CHAPITRE IV
La Morale religieuse
Nous avons pu constater, à plusieurs reprises, qu’Eschyle, pas plus que ses contemporains, les philosophes, n'est porté à l’étude de l’homme. Il ne peut donc être question ici d'une morale humaine comme celle de Socrate ou même comme celle d'Euripide. Impossible de séparer les idées religieuses de notre auteur de ses idées morales. Le caractère qui leur est commun c’est que l’idée de la loi souveraine, de la loi non-écrite, joue un rôle non moins important dans celles-ci que dans celles-là. La loi non écrite est, dans la pensée de notre auteur, la règle souveraine qui décide du juste et de l’injuste, de ce qui est dans l’ordre et ce qui n’y est pas. C’est là un fait qui nous semble s'expliquer par des tendances religieuses plus accentuées à cette époque qu'un siècle plus tard. Reprenons la notion de la loi. Elle est la suprême autorité et dans la cité et dans l'univers. Dans la cité, elle est gravée sur l’airain; dans l’univers, elle est gravée dans les cieux. Dans la cité, c’est la loi spéciale ; dans l’univers, c’est la loi universelle. Elles forment chacune partie du même code. Socrate, au dire de Xénophon, ne fait pas entre elles de différence essentielle (1). L’une n’est pas .intérieure et l’autre extérieure. Elles sont toutes les deux extérieures. Dans un siècle religieux, c’est naturellement
(1) Xénoph. Mem. IV, 95,
vers les dieux et la loi éternelle que se tourne la pensée. C’est elle qui est la règle de la vie. Son importance pratique se retrouve partout dans nos drames. Nous le verrons en particulier lorsque nous discuterons la notion de laid. Mais un siècle plus tard, nous sommes frappés de voir l’importance capitale que prend la loi écrite, la loi de la cité dans la vie des individus. C’est elle qui apprend au citoyen à distinguer le bien et le mal. Cest sa règle de conduite absolue. La loi non écrite semble reculer à l’arrière plan. C’est 1à un fait qui nous parait s'expliquer par les nouvelles conditions dans lesquelles le Grec se trouvait. Dans une époque où les sentiments religieux vont en s’affaiblissant, — car on ne nous conteslera pas que l'esprit profondément religieux d’Eschyle et vraisemblablement de l'élite de son temps, ne lui a pas longtemps survécu, — époque où les préoccupations politiques dominent de plus en plus les préoccupations religieuses, où l’idée de la patrie grecque, presque réalisée à Salamine, tend à faire place à l’idée plus restreinte de la cité, alors que chaque ville veut affirmer son autonomie, qu'Athènes lutte contre Sparte, époque où l’on considère de plus en plus l'Etat, non-seulement comme le protecteur des droits individuels, mais surtout comme l’éducateur des citoyens, puisqu'il est le dépositaire des mœurs, des idées, des traditions de la cité et que son premier devoir est d’y initier le citoyen et de lui donner cetté éducalion qui en fera un véritable Hellène et qui le. distinguera, à tout jamais, du barbare (1), ne devait-on pas forcément entourer la loi de la cité de plus de respect et par conséquent oublier la loi non écrite° Cest à Sparte que parait nettement pour la première
(1) Schmidt, Eth. der alt. Griech. I, p. 199 et sqq.
lois idée de l'Etat éducateur. Dès lors l'impulsion est donnée. À la fin du cinquième siècle, et en particulier à Athènes, l’idée de la cilé a si bien grandi, l'Etat a si complètement effacé l'individu, que celui-ci ne cherche plus sa règle de conduite que dans les lois de la cité. Ce sont elles qui lui apprennent à distinguer le bien et le mal. Nous avons mentionné, dans notre premier chapitre, un passage du Criton, où Socrate déclare qu'il doit autant et même plus aux lois d'Athènes qu’à ses parents. Preuve non équivoque de la place prépondérante que prenait alors la loi de la cité dans la vie de l'individu, puisque Socrate reconnaissait hautement la suprématie des lois éternelles et qu’il les rappelait constamment à ses auditeurs. Et encore dans l’Apolozsie, Socrate demande : Qui rend les hommes meilleurs, qui leur apprend à distinguer le bien du mal? « Les lois» s’écrie un interrupteur (1). Et la suite nous montre qu'il s’agit des lois de la cité. Cetinterrupteur n’exprime-t-il pas évidemment le point de vue général, populaire? N'est-ce pas cette conception de l'Etat éducateur, des lois de la cité, règle souveraine de conduite pour l'individu, qui est au fond de la République de Platon? N'oublions pas, non plus, influence exercée par les sophistes, ces éducateurs de la jeunesse athénienne. Platon nous donne dans deux passages remarquables du Gorsias et de la République, leur opinion sur la loi (2). Nous
(1) Apologie, 24, D.
