LA LÉGENDE DU GRIL
statues des idoles à Myre, en Phrygie, ils refusent de sacrifier, sont grillés sur un gril de fer et disent au juge : « si tu désires manger de la viande rôtie, fais-nous tourner de l'autre côté ; sans cela, peut-être ne nous trouverais-tu pas assez cuits ».
La légende de Laurent semble donc ne pas dériver de la légende de Vincent. Si j'ajoute que Maxime de Turin, saint Augustin, Prudence, et, avant eux, le premier de tous, saint Ambroise ' en connaît les principaux traits : rapports de Laurent et de Sixte, l'épisode des trésors de l'église, l'épisode du gril, — cette hypothèse deviendra pour nous certitude.
Par contre, la légende de saint Vincent semble être tributaire de la légende de saint Laurent.
Si Prudence, si la version que suivait Prudence connaissent l'épisode du gril *, saint Augustin, la passion que lisait saint
(1903), 87-88 et 389-393.;Voici le texte de Socrate [P. G., 67, 417] : 'Ev yoôv x^
Mr(p<j> 7t6Xei vr,z e-irap^ix; xf(; Q>p'jyiaç , Max»86vio; 8é xi; xai 8t68oo-
Xo; xaî Taxiavô; aovxp(6'ouai xà àYâXjxaxa T6xe 8tj iràaat; (Jaaavot;
&7to6aXù)v xoù; àvopa;, xéXo; êa^àpai; èiri6eî; xat itôp xaoxai; eirixeÔTÎvai xeXè'jj*;, O'jxu»; àitdXXunv. Ot 81 xt,v xopiovt'Sa xf,; àv8p(a; xijvixaôxa Éiri» 8ei£av, itpô; xôv f^epLÔva xotaùxx etitdvxe;* El e7re9j|A7)aa; ôircwv, ai 'Afia- ^te, xpeûiv àito-Ye'jffasQai, axpiij/ov i^zç xat et; xà; exépa; nXevpà;, "va jat) et; xr,v yewuiv f,jxioitxot ©avùjjjLév aot. [Cf. Sozomèoe, v, 11, P. G., 67, 1248, A] et Eusèbe : H. E. vin, 6 [P. G., 20, 752 CJ :... à; 8è xat xauxa; eTtaxel xi; àXYT,84vcc; (FUxpo;), èayapa xouvxeùôev xat m>p et; [it^ov etXxexo. Kat xpeû>v è^a>8((Jiov 8(xïjv xà Aetyava aùxû> xoù atijjtaxo; unô xo\> icupo; oix et; àp8ouv tu; àv fif, (Tuvxôjico; a7raXXaYei7), xaxà P?x*/v> 8e àv7)X(axexo. Cf. H. E., vin, 12. \p. G., 20, 769, BJ.
» Ambroise. Ep. ad Simplicianum, i, 37 | P. L., 19, 1903] «... sanctus Laurentius factis probavit ; ut vivus exureretur et flammie superstes diceret : Versa, manduce ». Cf. de officiis i. 41 [P. L., 16, 84. Lauréat se plaint à Sixte d'être abandonné par lui ; Sixte lui répond : te quasi juvenem tnanet gloriosior de tyranno triumphus] et il. 28 [P. L.t 16, 141. Pauperes dixit... Hi sunt thesauri Ecclesi*). — Cf. Ps. Anobr. Serm. 48. P. /,., 17. 704. — Prudence : Péri Stephanon, II, Ruinart, 236. — Saint Augustin : Serm. 302-305. P. L, 38, 1385-1397. — Maxime de Turin ; Homel. 75 et Serm. 70. P. L., 57, 409 et 675. — Un verre publié par Arevalo, uu camée publié par Lupi, la médaille de Succéda [Bull. 1869, 33] représentent saint Laurent sur le gril [Dictionnaire Arch., Chrét., i (1903,, 427-431]. — Cf. P. L., I, 181.
2 II se peut que Prudence ait, lui-même, introduit l'épisode du gril. Je crois pourtant que cet épisode se trouvait dans le texte qu'il suivait. L'impression générale que donne son poème est qu'il chante une tradition antérieure à lui et iudépeudante de lui, déjà connue du public. Et cette impression se confirme lorsqu'on compare les deux poèmes de saint Laurent et de saint Vincent : quoiqu'ils aient certains points de contact, ils ont chacun sa physionomie propre , si le poète n'avait pas fidèlement suivi une tradition indépendante de lui, il n'en serait pas ainsi. Enfin, l'adantalion à Caseien d'imola de l'histoire de Marc d'Aréthuse [Sozomène, v, 10. — Analecta, xx, 453] a un plus ancien témoin daté que Prudence, c'est la fresque qu'il décrit |vers 9-
Augustin — et qui est sans doute identique à notre version de Paris, — l'ignorent complètement. Or, dans la prière qui clôt l'hymne de Prudence, le poète passe en revue les reliques du martyr que l'on conservait de son temps, qu'il a vues, vénérées, baisées; et il ne signale alors qu'uN seul lectulus, tandis que, dans le corps du poème, il en désigne très nettement deux : l'un est le lit de fer où Vincent est grillé, l'autre est le lit moelleux où le martyr rend l'âme. Des deux lits dont il parlé d'abord, il en est donc un d'imaginaire. Si l'on fait attention au terme qui désigne la relique, si l'on se rappelle le silence d'Augustin, on conclura que le lit conservé comme relique de saint Vincent n'était pas un gril.
