LE CULTK DE V1TUS
donc les rattacher l'un et Vautre à un même groupe d'écrivains : la doctrine augustinienne y régnait sans conteste '.
La comparaison des textes nous a conduit jusqu'ici : pour aller plus loin, il faut confronter ces conclusions avec les quelques autres données que fournit l'histoire du culte.
Au milieu du y* siècle, le compilateur du férial hiéronymien écrit :
E XVII Kal. iul. in sicilia viti modestiet criscentix 8.
A la fin de ce siècle, sous le pontificat de Gélase [492-496], un oratoire est consacré à Vitus 3 aux environs de Rome, sans doute.
Au cours du vie siècle, une certaine Vitula (?) construit en Sardaigne un monastère qu'elle place sous la protection de Vitus 4.
A la fin du vi* siècle, on rencontre un monastère consacré à Vitus en Sicile, sur les pentes de l'Etna 5.
Au vu9, et peut-être au vie siècle, nous savons qu'il existe à Home un monastère de diaconie consacré à Vitus 6.
Au début du vne siècle, le calendrier populaire écrit :
XV11 Kal. iul. In Sicilia, Modesti Viti et Crescentiae martyrum 7.
1 Noter dan» Vitus, version mombritieoDe, une curieuse mention des anges gardiens : « appanut il 1 î angélus domioi dicens : ecce datus suai tibi custos a domino ut custodiam te omnibus diebutt vilae tuée usque duni recipias coronaui.» Noter aussi plusieurs coïncidences entre Vitus et Vincent : 1. Les geôliers, ici et là, s'aperçoivent des célestes visites que reçoivent les martyrs ,
2. Ici et là, on veut éviter que le martyr meure au milieu des supplices ;
3. Ici et là, le persécuteur ne veut pas s'avouer vaincu ; 4. Vitus (version mombritienne) et Vincent (version probabile satis) sont deux textes récrits par un Augustinien. L'auteur du texte probabile satis est-il à chercher dans le groupe des rédacteurs de Vitus et d'Alexandre ?
a De Rossi-Ducheéne, p. 78. — Noter qu'un Vitus, magister militum, parait avoir joué alors un rôle assez important [Hydace: Chrome, auno 446, Chron. Minora, w, 24J.
a P. L , 59, 148 [Jaffé. 679].
4 c Gregorius Theodoro duci Sardinise... Juliaua... abbatissa monasterii sancti Viti, quod Vitula quondam recordandae mémorise coustruxerat [Epiât. I, 48. — P. L., 77, 511, ou M. G., i,72]
* c Gregorius Leoni episcopo catanensi, Mnrcianus monachus monasterii S. Viti quod in Ethena monte est positum... » | mars 604 — M. G. Hartmauu, il 435J.
• Duchesne, L. P, ), 470, 471, 481 ". i P. L., 123, 161-162.
176 l'hagiographie ad ustinienne
Au cours du vu6 siècle, le sacramentaire Gélasien contient certaines prières où l'intercession de Vitus est invoquée *.
Au cours du vin* siècle, il semble que les corps de Vitus et de ses compagnons aient été transportés à Pavie par le roi des Lombards, Aistulphe *.
Si ces textes, — le premier surtout — confirment la date de l'anniversaire et le groupement des trois martyrs, ils ne nous apprennent rien sur leur histoire réelle, rien sur leur époque vraisemblable ; et ils nous éclairent mal sur la situation de leur pays.
C'est en Sicile que Vitus est vénéré d'après le férial ; c'est en Lucanie, dans la vallée du Silarus, qu'il est mort, d'après nos textes.
Le Silarus est le fleuve qui sépare quelque temps la Lucanie delà Gampanie; il reçoit le Tanager, qu'a chanté Virgile, près de Volcei, dont on sait le rôle au temps d'Hannibal 3.
Enfin le culte romain de Vitus est attesté par le Liber pontificalis et le Sacramentaire Gélasien ; et je note que toutes les versions de la légende conduisent le martyr à Rome.
Les attaches lucaniennes de Vitus sont plus précises que ses attaches siciliennes. Aucun texte ne le localise dans une ville déterminée de Sicile ; Adon n'est pas plus explicite là-dessus que le férial : Lucie est la sainte de Syracuse, Euplus et Agathe sont les saints de Gatane, Vitus est le saint d'on ne sait où. Le plus ancien texte qui le situe près de Mazzara est, à ma connaissance, un document daté de décembre 1528*. Le monastère de l'Etna est isolé. Vitus est un martyr de Lucanie 5.
Gomment donc expliquer la tradition sicilienne qui s'exprime dans le férial et la version bollandiste? Peut être dérive-t-elle d'une erreur accidentelle du férial, laquelle aurait
i Wilson, 175.
* D'après Gualla et Breventanus [15 juin 495, § 18]. De Pavie les corps furent transportés à saint Denis par Fulrad, et de saint Deuis à la Nouvelle Corbie par Warin, eu 836. — Le sacraineotaire gélasien contribua sans doute à répandre le culte de Vitus daus les Gaules.
3 Juug. 19 et 20. — Cf. a I. L., x, 21-57; Tite-Live, xxvn ; Virgile :
Georgiques, in, 151. Le Silarus s'appelle aujourd'hui le Sele, le Tanagar le Negro, Volcei Buccino.
* Sicilia Sacra... par Roccho Pirro, tome II, Panormi, 1733, p. 854.
