‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 3)Chapitre 40 sur 143 · LES MENSONGES PIEUX · texte numérisé non relu

LES MENSONGES PIEUX

— Enfin, les incidents qui se rattachent à la primatie d'Arles au temps de saint Léon (440-461) témoignent hautement de là persistance à cette époque d'une situation assez analogue à celle que suppose la lettre d'Innocent à l'évèque d'Eugubium. Et c'est ce qu'attestent encore diverses lettres de saint Léon. Il veille à ce que les églises des Gaules et d'Espagne célèbrent la fête de Pâques, en 455, le môme jour que l'église romaine ' ; il veille, en 459, à ce que les églises de Gampanie, de Samnium et de Picenum célèbrent les cérémonies du baptême aux mêmes dates que l'église romaine, c'est-à-dire à Pâques ou à la Pentecôte *.

Mais on objectera peut-être le caractère pseudépigraphe de Pontius : le texte se présente comme l'œuvre d'un certain Valerius, ami du martyr, témoin oculaire des faits. Peut-on admettre qu'un évèque du v* siècle mente aussi effrontément ?

— L'objection serait valable s'il s'agissait d'un des évèques nos contemporains : en l'espèce, elle est dénuée de toute valeur. Valérien de Cimiez, dans l'hypothèse, est un rhéteur et un moine de Lérins : cette double raison explique la fiction à laquelle il recourt.

On sait ce que les anciens pensaient de l'histoire. « L'historien tient en quelque sorte le milieu entre le rhéteur et le poète, et, de l'avis de Quintilien, il se rapproche surtout du second : est enim (historia) proxima poetis et quodammodo carmen solutum '. » Si l'on rappelle le principe de Gicéron : Concessum est rhetoribus ementiri in historiis, ut aliquid dicere possint argutius 4, on comprendra que ce rhéteur qu'est Valérien avait osé ementiri, lorsqu'il travaillait a ponere ante oculos (fidelium) illas pugnas martyrum.

Il y a plus : Valérien est un ami d'Eucher, c'est un ancien moine de Lérins ; on peut croire, sans témérité, qu'il partage

nasticum : Nono Kal. augusti, Nicix in prouincia, depositio s. Valerii episcopi et confeisoris gui ex monacho lerinensi ad episcopatton assumptus, boni pasto~ ris officium implere studuit et in yaudium Domini sui introductus audire meruit : Euge serve bone [je cite d'après Raynaud, Valeriani Cemeliensis... Disquiiitio theologica, p. 3J. J'accepte l'hypothèse de Tillemont, et je suis très curieux de connaître la ou le» sources du Martyrologium monasticum. — Cf. Gallia Christiana, m, 1271 et Smith and Wace, iv, 1103.

« Jaffé, 512.

" Jaffé, 545.

I Delehaye, Les légendes hagiographiques (l'J05), p. 74. — Quintilien,

Jnst. X, i. 81.

* Brutus, 42, cité par Delehaye, loco citato.

l'admiration de tous les chrétiens de ces pays pour Cassien. Or, Cassien enseigne explicitement la licéité de certains mensonges * :

Taliter de mendacio sentiendum atque ita eo utendum est, quasi natura ei insit ellebori... Ita namque etiam sanctos ac probatissimos Deo viros veniabiliter legimus usas fuisse mendacio, sicut Raab (Josue II) cuius cum non solum nulla virtutum, sed etiam impudicitix monumenta commemoret Scriptura, pro lali mendacio quo exploratores maluit occuU tare quam prodere, admisceri populo Dei œterna benedictione promeruit. Qux si veritatem loqui... maluisset, nulli dubium quod nec imminentem cum universa domo sua fugisset interitum, nec auctoribus dominicœ nativitatis inserta et in patriarcharum annumerata catalogo.., edere meruisset omnium Salvatorem... Quando igitur grave aliquod imminet de veritatis confessione discrimen, tune mendaciorum sunt recipienda per~ fugia... (1062-1063)... Si... ea quœaliis salutaria suntnostris utilitatibus prœponentes apostolico satisfecerimus imperio, sine dubio subeunda est nobis nécessitas mentiendi. Et ideirco nec intégra charitatis viscera possidere nec ea quœ aliorum sunt, secundum apostolicam disciplinam, quœrere poterimus nisi, his quœ districtioni nostrœ perfectionique conveniunt paululum relaxatis, condescendere utilitatibus aliorum prono maluerimus affectu, ita ut cum apostolo infirmis efficiamur infirmi ut lucrari possimus infirmos. Quibus eruditus

