INTRODUCTION
Par sa philosophie, par ses œuvres, par sa vie publique, Synésius occupe, dans l'histoire du iv" siècle, une place dont on ne peut contester Timportance. Son rôle n'y est point bruyant, ni prédominant; mais la hauteur de sa pensée et la noblesse de son caractère ont fait de lui une des plus grandes figures de cette époque de trouble et de déchirement. Au milieu de l'écroulement de l'Empire, sous la tempête qui pousse les Barbares jusqu'au cœur du monde grec, Synésius apparaît comme un des derniers survivants des générations antiques ; il se souvient de ses ancêtres, et, dernière gloire desHéraklides (1), il oppose à la dévastation qui commence le calme et la force de son génie. Il mérite qu'on le considère dans toutes les manifestations de son esprit, dans toutes les créations de sa pensée, dans tous les travaux de sa vie, car partout il a apporté le même souci laborieux, la même recherche infatigable.
Mais la critique parvient malaisément à embrasser, dans son ensemble, cette œuvre diverse et mêlée. Entre Synésius poète et Synésius philosophe, il y a place encore pour un Synésius orateur, écrivain, et aussi pour un Synésius physicien, alchimiste et astronome. Ce labeur varié diversifie et fractionne en quelque sorte l'étude qu'on en peut faire. Pour en déterminer le plan général, les lignes et les tendances essentielles, il faut examiner à la fois l'état et le point d'arrêt de chacune des sciences
(1) Catastase II, 5.
VI INI KOIU.CIION
(jui soliiciliiioiil l(;s |)liil()soj)lies, los savarils et les [)oèlos (lu IV' siècle ; il faut rassembler, condenser, unir ces évolutions parallèles et distinctes, et en retrouver les empreintes diverses dans le môme cerveau et la même œuvre. Ce que Synésius, dans sa formation spirituelle, doit à chacune de ces influences, ce qu'il en a accepté et ce qu'il en a rejeté, la part originale qu'il a apportée dans l'histoire littéraire de cette époque, et la part commune qu'il a reçue de ses prédécesseurs ou de ses contemporains, la vision et la mesure précise de son rôle et de son action, il ne devient possible de les définir, de les fixer, de les expliquer, que par l'étude attentive de la vie, de la nature, du caractère de Févêque de Ptolémaïs, et des inspirations multiples qui ont marqué le développement de sa pensée.
Il faut se garder de le voir et de le juger dans le raccourci de son œuvre. Quelques lettres, quelques discours, quelques traités plus artificiels que profonds, quelques hymnes, c'est tout ce que la postérité a conservé d'un homme qui eut sur son temps et sur sa patrie une influence réelle et puissante. Mais, à vouloir en dessiner le large contour, à vouloir en présenter simultanément les faces diverses, on risque de ne point donner à cet ensemble sa véritable valeur et à chacune de ses parties sa valeur proportionnelle. En réalité, il y a, dans les aspects de cette œuvre, des tendances si divergentes que la critique ne peut équitablement en embrasser à la fois toute la forme et tout l'esprit.
Déjà, en 1857, Villemain, dans son Tableau de r éloquence chrétienne au iv'' siècle, s'était efforcé de mettre en relief l'inspiration générale qui anime l'œuvre de Synésius. On a pu juger, depuis lors, de la fécondité et de la raison de cette méthode. La critique gagne en profondeur ce qu'elle perd en surface et donne à chaque fraction de l'oHivre totale son plein relief et sa pleine vie. Sous des efforts parallèles et séparés, la grande figure de Synésius est apparue dans toute sa lumière. Ce qu'on n'y avait pas
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VU tout d'abord, ou mal vu, a pris son importance réelle, sa place définitive.
