‹ Étude sur les idées religieuses et morales d'EschyleChapitre 22 sur 32 · EN · texte numérisé non relu

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immédiatement, s'impose à nous; elle à un caractère obligatoire; elle ne peut être mise en question. Dans ces conditions, elle agit avec une grande force sur la volonté. Ainsi, en morale, la grande affaire pour nous, c'est la volonté. Tout différent est le point de vue grec. lei, la loi : morale, que ce soit la loi de la cité ou la loi non-écrite, est toujours en dehors de nous. Impossible d'en avoir une intuition immédiate. Notre intelligence seule peut nous la révéler. Mais alors, si la loi morale n’est perçue que par l'intelligence, c’est-à-dire si elle passe par la critique, elle ne peut plus s'imposer à nous avec le même caractère d'obligation que lorsque nous en avons l'intuition immédiate. Et en fait, les Grecs ont ignoré presque complétement l'obligation morale. Quelle en est la CONSÉquence ? C’est que la volonté n’est plus si vivement sollicitée. C’est l'intelligence, l'organe qui perçoit la loi, qui importe maintenant. Aussi le Grec a une tendance très marquée à insister sur la connaissance intellectuelle du bien. Socrate a tiré les dernières conséquences de la conception grecque de la loi morale, lorsqu'il a dit que, si l'on connaissait toujours le bien, on ne ferait jamais le mal. Cest là, du moins eroyons-nous, une des causes qui nous à valu cette théorie célèbre. Mais du temps d'Eschyle, la pensée grecque n’en était pas encore là. Nous sommes pourtant bien sur la voie. Les tendances intellectualistes commencent à s'affirmer. La vertu est déjà l’opfos ypovs, le sens droit. Les méchants sont les gpevorérror, frappés dans l'esprit (4). On envisage le plus souvent le mal moral ‘comme une perversion du jugement. (C’est cette tendance à chercher les sources du mal dans Pintelligence qui

(1) Prom. 1054.

explique Ja notion de J'Até et de la folie, ces conceptions si anciennes ; mais ce n'est là encore qu'une tendance ; l'expérience religieuse de notre auteur lui fait approcher peut-être plus près de la vérité que Socrate,

Ce sont les termes d'Ad%, d'asyin, de 5%4:, qui résument quelques-uns des sentiments moraux les plus purs des Grecs (1). Puisque la loi morale est extérieure, le Grec ne pouvait en prendre connaissance que par la réflexion, Mais alors n'a-t-i] pas connu ce phénomène. moral, l'intuition immédiate de Ja Joi éternelle? Soyonsen sûrs, le Grec est trop complet pour n'avoir pas connu et observé ce phénomène. C’est le terme 26%, qui lexprime. Qu'est-ce que l’A36:7 Je prends ce mot au sens le plus large. Je ne m'occupe pas de ces significations plus spéciales qui, toutes, comme le montre M. Schmidt, se rattachent, de la facon Ja plus naturelle, à son sens central. L'zdss, c’est le sentiment de répugnance, desainteretenueque l’on éprouve lorsqu'on est tenté de commettre une mauvaise action, de violer une loi de l'univers. C’est le trouble de l’homme lorsqu'il va interrompre l'harmonie universelle. C’est le sentiment profond du respect qu'il doit aux lois morales. Ainsi les Erinnves recommandent à l'homme de respecter l'autel de la justice, fopir Adern dires, (2). C’est l'hésitation qu'on éprouve à violer un serment (3). Cest Je sentiment qui doit animer l’aréopage qu’Athéné vient de constituer

4) M. Schmidt à magistralement mis en relief Ja signification de ces termes et à montré la connexion intime entre les sentiments qu'ils expriment etles phénomènes moraux, Eth., der ll. Griech. 1, 165- 184 ; 208-219.

(2) Eum., 599,

(2) Eurn., TO, 680 Gros sidaishe.

prés

Bouheurioroy aidoïoy (1). En un mot, partout chez notre auteur, ce terme side exprime le respect de la ioi morale. C'est un sentiment spontané. On va commettre une mauvaise action. Voici un éclair intérieur. On reconnait que c’est une action coupable. On la repousse avec un saint frémissement. N’avons-nous pas dans cette répugnance toute instinctive, l'intuition morale immédiate? Ce n’est pas à la suite d’une réflexion prolongée qu’elle a surgi, c’est tout d’un coup, àla vue du mal. Le terme aidée implique donc l'intuition morale, en d’autre termes, l’aidos est le sentiment qui accompagne la connaissance immédiate de la loi morale. Mais précisons encore la portée de ce terme. Lorsqu'il y a eu jugement moral en nous, la conscience nous pousse à l’action ou nous en détourne. Lois, c’est la conscience qui nous ordonne de ne pas agir, qui nous retient en présence d’une mauvaise intention (2). C’est le frein qu’elle nous met lorsque nous glissons vers le mal. Mais le Grec ne sait-il pas que la conscience commande aussi d'agir? Certes. On se souvient des déclarations si ‘belles de Socrate dans l’Apologie. Il termine en disant: «Il ne faut prendre en considération ni la mort, ni quoi que ce soit, lorsqu'il s’agit d'éviter une conduite qui n’est pas honnête (3) ». Nous le voyons, le Grec connaissait la conscience morale sous ses deux aspects, celle qui impose un devoir et celle qui empêche de mal agir. Il n’a exprimé que cette dernière forme de la conscience et c’est l'aide. Mais qu'est-ce que l’aicysm ? Le sentiment que le Grec appelle aide, ne peut évidemment que précéder l'action. (1) Ibid., 704; Cf. Ibid., 549.