4 Collationes, xvn, 17 [P. L., 49, 1069-1072]. Cf. tous ces curieux passages : sa théorie se rattache, j'imagine, à la promesse qu'il avait faite de revenir en Palestine et qu'il n'avait pas tenue.

Cf. aussi les chapitres xvm, xix, xx, xxv [(sanctos) patrocinium ut ita di~ xerim assumpsisse mendacii]. — On sait qu'Augustin condamnait absolument le mensonge, surtout le mensonge commis dans l'intérêt de l'Eglise. Cf. le contra mendacium ad Consentium [écrit vers 420, P. L., il, 517] et le de mendacio [écrit vers 394. P. L., xl, 483] : voir Rétractât. , n, 60 et i, 27 et la polémique avec saint Jérôme au sujet de l'incideùt d'Aotioche. Cf. et Tillemont, xm, 811-813. — Au contraire, les Pélagiens enseignaient, comme du reste les Priscillianistes et Manichéens, que le mensonge est licite dans certains cas ; Prosper d'Aquitaine défendit la doctrine d'Augustin [Sent. excerpt.% 254, 256, 220, 248. — Valentin, Saint Prosper d'Aquitaine, Toulouse, 1900, p. 358]. [Noter que le concile pseudo-damasien a condamné les Collationes\.

— L'habitude du pseudonymat, si fréquente» Lérins, se rattache à ces théories.

— Sur Cassien, cf. Tillemont, xiv, 157. Lombard, Jean Cassien, Strasbourg, 1863. Hoch, Lehre des Joh. Cassianus von Natur und Gnade, Fribourg Br., 1895. Worter, Beilrilge zur Dogmengescliichte des Semipelagianismus. Paderborn, 1898. Valentin, op. cit., 306-319. Et les prolégomènes de Petschenig.

l'auteur de P0NT1US 83

exemplis b. quoque apostolus Jacobus omnesque illius Ecclesiœ primitivœ prœcipui principes aposlolum Paulum ad simulationis figmenta descendere pro imbecillitate infirmantium cohortantur , eumque purificari secundum observantiam legis... compellunl, prœsens illud dispendium quod ex hac hypocrisi gignebatur nihili reputantes, sed contemplantes potius lucraquœ erant ex illius diutina prsedicatione parienda. . . Cum dicit : Factus sum Judxis tamquam Judœus ut Judœos lucrifacerem..., quid aliud ostendit quam secundum infirmitalem... condescendisse se semper..., nec tenuisse se id quod districtio rigidaposcere videbatur, sed illud magis prseposuisse quod infirmantium utilitas exigebat.

Inutile d'ajouter un mot à des déclarations aussi explicites.

Disciple de Cassien, historien rhéteur, Valérien n'a pas hésité à recourir à une fiction mensongère : elle devait donner plus d'autorité à l'histoire édifiante et merveilleuse dont il avait besoin pour éveiller la foi chrétienne dans l'âme des fidèles '. Docile à l'enseignement de son maître, condescendere utilitatibus aliorum prono malu(it) affectu ita ut cum apostolo infirmis effic(eretur) infirm(us)t ut lucrari poss(et) infirmos... ; ad simulationis figmenta descendit pro imbecillitate infirmantium.

Mais si Valérien de Cimiez, ou l'un de ses amis, est l'auteur de Pontius, faut-il admettre, puisque Pontius est parent de Nazaire, que Pontius et Nazaire ont le même auteur ? — Je ne le crois pas. J'admets seulement que l'auteur de Nazaire est un ami de Valérien et d'Eucher.