Et l'on s'expliquera sans peine comment le lit s'est dédoublé en gril. Selon la passion que lit saint Augustin, Vincent a subi le supplice du feu, comme autrefois saint Fructueux, cet autre « vase d'élection' » ; d'autre part, Vincent est mort sur un lit couvert de molles couvertures. Le lit et le feu, ne voiïà-t-il pas les deux éléments de l'épisode du gril ? Ils se combinèrent à la fin du ive, sous l'influence de la légende romano-milanaise de Laurent, issue elle-même de l'histoire des martyrs phrygiens?
En résumé, nous concluons :
1° Les gestes de saint Vincent ont une triple origine : 1. Le souvenir laissé par un martyr local, Vincent ; — 2. Les traditions africaines des martyrs Fabius, Salsa, Lucius Montanus et Saturninus ; — 3. L'histoire des martyrs phrygiens agissant par l'intermédiaire de la légende de saint Laurent * ;
2° La plus ancienne version combinait seulement les deux premiers éléments ; elle nous est accessible dans le manuscrit de Paris 5 301 ; c'est elle que lisait Augustin ; elle est posté-
14. Péri Steph.,\x]. Il est vrai que le poème de saint Laurent atteste lui-même que Prudence s'attribue la liberté des poètes [Sixte sur la croix. Cf. G. M. R., i, 29] ; et que Prudence avait gardé un vivant souvenir de la persécution de Julien [Àpoth. 449. — Puech op. cit., 46].
1 II est vraisemblable que les rédacteurs des gestes de saint Vincent connaissaient ce beau texte.
3 Je croirais volontiers que cette tradition phrygienne n'a pas, seule, influé sur les légendes de Laureut et de Vincent. Eusèbe raconte [vin, 6 et 12. — P. G., 20, 752, 769J que Pierre de Nicomédie et d'autres martyrs d'Antioche furent grillés. Noter qu'on voit les os de Pierre et qu'on verse sur ees plaies du sel et du viuaigre. Peut-être Vincent s'est-il inspiré aussi des actes de Théodore. — Peut-être nos gestes de Laurent ont-ils subi, en retour Vinfluence de Vincent: Laurent déclare à Dèce : Quantum, ad genus, hispanus sum [Codex Parisinus, 5312, f. 150v|.
CONCLUSION
rieure à 371-372, date du siège de Tipasa par Firmus, siège mentionné par les actes de sainte Salsa ; elle est antérieure à environ 400; son auteur était espagnol ou africain; il connaissait certainement les actes des martyrs d'Afrique ; il a tiré du nom du martyr, Vincentius, le thème de son récit et montré les multiples victoires du martyr, durant sa vie et après sa mort, sur terre, sur mer et dans le feu, au milieu de tous les éléments ;
3° Une seconde version nous est accessible à travers le cinquième poème du Péri Stephanon ; elle est donc antérieure à 402/403, date du voyage de Prudence à Rome, voyage postérieur à ce poème cinquième ; son auteur emprunte à la légende toute récente de Laurent l'épisode du gril ;
4° L'édition de Ruinart représente la version vulgate de la légende, née de la combinaison des deux précédentes sans doute au milieu du v* siècle l.
Influence africaine, influence italienne, influence orientale, voilà les trois faits qui expliquent, avec la vivacité d'un culte local et les intentions édifiantes d'un rhéteur, la genèse de Vincent ; avec la vigueur du culte rendu aux martyrs et les tendances moralistes des disciples de Cassien, ce sont aussi les trois faits qui expliquent la naissance de la littérature hagiographique lérinienne.
Seules parmi les églises d'Occident, les églises d'Afrique ont sauvé un certain nombre d'actes authentiques de martyrs : sans doute parce que, là seulement, l'autorité ecclésiastique les a fait lire de bonne heure aux.fidèles. Lors donc que s'est épanoui le culte des martyrs, à la fin du iv* et au début du ve siècle, la dévotion populaire a trouvé dans ces textes l'ali-
1 La version vatiraoe dérive de la pliiR aucieaoe version. L'auleur du texte qu'a suivi Prudence connaissait sang doute ces textes.