VALEUR DE CES TEXTES
Avant d’appuyer une conclusion sur l’étude de ces textes, il est nécessaire d’en déterminer la valeur. Si dispersés qu’ils soient, ils se répartissent tous en deux classes, qui correspondent assez exactement à deux époques distinctes.
La première classe comprend tous les gestes, dont l’éditeur ne témoigne aucun respect de la lettre du texte ; il n’a cure que de la légende elle-même ; tous les gestes imprimés jusqu’au xvi° siècle se rangent dans cette catégorie. Comme Jacques de Voragine et Pierre de Noël, qui n’ont d’autre souci que de ne pas laisser perdre quelqu’un de ces épisodes merveilleux qui ornent leurs histoires et glorifient la puissance divine, de même Mombritius, qui publie à Milan, vers 1475, son célèbre Sanctuarium sive vitae Sanctorum collectai ex codicibus manuscriptis , montre moins de souci de l’exactitude verbale que de désir d’édifier le lecteur 1 . L’édition de Lefèvre d’Etaples 2 , celle de l’évèque de Vérone, Aloys Lipornani, qui donnait à Rome, en 1551, son Hùtoria de Vitis Sanctorum, présentent le même caractère et ne marquent aucun progrès à
1 Noter toutefois qu’il est beaucoup plus exact que Surius.
s Agones Marty rum mensis ianuarii libro primo conlenti (80 feuillets).
LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS
cet égard. Il faut en dire autant des six volumes que publiait à Lübeck, en 1562, le chartreux Surius : De probatis sanctorum his l or iis ex Aloysio Lipomani et manuscriptis codicibus col lectis. Tous ceux qui ont eu occasion d’y recourir savent quel déplaisir il prenait à lire le méchant latin de nos légendes; celui qui avait traduit avec tant d’élégance Helding de Melbourg et Florent de Harlem ne pouvait se résoudre à abandonner à tant de barbarie l’histoire glorieuse des confesseurs du Christ. Il corrige leurs erreurs; il orne leur simplicité, il s’en fait mérite auprès du lecteur : est autem passim non nihil mutatus Stylus, sed modeste per Fra/tciscum Laurentium Surium x . Mieux qu’aucun autre, il exprime et résume les tendances des éditeurs qui l’ont précédé ; leur inspiration n’est nullement scientifique, purement morale.
Il en va tout autrement des éditions publiées après celle de Surius. Plus ou moins consciente et précise chez leurs auteurs, la pensée scientifique s’y trouve toujours présente. On a déjà le sentiment qu’il y a intérêt à comparer les divers textes entre eux; et, si l’on se hasarde à y changer un mot, c’est dans la croyance que l’on rétablit le texte primitif. Que nous sommes loin de Surius ! Le culte de la beauté littéraire a fait place au souci de la vérité littérale. Si une pensée d’édification pieuse anime encore les éditeurs dont on va ici mentionner les œuvres, cette intention morale n’exerce jamais ou presque jamais d’influence sur le travail propre de l’éditeur. Les catholiques commencent à profiter de la leçon que leur a donnée la Réforme et travaillent avec plus de conscience. Rosweyde l’atteste ; dans le projet qu’il avait formé et qu’il soumit au cardinal Bellarmin, il se proposait de collationner tous les textes des vies des saints avec les manuscrits et les plus anciens livres, de restituer leur style primitif et leurs parties intégrales. Ce ne sont encore que des projets; mais ils
1 Gesta Sebastiani , dans Surius, I, 4i9. — Les textes grecs publiés par Métaphraste ou les pseudo-Métaphraste présentent tous ce caractère. Leur très faible valeur détourna Le Maître des études hagiographiques.