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est avant fout une infraction aux lois éternelles (1). (est encore au point de vue de ces mêmes lois, qu'Eschyle envisage les suites du mal moral. Nous avonseu de nombreuses occasions de constater qu'au fond de toutes les conceptions de notre auteur, tout poète qu'il soit, il y en a une qui prime toutes les autres, celle de la loi. Elle domine toute sa pensée et lui donne, pour ainsi dire, sa forme. De là une cohésion remarquable dans les idées de notre auteur. Conseciemmentou inconsciemment il ramène tout aux lois éternelles et transforme ainsi les faits et les croyances les plus ordinaires. C’est ce qu’il importe de ne pas oublier si l’on veut comprendre sa manière d'envisager le châtiment divin. Quel est l'effet inévitable de l'Hybris°? C’est qu’elle augmente chez celui quis’enestrendu coupable. Les actes de révolte se succèdent rapidement les uns aux autres. Il y a une floraison du mal. Le chœur des Choéphores parle du coupable « qui se couvre d’une maladie qui s'empare de toute sa personne (2). Un passage de l’Agamemnon nous trace à grands traits l’évolution du mal moral chez le coupable (3). D'abord c’est l'Hybris ;
(1) On peut envisager l'Hybris à un double point de vue, D'abord en elle-même, dans ses sources ; le mal moral provient des passions, de la nature même de l’homme ; celle-ci est mauvaise. Voyez les textes déjà cités, Suppl., 762, Choëéph., 585 et Naegelsbach, nachh. theol. VI, 3, où se trouvent des exemples très-curieux. C’est à peu près la notion chrétienne du péché. On peut encore envisager le mal moral à un point de vue plus objectif, C’est l’orgueilleuse révolte de l’homme contre les lois. C'est là, à proprement dire, la conception eschyléenne du péché. De là ces termes qui reviennent si souvent : mapbzra:, nagéaciæ, dvouix, piraros, V6potä, résrokuns. Tous ils désignent l'infraction des lois
(2) Choéph., 70. Nous préférons la leçon de Paley : +ôy afriov mavaycéras
} , vou Gpoetv.
(3) Ag. 757-771. Passage très obscur.
celle-ci se propage ; elle enfante, comme dit notre auteur, encore de l’'Hybris. Le pécheur devient alors brutal; il commet crimes sur crimes. Mais ce n’est pas tout. Voilà un homme corrompu, disposé'à violer toutes les lois de l'univers. Sa constitution morale est atteinte d’une véritable maiadie. Le mal empire. Survient l’aveuglement de son intelligence. I devient incapable de distinguer le bien et le mal; à chaque instant il outrepasse les limites de son humanité. Enfin la folie s'empare de lui. Il est au fond de l’abime. Cette folie du mal, c’est l'Até. Darius nous dit : l’'Hybris, en fleurissant, a produit les fruits d’Até (4). Le chœur de lAngamemnon dit à Clytemnestre : « Le meurtre rend fou (2). Tels sont les faits qu'Eschyle a ‘ohservés. Ce sont les étapes successives dans la décadence morale et intellectuelle du criminel.Comment interprète-til ces phénomènes”? Les étudie-t-il en psychologue,comme Euripide la fait dans son Oreste? Pas du tout. I1 y voit une loi, la punition du crime par lui-même.
« À celui qui à commis un crime d’en souffrir », s'écrietil, Agassvre rh, Ainsi c’est de par la loi que les actions mauvaises s’'enchainent les unes aux autres. Mais alors, derrière la loi, il y a la divinité. Dans la pensée d’Eschyle, ne l’oublions pas, la loi n'existe que lorsque la divinité l’applique. Aussi ces deux idées, celle de la loi et celle de Dieu, surgissent en même temps dans son esprit, I y à done une divinité, un xivoy quelconque, qui réalise cette effrayante progression du mal chez le coupable, Que ce soit Zeus, l'Erinnye où l’Alastor, peu importe. Cette divinité est la garantie de la réalisation de
(1) Perses, 821.
(2) Ag., 1427.
cette loi de lengendrement du crime par lui-même. Elle hâte l’éclosion du mal chez le coupable. Elle l’aveugle ; elle lui obseureit le sens moral. C'est Xerxès qui, sous cette influence, n'a plus le jugement sain, 31e dxpoy dore pä ppovets ze (1). Bien entendu, que cet aveuglement divin n'atteint pas le Juste, celui qui obéit aux lois (2). L’aveuglement divin est le châtiment du coupable (3, Voilà pourquoi le poète nous parle dans un fragment d'une Juste tromperie de la divinité (4). C'est le dieu qui enlève au criminel le sentiment du juste et de l’injuste. Le misérable ne se doute même plus qu'il est frappé par le dieu (35). Telle est l'Até. Ce terme désigne très souvent l'effet de l’aveuglement divin, le malheur (6). Notre auteur en fait presque une personuification divine. Clytemnestre l'invoque (7). Mais tenons-nous-en au sens que nous retrouvons le plus souvent chez notre auteur. L’Até est une aberration de l’intelligence, effet d’un châtiment divin. Le
(1) Perses, 795, cf. ibid., 354.