Le prologue de Nazaire indique que l'auteur écrit à Milan, pour des Milanais : Nazaire, dit-il, est notre patron, patronus

1 Noter que Valerius n'est pas fort éloigné de Valerianus. — Dans mon analyse, j'ai cité cette comparaison charmante établie par l'auteur entre la brume du matin qu'un souffle dissipe et les bonheurs de ce monde : elle atteste que l'auteur vivait, comme l'évêque de Cimiez, eu pays montagneux et maritime. Lu passage de la vingtième Homélie suggère pareille réfleiion : § 7]. a Requiramus cujus ait vitium quod tenui tabulato horainis vita committitur et dubiis casibus pelagi îucerta tentantur. Nonne cupiditati ascribeudum est cum supervenieote procella altum mare nauticus clamor iocusat ? Nonne ad cupiditatis recurrit invidiam, cum scrupeis rupibus naufragum corpuf illiditur et tumentia aquis membre igootis littoribus pelagi unda jactantur? Numquam se profecto oauta navigio credidisset, nisi navigandi desiderium negotiaodi cupiditas incitasset [/'. L., mi. 754].

84 LES SAINTS NAZALIŒ. CELSli ET P0NT1US

nos ter. — En outre, Nazaire est étroitement apparenté à Gervais- Protais. — Enfin je remarque que Pévèque de Mi'&n, Eusèbe, est aussi « romain ' » que Valérien, et qu'il parait lié avec l'évèque gaulois Céretius 2, lequel est l'intime ami... de Salonius et de Verauus 3. Ennodius nous dit qu'il était grec d'origine et une vieille inscription métrique assure qu'il a restauré l'église de sainte Thècle *. Eusèbe de Milan ne serait-il pas l'auteur de Nazaire 3 ?

L'auteur de Nazaire, en tout cas, appartient au même groupe que Valérien. La plus ancienne tentative d'apostolicisation que Ton connaisse eu Gaule est précisément datée d'avril 450 ; c'est la lettre par laquelle dix-neuf évêques gaulois demandent au pape de restaurer la primatie d'Arles en s'appuyant sur ce fait que le fondateur de l'église d'Arles, le bienheureux Trophime, a été chargé par le bienheureux Pierre d'évangéliser les Gaules 6. La mission du bienheureux Nazaire rappelle curieusement la mission du bienheureux Trophime.

Gomme la légende de saint Maurice, les légendes des saints

« Cf. la lettre P. £., 54, 945.

2 La lettre de 8aint Léon lui est apportée par Ceretius. — Cf. le Ceratius de Nazaire.

3 Voir la lettre qu'il écrit, de concert avec eux, à saint Léon. P. L., 54, 887-890. Ceretius signe susceptus oester.

De amico Dei Eusebio pontifice Eusebius Ligurum successit finibus hospes

ignotae tractus plebis amicitia.

Graius erat, socio Titan quos respicit ortu

flammigero lymphas vertice decutiens.

Mitis, compositus, lar*.'U9, pius, integer, audax

crederet ut damnum non dare perpetuum Flevit pauperiem miseranis, arrisit habenti,

gaudia cunu cunclis tristitîamque gerens, Hune iudex operis locuturo nuntiat orbi

lama virum, gentes de staliooe trahens.

fil, 84, P. L., 63, 3501.

5 Noter que Nazaire rappelle parfois les légendeg grecques. Cf. infra.

fi « Précis missas ab uoiversis episcopis ad Leonem papam. Omnibus et enini Gallicanis regiooibus notuiu est, sed nec sacrosanctae ecclesiaB romanae habetur incognitum, quod prima iutra Gallias Arelatensis civitas missum a beatiasimo Petro apostolo s&nctum Trophymum habere meruit sacerdotem et exinde aliis paulatim regionibus Galliarum bonum fidei et religionis infusum... \Kpistolx arelatenses géminée, éd. Gundlach. — Monumenta Germanise. Epistol., tomus LU (1892, p. 18]. — Cf. Ducbesne, Fastes, i, 120.

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