‹ Étude sur les Gesta martyrum romains (volume 3)Chapitre 45 sur 143 · INTÉRÊTS ECCLÉSIASTIQUES DES HAGIOGRAPHES · texte numérisé non relu

INTÉRÊTS ECCLÉSIASTIQUES DES HAGIOGRAPHES

blable. Le texte rédigé par l'ami de Valérien — que ce soit Eusèbe de Milan ou un autre — ne nous est donc parvenu qu'avec des retouches dans Nazaire A. B est-il le texte primitif, ou n'y faut-il pas voir, plutôt, le résumé d'un texte long aujourd'hui perdu? Je n'oserais rien affirmer. Mais j'incline à croire qu'il est plus près que A de la plus ancienne version ', aujourd'hui encore inconnue.

Je crois même qu'il y a eu un texte — je l'appellerai C 2 — où les préoccupations ecclésiastiques de ce groupe se font voir plus clairement encore. Grégoire de Tours connaît un récit d'après lequel Nazaire et Celse ont souffert, sont morls et ont été ensevelis à Embrun :

De sci vero Nazarii ac Celsi pueri artubus quos apud Ebredunensem Galliarum urbem passos lectio certaminis narrât y ipsa corpora... ita clam... sepulta sunt ut... oblivioni darentur *.

De ce passage je rapproche les lignes suivantes que je lis dans le Codex Bernensis 47 [du ixe siècle], folio 66, à la fin des gestes de Basilide :

Eodem die beato:um martyr um basilidis cirini naboris cslebratur natalis quos passos fuisse apud ebredunensem urbem antiquitas memorando célébrai.

Voilà encore des saints milanais attirés à Embrun. J'imagine que l'exaltation d'Embrun à la dignité métropolitaine a été l'occasion de travaux littéraires tendant à rattacher à cette ville quelques-uns des martyrs fameux qu'on vénérait à l'entour.

1 Plus tard, à une époque que je nepui9 préciser, mais que je ne crois pas de beaucoup postérieure à la date de Nazair* B, les deux cycles se sont très intimement confondus : c'est la verson C des gestes de Nazaire, dont E n'est qu'une variante — La version A de Nazaire représente la vulgate latine, allégée de ses particularités les plus curieuses, la version D la vulyate grecque. — Je me demande même si Eusèbe ne serait pas également l'auteur de la seconde version des gestes de Vitalis-Valeria, [B. H. L. 8703J, romaine d'esprit, et qui insiste sur le caractère local du saint, patronus. Comme il connaissait le texte pseudo-ambrosien de G cr vais 'Protais, je crois que Tauleur de Nazaire B, connaissait aussi le texte pseudo aiubrosien de Cantius : les saints vont de Home dans l'Italie du nord porter l'Evangile. —C'est peutêtre au même mouvement que se rattache la légeude de Perpétue [Cat. Paris, ii, 473] qui prie devant les portes de Saint-Pierre, guérit la matrone S.rvilia, la lille de Néron Julie, et ressuscite le fils du couaul Mamurtinu».

* 01. Mart. 47, P. L., 71, 749.

Un poirier pousse sur le tombeau, opère des guêrisons : il y a révélation, invenliou, construction de basilique. — Ce dernier fait, seul, paraît certniu : il a contribué, sau» doute, a suggérer le§ autres.

Eucher, Valérien, Eusèbe sont des apôtres soucieux de suaver les âmes. Ici et là, c'est une pensée d'édification qui les pousse ; à citer les beaux exemples d'amour pour Dieu ei de renoncement à soi qu'ont laissés les martyrs, ils espèrent évidemment leur susciter, sinon des émules, du moins des imitateurs. Ils ont une claire conscience des responsabilités de leur charge ; ils doivent conduire à Dieu, par le Christ, tous ces hommes qui les entourent ; ils doivent les amener à se faire baptiser, à renoncer aux fêtes, aux habitudes, aux mœurs païennes ; ils doivent leur donner une âme nouvelle. Et pour remplir cette tâche écrasante, de quels moyens disposent-ils ? L'Evangile, Jésus, la Bible sont bien étrangers à ces pauvres gens. Un compatriote, un ancêtre, dont ils voient le tombeau et touchent les reliques, parle plus clairement à leur esprit et peut plus efficacement frapper leur âme *. C'est lui que î'évêque fera parler: fiction sainte que pardonne Dieu.

Ici et là, cette pensée génératrice se nuance de même manière : le martyr apparaît à côté de Dieu, il est au second plan, mais il a une figure distincte ; nous avons des devoirs particuliers envers lui, comme il a des devoirs spéciaux envers nous. Nous devons l'honorer d'une dévotion sincère et ardente parce qu'il est notre concitoyen, parce qu'il a arrosé notre terre de son sang précieux, parce qu'il lui a ainsi donné l'illustration la plus haute et la plus pure qu'un chrétien puisse rêver pour sa ville natale, pour sa patrie. De son côté, le martyr nous doit spéciale protection : nous sommes ses compatriotes, c'est dire que nous sommes un peu ses parents ; il est juste que l'amour qu'il porte à tous les hommes, ses frères en Jésus, soit plus tendre et plus fort lorsqu'il s'agit de ses frères selon la chair, de ses parents, des propres amis des siens. 11 faut s'appuyer sur eux, et réclamer leur intercession :

1 Qu'on nous pardonne de nous citer. « Au-dessous du Dieu de l'Evangile, (le9) foules apprennent à voir, dans les martyrs,... de petits dieux locaux, très actifs et fort utiles. Dieu est trop haut, Dieu est trop loin, quelques marques d'amour qu'il ait données, pour qu'il puisse se mêler aux mille soucis de notre existence quotidienne; le païen cherche, par habitude, un protecteur plus proche, plus familier, moins imposant, qui soit moins absorbé par les affaires de tout un monde, et qui puisse, par conséquent, plus attentivement écouter ses plaintes et plus diligemment secourir ses misères ; telle la fée de la source voisine qu'adoraient ses pères..., à moins que ce ne soit le martyr qui s'est laissé trancher la tête tout auprès et dont le tombeau voit tant de merveilles I 11 s'incline peu à peu devant cette force mystérieuse dont il constate les effets, et il en vient à véuérer les tombeaux comme il adorait les arbres. » [La Christianisation des foules. Paris, Bloud, 3e édition, 1907, p. 44].

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