(2) Nous rappelons les textes décisifs, qui ne laissent aucun doute sur la pensée de l’auteur. ÆEumm., 535, 313; Ag., 183, 750-762 ; Sept Th. 670.
(3) Rien de plus remarquable que la différence entre la conception de la folie, telle que nous la trouvons dans Eschyle, et celle de Sophocle ou d'Euripide. Rien de moral dans la folie du malheureux Ajax, pas plus que dans celle d'Hercule (Here. Fur. 858). Les deux poètes, sans scrupule, nous montrent les dieux, infligeant la folie à ces héros, sans raison apparente. Eschyle est resté fidèle à sa conception si élevée.
(4) Fragm. 367.
(5) Eum., 374; ibid., 561.
(6) Choëéph., 598; onoy &racr morcizuauv, Perses, 1087, Sr zic ve” éuod niuvri£ere, Ag., 1268 C'est la leçon de Weil, Gonnington, etc.: « Enrichissez de malheur. » Cf. Ibid. 735; un navire est une %rn dans Suppl, 530; le sacrifice d'Iphigénie est une Jrhix 4rn, A4g.1523.
(7) Ag. 433; Perses, 1006.
chœur des sept devant Thèbes, supplie les dieux protecteurs de la cité d’infliger aux ennemis un aveuglement de lesprit qui leur fasse Jeter les armes et soit leur perte (1). Un mot presque intraduisible résume la conception de PAté. Il est dit des frères ennemis qu’ils sont : dapovovres Gr, les dieux leur ont inspiré une folie (2). Pour bien marquer que PAté est un châtiment, notre auteur y ajoute l’épithète, üoreporowos, qui exige plus tard la dette (3). C'est celle qui appartient à l’'Erinnye (4). Enfin le poète nous fait une peinture populaire de lAté : L’Até, par sa bienveillance et ses flatteries, attire l’homme dans les rets (9). En un mot, le coupable se laisse séduire par la persuation de P’Até (6). Il se précipite dans le mal, et un jour la justice inopinément le frappe. Telle est l’interprétation qu'Eschyle donne des phénomènes de la décadence morale. Il s'efforce de les rattacher aûx grandes lois de l'univers. D'autant plus effrayant est le sort de celui qui tombe sous le coup de ces lois implacables. Plus de joie pour lui, en vérité; c’est le mot des Erinnyes (7). Dans ce système où est l’homme? Nous ne demandons pas quelle part le poète à faite à la liberté humaine dans sa conceplion du monde. Il est évident qu’il ne s’est pas posé le problème en philosophe. Mais enfin, quelle part de spontanéité reste-t-il à l’homme dans cette conception? Ces lois, appliquées avec tant de rigueur par les dieux, ne
(1) Sept Thèb., 318 et sqt.
(2) Ibid., 1001.
(3) Choéph., 383,
(4) Ag. 58.
(5) Perses, 98.
(6) Ag., 385.
(7) Eum., 493.
l’écrasent-elles pas ? Tout d’abord, mettons à part le juste, celui qui obéit sans contrainte, 4re &%yrx, selon l’expression du poète. Bien entendu, ce n’est pas à lui que le chàtiment s'applique. La divinité n’est pas arbitraire. Il ne peut s'agir ici que du coupable. La justice divine est-elle donc si inexorable ? D'abord elle est lente (1). Elle tarde tant, qu'on finit par ne plus l’attendre. Les Ermnyes sont forcées de rappeler qu'elle arrivera très certainement (2). Ensuite, le châtiment divin n’atteint le coupable que lorsque la mesure de ses crimes est remplie (3). De plus, les crimes n’ont pas tous la même gravité. Le meurtre d’une personne qui n’est pas de la même famille ni du même sang s’expie. Le chœur des sept chefs devant Thèbes distingue nettement ces deux catégories de meurtre : « Que les enfants de Cadmus luttent contre les Argiens, c'est assez : ce sang, on peut l’expier encore, mais une mort que se donnent l’un à l’autre deux hommes qui sont frères, c’est là un crime qui ne vieillit pas ‘4). » C'est sur cette distinction que repose le dénouement de l’Orestie. Apollon s’efforce de prouver qu’Oreste n’est pas du même sang que sa mère (ouiue) el par conséquent, que son crime n’est pas inexpiable. Athéné se décide pour lui, car dit-elle, «je suis tout à fait pour le père (5). » L’Aréopage tranche la question en acquittant Oreste, parce qu'il n’a pas versé un sang qui était le sien. Jusqu'à ce vote décisif Oreste a beau accomplir tous les rites de la purifica-
(1) Ag., 708, ibid., 1563 ; dixay ypovialeiour Ghoëéph., 956. (2) Eum., 555 et sqq.
(3) Ag., 766.
(d) Eum., 738.