‹ Étude Sur Les Gesta Martyrum RomainsChapitre 17 sur 161 · VALEUR DE CES TEXTES · texte numérisé non relu

VALEUR DE CES TEXTES

seront repris par les Bollandistes, dont Rosweyde apparaît, ici comme pour l'ensemble de leur œuvre, lé véritable précurseur.

Il est difficile, — pour ne rien dire de plus, — d'apprécier la méthode qu’ont suivie les savants Jésuites, en éditant les légendes romaines publiées par eux depuis 1643 jusqu'en 1894 : tant d’esprits divers ont travaillé aux Acta Sanctomm , à des époques si différentes! Peut-être cependant est-il juste do dire que l'esprit scientifique y apparaît dès le début et s'y précise à mesure que les années s'écoulent. Il apparaît dès le début : Bolland s’engage, dans le titre même qu'il donne à sa collection 1 , à ne pas changer un mot du texte qu'il édite. Il ajoute dans sa préface : Profiteor me quae de Sanctis tradita letteris reppererim dure, nihil mutare, nihil meopte ingenio emendare, nihil praecidere, integra omnia et inviolataafferre , qnoad possinn *. D'autre part, pour une même vie, il donne plusieurs textes; quand il n'en publie qu’un seul, il ne manque pas d’indiquer les variantes d’après les manuscrits et les livres qu'il a collationnés 4 . Que, dès le début de leur œuvre, les Bollandistes se soient formé des devoirs de l'éditeur la même idée que nous, c’est donc un point qui paraît acquis.

Quant à la manière dont ils ont appliqué leur théorie, quant à la valeur des textes qu’ils ont édités jusqu’à ce jour, on se contentera de noter que, après les inévitables tâtonnements du début, sauf un regrettable fléchissement aux mois d'août et de septembre, ils ont publié les meilleures éditions qu'il fût possible d'établir, étant données les conditions du travail scientifique à leur époque 5 .

Plus récemment, du reste, les Bollandistes se sont associés au grand mouvement historique qui, ranimé par l’Allemagne au

’ Acta Sanctorum Bollandus..., seroata primigenia script urarum phrasi.

4 A. SS. Janvier, I, p. xxxii. Praef. Gen. III. Editorum hoc opère probabilitasg l. — Cf. aussi p. xxhi, xxvi.

3 Praef. Gen., p. xxvi: « Si plures extant unius sancti vitae... eaeque hactenus non editae, omnes hic edo, nisi compendia sint aliae aliarum. Cf. Gesta Basilidis.

4 Cf. Gesta Martinae , l*' janvier, 11. — Comm. praev., § 1. — Notes des chap. i, ii, m. — Cf. 5 février 711, § 10, à propos de sainte Adelhaïde de Villich : « Surius hanc vitam edidit, sed stylo passim mutato. Nos primigenia phrasi eam dam us e ms. codice monasterii Corsendoniani canouicorum reguîarium iuxtaTurnhoutum in Brabantia. »

& On peut en dire autant des éditions données par Baluze et les autres savants de ce temps. — L’édition des gestes de Calliste est la moins bonne peut-être (par rapport au C. \ indobonensis) de celles qui sont imprimées dans les Acta Sanctorum.

Le3 gestes des Martyrs ro^aînS

là

début de ce siècle, a ébranlé peu à peu le reste de l’Europê. S’ils n’ont pas pu, par malheur, — tel a été et telle demeure la plus grave critique qu’on puisse adresser à leur méthode d’édition, — renoncer au plan déplorable que leurs ancêtres avaient commencé de suivre, s’il arrive souvent encore qu’un même texte soit démembré, les divers épisodes de la légende étant publiés à des dates différentes, parce qu’ils racontent le martyre de saints différents 1 , il faut reconnaître que leurs éditions récentes sont des merveilles d’exactitude et de précision minutieuse : témoin les quatre passions de saint Césaire publiées par le R. P. G. Van Hoof; témoin les différents textes publiés dans les Analecta Bollandiana 2 .

Autour d’eux, du reste, ils ont trouvé plus d’un imitateur : Funck 3 , Achelis 4 , Wattenbach, Künstle 5 , en Allemagne, Doulcet 6 en France, de Rossi 7 et les savants éditeurs de la Bibliotheca Casinrnsis , en Italie, ont publié avec le soin le plus exact les textes de plusieurs gestes romains.

Est -ce à dire que nous ayons là des fragments de l'édition définitive que les Bollandistes, nous l’espérons bien, finiront par nous donner un jour? Nous ne le pensons pas. Il ne suffit pas de grouper au bas d’une page un nombre respectable de variantes : qui sait si les manuscrits qu’elles représentent ne dérivent pas d’un même manuscrit, d’importance peut-être secondaire? Il faut encore qu’elles aient été recueillies avec méthode, que les cas de répétition plus ou moins déguisés par les variantes orthographiques 8 , aient été écartés, et que ces leçons-là seules aient été retenues qui reproduisent le texte des plus anciens

1 Cf. les éditions bollandistes des Gesta Laurenti, Caeciliae, Nerei et Achillci, Johannis et Pauli.

2 Cf. supra notre Catalogue des Gesta. — Les Analecta ont commencé de paraître en 1882.

3 4 5 6 7 Funck a édité en grec les gestes de Clément et Achelis ceux de Nérée, Wattenbach ceux des Quatre Couronnés, de Rossi ceux des Martys grecs, Doulcet, Künstle et Führer ceux des Félicité. Cf. suprà notre Catalogue et la Dibl. Hag. lalina des Bollandistes.