(2) Républ. 859, Gorgias, 483-484. Quoique Calliclès et Glaucon, qui soutiennent la distinction fameuse entre la loi et la nature, ne soient ni l’un ni l’autre des sophistes, nous pensons, malgré la polémique ardente de Grote (Hist. of Greece], NI, S4), que dans la pensée de Platon, ces deux interlocuteurs de Socrate expriment une opinion assez souvent soutenue par les Sophistes.
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en concluons que, si les Sophistes, en substituant aux croyances traditionnelles, qui assignaient aux lois de la cité une origine divine, une explication rationnelle qui les faisait remonter à un contrat social quelconque, d’une part diminuait l'autorité des lois écrites, d'autre part, en affirmant que c’est dans la loi écrite, dans le vps dé la cité, qu'est la règle de la justice, du za et de laisypér, ils donnaient à la loi écrite une singulière valeur pratique; ils apprenaient aux citoyens à chercher dans la loi écrite la règle de leur conduite. En affirmant que, dans la nature, ie plus fort est le plus juste, les Sophistes ébranlaient les bases mêmes de toute morale, car il faut bien se garder de confondre la nature, la #5sie des Sophistes, avec les lois non écrites, les vue äyounre de Pindare et d’Eschyle, confusion que Calliclès, duns le Gorgias, voudrait bien nous faire accepter, confusion qui, dans tous les cas, n'était possible qu’à une époque où l’idée de la loi non écrite était fortamoindrie, mais en affranchissant l’homme de toute moralité, les sophistes montraient aussi la nécessité inévitable de se soumettre aux lois de la cité, et d’y chercher la règle de la conduite. En un mot, au point de vue pratique, leur critique subversive diminuait le prestige des lois non-écrites et rehaussait l’autorité morale des lois écrites. C’est ainsi que vers Ja fin du Ve siècle, nous voyons s’alfirmer neltement la tendance, longtemps refoulée par l'esprit religieux du Vie siècle, de substituer aux lois des dieux, aux loisnon-écrites, les lois de la cité, laraison d'Etat. Quelles furent les conséquences pratiques de ce déplacement de la loi morale, de son transfert de la loi non-écrite à la loi écrite? C’est que, tandis que la morale d'Eschyle a un caractère singulièrement religieux, et
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que Sa conscience en appelle aux lois supérieures et conserve ainsi son indépendance, les contemporains de Platon, si nous en croyons son témoignage, proclament en morale la souveraineté de la loi écrite. À leurs yeux, celui qui s’y conforme, c’est-à-dire qui se conforme à la raison d'Elat, est juste, celui qui s’insurge contre la loi écrite est injuste (1). Lorsqu'on avait, encore, une foi vivante aux lois non écrites, l'individu pouvait protester en face de l'Etat. Non pas au nom du droit individuel, dont le Grec n'avait pas la notion, mais au nom de la justice éternelle. C'est cette conception si religieuse qui nous à valu les superbes défis d’Antigone aux menaces de Créon; c’est elle qui nous a valu ce personnage si intéressant de Néoptolème dans le Philoctète. Mais à la fin du Ve siècle, on ne concevait guère de pareilles protestations. Du temps d'Eschyle c’est Ia loi non-écrite, du temps des sophistes c’est la loi de la cité qui domine.
Un autre trait de la morale religieuse, c’est qu’elle est moins intellectualiste que celle des philosophes de l'époque suivante. Logiquement, on devait en venir à identifier, comme le fait Socrate, la vertu et le savoir. C'est jà une conséquence impliquée dans la notion grecque de Ia loi. Que l’on nous permette de développer ce point de vue. . Nous pourrons ainsi faire ressortir, d'autant plus clairement, le caractère particulier de la morale religieuse. Pour nous, la loi morale est intérieure, inscrite dans les profondeurs de la conscience. Nous pouvons donc la connaitre d’une façon immédiate, par une intuition ; pour en . prendre connaissance, nous n'avons pas besoin de l'intelligenee. Par conséquent, la loi morale, perçue par nous
(1) Républ. 338, E.