(2) Schmidt, Eth. der alt. Griech., p. 218.

(3) Apologie, %8 D.

Lorsque l’on a agi, on éprouve un sentiment nouveau. Si l’on à mal agi, si l’on à vaincu la répugnance instinctive que fait éprouver le mal, il y a trouble. Le jugement moral vous tient. La conscience vous condamne. Il y a malaise, humiliation intérieure. Le Grec désigne cet état d'âme par xicybwm. Ainsi l’idée accompagne le jugement moral lorsqu'il précède l’action, l'aisyiw résulte du verdict prononcé par le jugement moral lorsque l’action a été accomplie et qu’elle a été mauvaise.

Mais le terme sisyiw a passé de ce sens primitif à un sens plus large. On va commettre une mauvaise action, on s’en représente les suites, on pense au malaise qu’elle vous laissera. Ce malaise anticipé, cette crainte du trouble intérieur, qui résulte d’une mauvaise action, s'appelle aussi l’aisyivyn. C'est le même sentiment, mais on Péprouve par anticipation et cela suffit quelquefois pour nous retenir sur la pente.

Mais ces sentiments peuvent devenir beaucoup plus intenses. Ainsi l’aide, la répugnance à faire une mauvaise action peut devenir irrésistible. Cest toujours le même sentiment, mais à un degré d'intensité tel qu’il ne peut plus s'appeler «9. Le Grec connaissait cette horreur qui saisit l’homme à certains moments lorsqu'il va commettre uncrime, mais il n’avait pas de terme pour la désigner. Ainsi dans l’Hercule furieux d’'Euripide, le vieil Amphitryon refuse de trainer hors de sa demeure Mégara, parce qu'il ne veut pas être complice de son meurtre. Lycus s’écrie alors : « Eh bien, puisque Lu as ce scrupule, nous, qui w’avons pas de crainte de ce genre-là, nous ferons sortir de là la mère avec ses enfants (1). C’est là de l’aide mais

(1) Herc. Fur.,721 et sqq.

plus intense. De même, le malaise intérieur du coupable peut devenir insupportable. C'est du remords. Encore une fois, le Grec n'avait pas le nom, mais il avait la chose. Nous l'avons vu, le remords est un élément de la notion des Erinnyes. C’est à lui qu'Eschyle fait allusion dans un chœur de lAgamemnon : Pendant le sommeil, le cœur anxieux se souvient et souffre. Malgré qu'on en ait, on finit par apprendre à bien se conduire (1).

Nous n'avons considéré Jusqu'ici ces deux formes de sentiment que les Grecs nomment «dx et ais yévm, Qu'en elles-mêmes, en dehors de toutes les influences extérieures. Celles-ci peuvent les modifier sensiblement.

Ainsi prenons l’aisyim. Supposons qu’un individu songe non seulement à la souffrance morale que lui fera éprouver la désapprobation de sa conscience s’il commet une mauvaise action, mais aussi à la condamnation universelle dont il sera l’objet, son malaise anticipé, son humilation intérieure augmente. Le motif qui le fait reculer est d'autant plus puissant. L'aisyim, — et c’est là son sens le plus ordinaire — est la crainte du qu'en dira-t-on. Cest ainsi qu'elle peut signifier le sentiment de l'honneur. On veut primer les autres pour s'assurer la considération générale. Etéocle dit d’un guerrier « qu'il vénère le trône de l'honneur, ais yivne Geéves (2). » Clytemnestre s'écrie: «Je n'aurai pas honte de mes manières affectueuses à l'égard de mon époux » (3). Elle ne craint pas l'opipion. Il est dit du guerrier Parthénopée, qu'il n'aura pas

AGO (2) Sept Th., 409.

(3) Agam.. 856

à rougir d’avoir fait si long chemin. Ses actes seront glorieux (1).

