‹ Étude sur les idées religieuses et morales d'Eschyle [microform]Chapitre 12 sur 12 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'originalité et l'élévation de ses idées nous paraissent mar(iuer à Escbyle une place im])ortante dans le déve-

(1) l\rscs, 62U.

loppement relij^ieux de son pays. A la lin «lu sixième' siècle et au commencement rlu cinquième, la mythologie jouissait encore de tout son prestige; un souille pui'ilicateur avait même renouvelé la religion nationale; la foi populaire subsistait, pleine et entière; l'élitedela (irèce ne dédaignait pas encore de la partager; le rationalisme ne sortait pas des cercles restreints des philosophes; ceux-ci n'exerçaient pas encore une influence univei'selle. C'était lage d'or de la religion grecque, n'est-ce pas? Qui aurait pu i)révoir (jue cinquante ans plus tard, la l)rillante aristocratie intellectuelle de la Crèce la couvrirait de ses mépris? Et pourtant, au cœur même de la loi naïve du siècle d'Eschyle est le ver rongeur. Ce n'est pas le i-ationahsme. Nous venons de le dire, son heui'e n'était pas encoi-e venue. C'était un mal plus profond; c'était le doute moral. On ne comprenait plus le symbolisme naturaliste des anciennes légendes; on n'y voyait que l'immoralité des dieux. La conscience d'un Théognis est saisie d'ellroi, en pi'ésence d'un Zeus indilïérent à la justice. Obscurément, en tremblant, on se demandait pourquoi les dieux sont impurs, pourquoi injustes. Et plus la conscience s'épurait au contact des mystères, plus elle interrogeait avec anxiété les immortels de la légende. Le souftle purificateur, qui semblait devoir assurer un regain de vie à l'antique religion, menaçait de l'emporter. Dans ces conditions, on conçoit que l'àme d'un Eschyle ait subi un ébianlen'ient profond. Eécond pour un esprit comme lésion. X'était-il pas essentiellement synthétique, constructeur? Pouvait-il se contenter du doute moral comme Théognis, rester sans solution? Ee doule semble inhérent à certains esprits. L'autorité de la tradition vient-elle à être tant soit peu mise

en question, ils ne tardent pas à s'émanciper. Leur naturel prend le dessus. D'autres ne peuvent supporter l'incertitude des opinions. Ceux-ci, au sein même de la mêlée des idées diverses que soulève toujours la critique, trouvent les éléments d'une foi nouvelle. A leur insu peut-être, tout en croyant rester fidèles à la tradition, entraînés par les circonstances qui les mettent en présence de quelque doute, ils reconstruisent l'ancienne foi. Eschyle n'est-il pas de ceux-ci? On venait d'entrevoir l'immoralité et l'injustice des dieux ; le désarroi menaçait d'atteindre les esprits. Que fait Eschyle? Hardiment il plonge dans la légende. 11 en tire les éléments les plus purs, je ne dis pas les plus raisonnables : il n'était nullement rationaliste. Sa critique fut celle de la conscience plutôt que celle de la raison. Les béi^^aiemenls du doute l'ont ramené aux sources mêmes de la foi religieuse de son pays. Aussi, où trouvez- vous une notion plus claire de la loi et partant, une idée plus élevée de Dieu? Avec lui l'anthropomorphisme semble presque s'évanouir. Ne disons pas que ce sont là des lueurs, la vision d'un autre idéal entrevu pai' un puissant poète et une conscience pure. C'est sa pensée constante. On reconnaît aujourd'hui que jamais poète n'a été plus rélléchi, plus conscient de son art que celui-ci. Pourquoi donc vouloir réduire ses idées religieuses à je ne sais quels instincts? N'est-il pas de la famille des Empédocle? Siulement sa métaphysique est du domaine religieux. Quant à nous, plus nous nouselforçons de pénétrer dans l'intimité de notre auteur, plus le philosophe nous apparaît derrière le poète. Eschyle, croyons-nous, a tiré de la légende grecque tout ce qu'elle était susceptil)le de donner. 11 a voulu conciMer la légende

Il I

avec les exi';»eiices de la conscience. EiToit di^ne de svmpathie, mais non sans (lan<'er. S'il ne réussit pas à moraliser la légende, qui y parviendra? Cette tentative sauvera la loi traditionnelle, ou lui donnera le coup de «^l'àce. Si elle avorte, on concluera bientôt qu'il est injpossible de réformer et d'épurer la mythologie. Le jour où cette conviction s'emparera des esprits supérieurs, l'arivt de mort des dieux homériques sera prononcé. N'est-ce pas là précisément ce qui est arrivé? On a beau être Eschvle, on a beau écrémer la tradition, rejeter le mauvais, l'impur, on H beau reconstruii'e avec les pierres de taille <le l'ancien édifice un temple à défier les siècles, rien ne peut sauver une reh"gion atteinte dans ses dieux.

Et d'ailleurs qui comprendra la spéculation religieuse de notre auteur ? La distinguera-t-on de la loi ti'aditionnelle? Assurément il n'a pas eu cette bonne fortune, et c'est là peut-être la meilleure preuve de son originalité. Voyez son successeur Sopliocle ? Est-il resté dans les cadres puissants créés par son prédécesseur ? La légende a eu ti-oj) de séduction et de grâce f)our ce vrai poète. Ce n'est pas ([ue sa foi soit moins vive; il est aussi ])ieux qu'Eschyle. Mais le fond des idées est déjà transformé. C'est de lui qu'on peut dire qu'il est fataliste. Qu'on se souvienne d'Œdipe. Sa notion de Dieu est-elle aussi irréprochable que celle d'Eschyle? Vous entendez Tencer accuser hautement Pallas Athéné de partialité (I). Le tils d'Hercule met tous les malheurs de sa tainille sur le compte de Zeus (t>). Déjanire dit le motfatal : la sensualité

(I) Soph., Ajax, 95'i.

Ci) Ihid., Trach., riOC), I27S, 1278.

domhie même les dieux (1). C'est le scandale de la léuende révélé, afficlié. Le charmant athénien a soulevé les voiles. Les saintes divinités d'Eschyle ont disparu. Les dieux authentiques de la tradition sont revenus. Euripide consomme l'évolution inévitable. Avec lui, lafoi elle-même di?paraît. S'il tient encore aux légendes, c'est en arlisk^ La mythologie est bien jugée. Voici sa sentence : « Moi, un mortel, je te surpasse en vertu, o grand Zeus \^1). » Croyez-vous qu'une religion puisse vivre lorsque la conscience prononce sa condamnation ? N'a-t-on pas marché depuis Eschyle ? Dans sa foi confiante le combattant de Marallion a cru pouvoir sauver la religion nationale. 11 n'y a pas réussi, mais sa tentative n'en est pas moins intéressante. Notre seul regret, en tei'ininarJ ce travail, c'est de ne pas l'avoir assez mise en relief, de ne pas avoir suffisamment montré coml)ien elle répondait aux nécessités religieuses du commencement du cinquième siècle. Avec Eschyle la religion grecque arrive à la plus haute moralité dont elle était capable, poui' retomber bient(M,, hélas, et dans quels abîmes !

(2) llerc. Fur., 3;2, cf. 212.

Vu :

Li' Président de la soutenance,

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