. H. L. 8703 [28 avril 5711- On en connaît une rédaction un peu différente |B. H. L 8704. — Muratori : H. I. S. i, 2, 558].
œstimarent se inferiores esse romanis senatoribus qui sanguine beatorum martyrum circumflui (ère) totnm mundum (et) vitali possunt pretio mercari (are).
§ 8. Ecce qualis paterfarnilias B. Vitalis qui totam sibi suœque celsitudini subiugavit ltaliam. Nam et archisteriurn metropoleos apud Ravennam ipse patrocinando possidet ; et Mediolanum, qua nihil habet Latinitas clarius, in proie satis festiva et conjuge coronata, obtinens utrobique triumphat. Ita siquidem optime sese res habet, ut quod Mediolanensibus déesse videtur in pâtre, totum possideant pro dotis cumulo in filiis similiter et conjuge ; et contra si quid Ravennatibus minus videtur se in proie habere et conjuge, totum se gaudeant adipisci in pâtre. Quapropter oportet utriusque metropoleos cives ita caritativa ac sociali caritate inextricabiliter convinciri, sicuti noscunlur tantorum martyrum indigregabili communione connecti.
La situation que suppose le deuxième passage cité est analogue à celle qui est indiquée dans les gestes de Gervais et Protais. Peut-être l'insistance du rédacteur à prêcher l'amitié indique-t-elle que la discorde sépare les deux villes. Le diocèse métropolitain de Ravenne a été formé, avec l'appui de Rome, aux dépens du diocèse de Milan l, qui, naturellement, dut faire grise mine à sa rivale. Le texte reflète clairement cette situation : il appelle Ravenne une métropole.
Il est donc probable que R date de la première moitié du ve siècle aussi bien que Gervais- Protais : telle doit être aussi la date de A -, Ils datent sans doute tous deux du temps où Ravenne fut érigé en métropole.
Je dois dire un mot, également, d'un texte qui célèbre Ursicinus : c'est un développement purement verbal 3 des textes
* S. Pierre Chysologue. Sermon 175. Duchesne, Culte, 37 et 81, sq. On ne connaît pas la date exacte de l'érection de Ravenne à la dignité de métropole. — On connaît, en revanche, le dévouement de saint Pierre Chrysologue au siège de Rome. Il repousse les avances d'Eutychès, et lui répond : « quoniam beatus Petrus qui in propria sede. et vivit et praesidet praestat quaerentibus fîdei veritatem ; nos enim pro studio pacis et tidei extra consensum romanae civitatis episcopi causas fidei audire non possumus. » [P. L., 54, 739î sq]. La seconde version de Vitalis-Valeria semble bien rendre le même son.
2 Peut-être est-il plus probable que A est postérieur à B et représente la rédaction vulgate débarrassée des particularités de B, qui, plus tard, n'é'aient plus comprises. — Noter que, en 493, Milan accueillit tout de suite Tbéodoric, et que Odoacre tint longtemps dans Ravenne.
8 Muratori : R. 1. S., i, 2,560. « Si omnium gesta sanctorum palri» nostrae studiose notare licuisset. non solum sibi... » L'auteur se propose d'utiliser les