Dans chacune des études particulières dont Synésius a été l'objet, on retrouve, sous des expressions variées, l'unité et la cohésion qui ont présidé à l'œuvre de l'évêque. Entre chacune de ces parties, de ces réalisations diverses, un lien circule; une même pensée les lie; une même inspiration les anime. Quelque différentes que soient entre elles les pages du philosophe et du théologien, du poète et du savant, des rapports étroits et durables les unissent et les combinent. Cette sorte d'inspiration commune, cette histoire de la formation générale de ce haut esprit, apparaît, dans les Hymnes, en toute clarté. On surprend ici, dans leur travail intérieur, les facultés les plus saisissantes et les plus vivantes de Synésius. Philosophe ou orateur, il garde ce large abandon, cette forme souple et comme enivrée d'elle-même, cette marche harmonieuse, cette pensée brillante et passionnée, qui sont les traits essentiels de sa poésie. 11 reste poète, parce que c'est là la première éducation, la base même de son esprit. Au milieu d'un siècle où la poésie n'est plus le don suprême et rare qui n'est accordé qu'à quelques élus, mais où, au contraire, elle devient, pour tout cerveau cultivé, une sorte de gymnastique morale ou d'extase mystique, Synésius, plus que tout autre, trouvait dans l'exaltation lyrique le langage même de son âme fiévreuse, souffrante et douce. C'est en quelque sorte la pente même de son caractère et de son cœur qui le porte vers cette forme poétique, à laquelle il confie toutes ses ivresses et toutes ses douleurs.
Mais ni dans les pages que Villemain a consacrées à Synésius (1), ni dans le livre si complet de M. Druon (2), ni dans celui de M. Yolkmann (3), ni dans les notes minutieuses dont M. Flach a accompagné le texte des
(1) Tableau de l'éloquence chrétienne au iv^ siècle, p. 209-232.
(2) Éludes sur la vie et les ouvraf/es de Synésius de Cyrene. Voir aussi, du même auteur, l'étude qui accompagne la traduction des œuvres de Synésius.
(3) Synésius von Kyrene. Berlin, 1869.
VIII LNTI'.ODLCTION
]li/nnics, une placo asse/ irn|)orLîinlf3 m\ paraît avoir (Hé lallo à riiisLoire ol à ranalvs(3 de collo rorinaliori Ivriquc. Colle leiidanco nalurolle de Synésius ne semble pas avoir été assez juslemenl tracée et expliquée. Or il est au contraire d'une importance souveraine de pouvoir suivre, pas à pas, ce travail intérieur, d'en mesurer les élans et l'évolution, d'en retrouver les sources, d'en comprendre le lent développement, la marche, l'inspiration et le but. Voici Synésius, vieilli et amer. 11 se débat au milieu des pires souffrances; il a vu sombrer autour de lui toutes les joies de sa vie, toutes les espérances de son cœur; il a vu Ptolémaïs assiégée par les Barbares, la Cyrénaïque dévorée et déchirée, il a pressenti l'efTondrement prochain de l'Empire. Il est écrasé sous le poids d'une destinée implacable. Et il cherche un refuge dans les bercements de la poésie et dans la musique des rythmes. Il revient à la poésie comme à un repos spirituel, comme à un labeur de consolation et d'oubli.
Ce sont toutes ces circonstances extérieures qu'il faut déterminer avec précision. Il faut entrer dans cet esprit, en comprendre la vie intérieure, et expliquer cette poésie comme on a expliqué sa philosophie. Il faut marquer l'action simultanée ou successive de toutes les influences qui se sont exercées ici, les déterminer, les définir et les séparer, dissocier et catégoriser en quelque sorte, selon leur origine et leur puissance, cet ensemble confus de facteurs et d'éléments.
Synésius est si fécond et si varié, il tourne son esprit vers des horizons si divers, qu'on est dès l'abord dérouté par la multiplicité et le protéisme de cette pensée. Une méthode sévère et précise est ici plus nécessaire, plus indispensable que partout ailleurs. Et il est vrai de dire qu'aucune de ces influences, aucune de ces inspirations ne sera inutile à l'analyse de ce laborieux génie.
Synésius évêque, si étrangement porté à cette dignité chrétienne, sa théologie chancelante, son rôle historique et moral, sa répugnance pour les plus graves dogmes du