‹ Étude sur les idées religieuses et morales d'EschyleChapitre 32 sur 32 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'originalité et l'élévation de ses idées nous paraissent marquer à Eschyle une place importante dans le déve-

(1) P.rses, 629.

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loppement religieux de son pays. À la fin du sixième siècle et au commencement du cinquième, la mythologie jouissait encore de tout son prestige; un souffle purificateur avait même renouvelé la religion nationale; la foi populaire subsistait, pleine et entière; l'élite de la Grèce ne dédaignait pas encore de la partager; le rationalisme ne sortait pas des cercles restreints des philosophes; ceux-ci n’exerçaient pas encore une influence universelle. C'était l’âge d’or de la religion grecque, n’est-ce pas? Qui aurait pu prévoir que cinquante ans plus tard, la brillante aristocratie intellectuelle de la Grèce la couvrirait de ses mépris? Et pourtant, au cœur même de la foi naïve du siècle d'Eschyle est le ver rongeur. Ce n’est pas le rationalisme. Nous venons de le dire, son heure n’était pas encore venue. (était un mal plus profond; c'était le doute moral. On ne comprenait plus le symbolisme naturaliste des anciennes légendes; on n’y voyait que l’immoralité des dieux. La conscience d’un Théognis est saisie d’effroi, en présence d’un Zeus indifférent à la justice. Obscurément, en tremblant, on se demandait pourquoi les dieux sont impurs, pourquoi injustes. Et plus la conscience s’épurait au contact des mystères, plus elle interrogeait avee anxiété les immortels de la légende. Le souffle purificateur, qui semblait devoir assurer un regain de vie à l’antique religion, menaçait de l’emporter. Dans ces conditions, on gonçoit que l’âme d’un Eschyle ait subi un ébranlement profond. Fécond pour un esprit comme le sien. N'était-il pas essentiellement synthétique, constructeur? Pouvait-il se contenter du doute moral comme Théognis, rester sans solution? Le doute semble inhérent à certains esprits. L'autorité de la tradition vient-elle à être tant soit peu mise

en question, ils ne {ardent pas à S'émanciper. Leur naturel prend ie dessus. D’autres ne peuvent supporter l’incertitude des opinions. Ceux-ci, au sein même de la mêlée des idées diverses que soulève {toujours la critique, trouvent les éléments d’une foi nouvelle. À leur insu peut-être, tout en croyant rester fidèles à la tradition, entrainés par les circonstances qui les mettent en présence de quelque doute, ils reconstruisent l’ancienne foi. Eschyle n'est-il pas de ceux-ci? On venait deutrevoir limmoralité et l’injustice des dieux; le désarroi menaçait d'atteindre les esprits. Que fait Eschyle? Hardiment il plonge dans la légende. 11 en tire les éléments les plus purs, je ne dis pas les plus raisonnables : il n’était nullement rationaliste. Sa critique fut celle de la conscience plutôt que celle de la raison. Les bégaiements du doute l’ont ramené aux sources mêmes de la foi religieuse de son pays. Aussi, où trouvez- vous une notion plus claire de la loi et partant, une idée plus élevée de Dieu? Avec lui l’anthropomorphisme semble presque s’évanouir. Ne disons pas que ce sont là des lueurs, la vision d’un autre idéal entrevu par un puissant poète et une conscience pure. (C’est sa pensée constante. On reconnait aujourd’hui que jamais poète n’a été plus réfléchi, plus conscient de son art que celui-ci. Pourquoi donc vouloir réduire ses idées religieuses à je ne sais quels instincts? N’est-il pas de la famille des Empédocle? Seulement sa métaphysique est du domaine religieux. Quant à nous, plus nous nous efforcons de pénétrer dans l'intimité de notre auteur, plus le philosophe nous apparait derrière le poète. Eschyle, croyons-nous, à tiré de la légende grecque tout ce qu'elle était susceptible de donner. Il a voulu concilier la légende

avec les exigences de la conscience. Effort digne de sympathie, mais non sans danger. S'il ne réussit pas à moraliser la légende, qui y parviendra? Cette tentative sauver la foi traditionnelle, ou lui donnera le coup de grâce. Si elle avorte, on concluera bientôt qu’il est impossible de réformer et d’épurer la mythologie. Le jour où cette conviction s’'emparera des esprits supérieurs, l’arrêt de mort des dieux homériques sera prononcé. N'est-ce pas là précisément ce qu' est arrivé? On à beau être Eschyle, on a beau écrémer la tradition, rejeter le mauvais, l’impur, on a beau reconstruire avec les pierres de taille de l’ancien édifice un temple à défier les siècles, rien ne peut sauver une religion atteinte dans ses dieux.

Et d'ailleurs qui comprendra la spéculation religieuse de notre auteur ? La distinguera-t-on de la foi traditionnelle? Assurément il n’a pas eu cette bonne fortune, et c'est là peut-être la meilleure preuve de son originalité. Voyez son successeur Sophocle ? Est-il resté dans les cadres puissants créés par son prédécesseur ? La légende a eu trop de séduction et de grâce pour ce vrai poète. Ce n'est pas que sa foi soit moins vive; il est aussi pieux qu'Eschyle. Mais le fond des idées est déjà transformé. Cest de lui qu'on peut dire qu’il est fataliste. Qu'on se souvienne d'ŒÆdipe. Sa notion de Dieu est-elle aussiirréprochable que celle d'Eschyle? Vous entendez Tencer accuser hautement Pallas Athéné de partialité (1). Le fils d'Hercule met tous les malheurs de sa famille sur le compte de Zeus (2). Déjanire dit le motfatal : la sensualité

(1) Soph., Ajax, 9592.

(2) bid., Trach:, 1966,4973, 1978:

domine même les dieux (1). Cest le scandale de la légende révélé, affiché. Le charmant athénien a soulevé les voiles. Les saintes divinités d'Eschyle ont disparu. Les dieux authentiques de la tradition sont revenus. Euripide consomme l’évolution inévitable. Avec lui, la foi elle-même disparait. S'il tient encore aux légendes, c’est en artiste. La mythologie est bien jugée. Voici sa sentence: « Moi, un mortel, je te surpasse en vertu, Ô grand Zeus 12). » Croyez-vous qu'une religion puisse vivre lorsque la conscience prononce sa condamnation ? N’a-t-on pas marché depuis Eschyle ? Dans sa foi confiante le combattant de Marathon à cru pouvoir sauver la religion nationale. Il n’y a pas réussi, mais sa tentative n’en est pas moins intéressante. Notre seul regret, en terminant ce travail, c’est de ne pas l’avoir assez mise en relief, de ne pas avoir suffisamment montré combien elle répondait aux nécessités religieuses du commencement du cinquième siècle. Avec Eschyle la religion grecque arrive à la plus haute moralité dont elle était capable, pour retomber bientôt, hélas, et dans quels abimes !

(1) Zbid., 443.

(@) Herc. Fur., 312, cf. 212.

Vu :

Le Président de la soutenance,

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