6 Le férial donue encore, à la date du 15 juin, in lucania viti caudidi. Mais n'est-ce pas une correction inspirée par notre texte ? — On connaît, au moins dès l'époque normande [15 juiu, 492-494], un monastère lucanien consacré à Vitus, à Poliguiano. — [Alectorios ni Allectorius ne se trouvent à l'index topographique du Corpus, tome X, p. 1140J.
SAINT EUPLUS 177
influencé le rédacteur de B. Peut-être y a-t-il eu, en Sicile, un autre Vitus, ou un autre Modestus, ou une autre Crescentia. Reste à rendre compte de la place que Rome tient dans la légende. J'explique le fait en le rapprochant d'un autre : l'importance des patrimoines de l'église romaine ; elle en possède plusieurs en Lucanie et en Sicile ; ses clercs peuvent aisément connaître une légende de Lucanie et introduire un culte en Sicile. De là, le caractère du culte mi-italien, mi-romain. Dans le monde romain de ce temps, on trouve sans peine des clercs aussi versés dans les lettres grecques que l'auteur de B P, aussi sincèrement augusliniens que le reviseur de M : je songe au groupe des moines scytlies et de leurs amis. IS'est-ce pas parmi eux que la légende de Vitus aurait pris forme ?
A Catane était vénéré Euplus.
Dioclélien étant consul pour la neuvième fois et Maximien pour la huitième, la veille des ides d'août, à Catane, comme il se trouvait devant le voile du secretarium, le diacre Euplus s'écria : « Je suis chrétien, et je désire mourir pour le nom du Christ. » Le consularis Calvisianus entendit .w « Faites en* trer, dit-il , celui qui vient de crier » ; et Euplus fut introduit dans le secretarium du juge : il portait les Evangiles. Maxime, un des amis de Calvisianus, dit : « // n'est pas convenable que, au mépris des ordres royaux, cet homme ait ces livresla » — a Où les as-tu pris, lui dit Calvisianus ; sortent-ils de chez toi ? » Euplus répondit : « Jen'aipas de maison. Mon Seigneur Jésus-Christ lésait. » — C'est loi qui les a apportes ? » — « C'est moi; tu le vois. » — « Lis-moi tes livres ». El Euplus lut: « Bienheureux ceux qui sou f)renl la persécution... y et encore : « Qui veut venir après moi... » — « Qu'est-ce que crin signifie ? » demanda]Calvisianus . — « C'est la loi de mon Seigneur ; elle nous a été communiquer par Jésus-Christ, Eils du
178 l'hagiographie augustinienne
Dieu vivant ». Calvisiamis l'interrompit: « Cette confession est claire : qu'on l'interroge en le torturant. »
Dioctétien étant consul pour la neuvième et Maximien pour la huitième fois, la veille des ides d'août, Calvisianus dit <) Euplus, tandis qu'on le torturait : « Eli ! bien, que dis-tu aujourd'hui ? » — Se signant au front de la main qu'il avait libre, Euplus répondit : « Ce que j'ai dit, je le confesse aujourd'hui : je suis chrétien et je lis les divines Ecritures. » — « Pourquoi ne les as-tu pas livrées ? Les empereurs les ont interdites. » — « Parce que je suis chrétien: il ne m' était pas permis de les livrer. Elles ont la vie éternelle : qui les livre, y renonce; pour n'y pas renoncer, je donne ma vie. » Calvisianus l'interrompit : « Puisque Euplus viole l'édit des princes et ne livre pas les Ecritures, mais les lit au peuple, quon le mette à la torture. » Et, tandis quon le torture, Euplus remercie le Christ et le prie de le garder. En vain Calvisianus insiste, lui promet la liberté s'il sacrifie. « J 'adore le Christ, répond Euplus, je déleste les démons. Fais ce que tu veux, je suis chrétien. J'ai longtemps souhaité ceci. Fais ce que tu veux. Tu peux me faire souffrir plus encore : je suis chrétien. » — A la fin, les bourreaux s'arrêtent. « Malheureux, dit Calvisianus'. adore Mars, Apollon et Esculape! » — « J'adore le Père, et le Fils, et V Esprit-Saint, dit Euplus. J'adore la sainte Trinité, hors de laquelle il n'est point de Dieu. Périssent les dieux qui n'ont pas fait le ciel et la terre... Je suis chrétien. » — « Si tu veux être sauvé, sacrifie. » — «Je ne sacrifie quQU Christ, qui est Dieu, et c'est moi que je sacrifie. Ne fais pas de vains efforts pour me fléchir : je suis chrétien. » — Calvisianus ordonna de redoubler les tourments. « Grâces te soient rendues, Christ ! Secours-moi, Christ ! disait Euplus. C'est pour loi que je souffre, Christ ! » A la fin, comme ses forces diminuaient, on ne l'entendait plus parler; mais, des lèvres, il priait encore.
Calvisianus souleva le vélum, entra dans le secretarium, dicta la sentence, et, revenant, lut la tablette qu'il tenait: (( Euplus, chrétien, qui méprise les édits des empereurs, blasphème les dieux, refuse de se repentir, j'ordonne qu'il soit tué par le glaive. Emmenez-le. » Alors, on lui attacha au cou l'Evangile avec lequel il avait été arrêté, tandis que le héraut criait: « Voici Euplus le chrétien, l'ennemi des dieux et des