8 Cf. ce qu'en dit M. Mommsen dans la préface de son édition des Variae [M. G. — Auct. Ant. XII, cxvu].

Valeur de ces tfexÏEè 4§

àrchétvpes, déterminés par la comparaison de tous les manuscrits subsistant encore : rétablissement vraiment scientifique d'un texte suppose le classement, partant le relevé complet de tous les manuscrits qui existent. Cette condition-ci ne se trouvait pas réalisée pour nos gestes ; c’est dire que celle-là ne pouvait pas, ne peut pas l’ètre. Le grand nombre de passionnaires plus ou moins volumineux qui sont déjà signalés, sans parler des autres, l’état de dispersion où ils se trouvent, voilà les deux faits qui se sont opposés, qui s’opposent encore au classement qu’on en doit faire. En veut-on une preuve significative? Les gestes de Processus et de Martinianus reproduisent Tune des moins célèbres d’entre les légendes romaines ; nous en avons relevé pourtant quarante-sept manuscrits dans huit bibliothèques. Que serait-ce si nous avions fouillé dans tous les dépôts connus? Que serait-ce s’il s’agissait non plus des obscurs geôliers des Apôtres, mais d’un saint Laurent ou d’un saint Sébastien, d’une sainte Cécile ou d’une sainte Agnès?

Ce n’est pas tout. Les gestes romains ont été rédigés à une époque où les traditions martyrologiques étaient encore vivantes, multiples, souvent contradictoires, à tout le moins d’une exubérante richesse que nous pouvons à peine soupçonner; elles étaient recueillies de divers côtés; elles enfantaient diverses rédactions qu’il serait fort intéressant de comparer. Par malheur les copistes les ont laissé perdre, s’attachant de préférence à celles qui répondaient le mieux à leur conception de l’histoire des martyrs, et faisant prévaloir ainsi celles qui réalisaient ce type, une fois qu’ils l’avaient inconsciemment créé. — Une seconde raison explique qu’une tradition ait revêtu des formes diverses. Les gestes ont été rédigés au milieu de circonstances très particulières, dont ils portent la trace : tels, ces mêmes gestes de Processus publiés à une époque où l’on discutait le mérite des martyrs et la spontanéité de leur sacrifice. Ces circonstances une fois disparues, les particularités de nos textes qui les réfléchissaient ont eu tendance à disparaître à leur tour : les copistes reproduisaient naturellement les textes qu’ils comprenaient le plus aisément, les textes les moins caractéristiques.

Et c’est aussi pourquoi les éditeurs devront s’attacher avec le plus grand soin à relever tous les manuscrits existant encore : peut-être ceux-ci leur donneront-ils seulement des variantes insignifiantes d’un texte cent fois lu; peut-être aussi une leçon, inconnue jusque-là et sauvée par hasard, leur permettra-t-elle

LES GESTES DES MARTYRS ROMAINS

de restituer tout un aspect de la vie religieuse au vi a siècle. Nous tenterons de le montrer plus loin.

Nos meilleurs textes sont donc très éloignés de ceux qui se liront un jour dans l'édition définitive. Ces conditions peu favorables rendent notre tâche plus délicate ; elles ne la rendent pas impossible. Indépendamment des variantes que donnent les éditions bollandistes, nous en avons recueilli d'autres, en assez grand nombre, dans les bibliothèques de Rome, de Paris, de Saint-Gall, de Vienne, de Munich et de Carlsruhe 1 . — Nous n'avons pas la prétention de trancher tous les problèmes que soulèvent les gestes romains ; notre but est plutôt d'indiquer comment il convient de les poser et suivant quelle méthode il faut tenter de les résoudre. — Les erreurs de copiste, si nombreuses et si graves qu’on les suppose, ne sauraient dénaturer complètement la physionomie d’un texte ni l’aspect d’une légende, à plus forte raison la physionomie de tous les textes et l'aspect de toutes les légendes. Or, comme c’est précisément l’ensemble de ces textes et de ces légendes qui constitue l’objet de la présente étude, et qu’aucune conclusion n’y sera jamais appuyée sur la constatation d’un seul fait, il en résulte qu’il est permis de l’entreprendre en toute sécurité. — Au surplus, le sage de la Grèce prouvait en marchant la possibilité du mouvement; nous pouvons suivre son exemple.

1 Nous ne voulons pas attendre la publication de nos études sur les manuscrits pour dire le très courtois accueil qui nous a été fait dans ces bibliothèques, à Vienne notamment, grâce à l'aimable entremise du D r Rudolph Beer, et à Karlsruhe, par l'infatigable D r Alfred llolder.

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