C'est là un sens moins élevé, plus objectif que revêt le MOT aisyüm. C'est la crainte de l'opinion. L'aide, est un sentiment plus noble, surtout plus intime, plus subjectif, Il s'épure et s'agrandit encore, en se confondant presque entièrement dans la conscience de notre auteur avec le sentiment religieux. Celui-ci présente chez Eschyle une doub'e face. C’est d'abord la crainte toute extérieure des dieux, la peur du châtiment. Ainsi, « le respect des dieux assis sur leur trône vénérable s'impose par la force » aux hommes (2). Mot qui s'explique par celui-ci: « Zeus, qui a établi les souffrances pour être un enseignement certain (3) ». Pensée qui revient dans cette parole: « [l est utile d'apprendre à se modérer par la douleur (4 », c’està-dire, la souffrance vous apprend à rester dans les limites de votre humanité. Voilà le côté objectif du sentiment religieux chez notre auteur, la crainte du châtiment. Mais, d'autre part, on ne peut nier que les dieux, eten particulier Zeus, ne luiaient inspiré autre chose que de la crainte. Les célèbres passages des Suppliantes le prouvent à eux seuls. I1 v avait en Eschyle un sentiment profond de vénération pour ses dieux, sentiment, celui-là, tout intérieur. C'est le o8x. C'est avec lui, que l’aide, sentiment intérieur

(4) Sept Th., 546.

(2) Ag., 182 et sqq. — Nous avons traduit d'après la leçon de Go- . nington, adoptée par Paley, Bixos au lieu de fezws. Nous traduisons d’après les mêmes commentateurs xäpts dans le sens € de respect ». Comparez ibid., 371, &urrov ydpus, le respect des choses que l’on ne doit pas toucher.

(3) Ag., 176.

(4) Eum., 520, cf. Ag., 249.

Re LE

aussi, s’est confondu. Le respect de la loi éternelle s’est identifié avec le respect de la divinité, de même que la volonté divine c’est la réalisation de Ja loi. Le sentiment moral s'élève jusqu’au sentiment religieux. Pour Eschyle le devoir est un acte de piété. On est pieux à l’égard des Suppliants, 256684 (1). On fait un mariage iMpie, yéuns 25:65 (2). Le roi d’Argos est saisi de terreur à la pensée de négliger les devoirs dûs aux suppliants. C’est presque une terreur religieuse, rigure (3). Les suppliantes s’écrient : « Les gens d'Argos respectent les Suppliants de Zeus », aidiôeu di réras Auiç (4). Elles disent à Zeus : « Vénère tes suppliantes, Tbiqou d'ixérac attey (5). Ces deux expressions s'appliquent aux mêmes objets. Elles deviennent SYNONYMES. Aidoguer, C'ES ce8igom. On parle même de Zeus Aidoï.ç (0).

En résumé, l'écyim est voisin du sentiment religieux et finit par se confondre avec lui. L'aisyi n'est le plus souvent que la crainte de l'opinion. Cette disünction explique le mot d'Antigone : je n’ai point honte de désobéir en ceci à la cité d'eioydvour (7). Elle n'ä point d’aicyén; elle ne se préoccupe pas de l'opinion lorsqu'il s’agit d’un devoir sacré, mais elle à, au plus haut degré, de l’aidéx , du respect pour le mort, pour la loi sainte qui ordonne de l’honorer d’une sépulture. C’est là une nuance que le poète a marquée en se servant de ce mot. Les consciences délicales ont seules cette sensibilité, laide, en présence du

(1) Suppl., 339, (2) Ibid., 10.

(3) Ibid., 845.

(4) Fbid., 641.

(o) Ibid., 815.

(6) Suppl., 192.

(7) Sept Th., 1099.

mal. L'aicyôw est un sentiment plus égoïste. Celle-la arrêtera un homme de bien en présence du mal, celle-ci arrêtera peut-être un misérable, L'une s'allie au sentiment religieux, l’autre à l'amour propre.

Qu'est-ce à dire? N'est-ce pas à une époque religieuse que les consciences sont le plus supceptibles d’adée et à une époque plus politique que religieuse, d’aisyin° C’est ce qui est arrivé. Une des indications les plus sûres de l’évolution religieuse et morale qui s’est opérée d'Eschyle aux contemporains de Socrate, c'est l'emploi de plus en plus fréquent du mot zisyiv». Dans lOrestie, dans les Suppliantes, partout, on rencontre ces termes, aidée, cidièuau zidoi et presque toujours au sens le plus élevé, celui du respect de la loi éternelle. Mais le terme zisytwr s’y trouve très rarement, peut-être pas dix fois, dans ce qui nous reste de notre auteur. Comment expliquer ce fait curieux ? N'est-ce pas l'indication d’une disposition particulière du poëte” L'aid», qui frise de si près le 6é6x, ne répond-il pas à ses aspirations secrètes? Et même ne pouvons-nous pas dire qu’il obéissait à une tendance générale de son époque lorsqu'il préférait le terme d'aide à celui d’airyivn 9 L'aide, n'est-ce pas la vertu d’un siècle religieux qui respecte encore les lois éternelles, tandis que l’xiczivn convient à merveille à un siècle politique et démocratique? Et encore, remarquons ceci, cest que ce sont surtout les drames d’Eschyle, les plus pénétrés de l'esprit religieux, qui nous offrent le plus d'exemples d’zid. Ce sont les Suppliantes où nous ne €royons pas qu'aisgiva se trouve une seule fois. D'autre part c’est précisément dans ce drame plus politique et plus guerrier que les autres, les sept chefs devant Thèbes, que l’on trouve le plus souvent

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