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Mais Kscliyle ne conçoit pasThidividu, en hii-mème, en dehors de son entouru^^e. Une étroite solidarité morale unit tous les niernlires de la même famille. A-t-il cliefché à déterminer la paît exacte de responsal)ilité qui revient et à l'individu et à sa famille? C'est là, est-il nécessaire de le dire? une (juestion qui ne se présentait pas même à son esprit. Nous venons de voir que la conception d'Eschyle n'exclut pas toute spontanéité humaine, l/homme conserve dans les limites de son humanité une part de liherté très considérahle. Les textes vont nous montrer qu'au sein même de la lamille , où Tindividu semhle s'elVacer entièrement, il lui reste la responsahililé. l/auteur a-t-il voulu sauvei^ai-der jusqu'au l)out les di'oits de ]a moiale et admirerons-nous la lo^lipie de sa pensée? Que l'on ne nous prête pas des suppositions aussi tranchées. Eschyle maintient la responsal)ilité de l'individu, parce qu'au fond rien n'est plus contraire à sa conception de Dieu et de l'univers que toute esi»èce de prédestination ou de fiitalisme. Il ne faut pas, en outre, ouhlier que, Iorsc(ue nous cherchons à déterminer quelle est la place deThomme dans le système d'Eschyle, il faut se gai'der d'insister. Sa pensée le [)ortait ailleurs. L'analyse des sept chefs devant Thèbes ou de YOrestie nous montre un enchaînement organique des crimes de familles (I); les forfaits des pères appellent ceux des fils. C'est là une conception que l'auteur semhle avoir empruntée à Stésichore (2). Eschyle en a fait la raison d'être de son système
(I) Bucliholtz, die sittl. Welldnsch. des Pind. und .Esch.,[). 18t> ; Schmidt, die Etii. der ait. Griech., I, p. 2H Hild, Les démons en Grèce, p. 175, Paley's A\sch. préface p. til .
C2) Srhmiflt, T, p. 245; Hild, démons, p. 155 ot 184.
tl•ilo^i(lue. Dans cette forme dramati^iue, la conception morale et la conception artistique constituent une admirahle unité. L'une est aussi indispensable que l'autre. La preuve en est que , lorsque Sophocle et Euripide ont abandonné la conception eschyléenne des crimes de famille, ils ont également écarté l'arrangement trilogi-
que.
Derrière cette succession sinistre de meurtres au sein de la même famille, il y a la divinité. C'est elle qui en pousse les membres à s'entietuer. C'est une Até, suprême châtiment, qui aveugle les maudits. « 11 v a », s'écrie le clueur del'Agamemnon, ^c un lien puissant enti'e cette famille et l'Até (i). » La divinité qui hispire l'Até, c'est le plus souvent cette personnification abstraite du châtiment l'Alastor, c'est encore Zeus (t2), c'est Diké (3), ce sont les Arae (4), ce sont surtout les Er nnyes (5). Celles-ci s'attachent aux familles criminelles; Eschyle le^s appelle ^(ivYovoiiG). De même l'Alastor est uiioVuo.v vcwn? (7). En un mot, les crimes s'engendrent les uns les autres dans la mêiiie famille. C'est une divinité cpii maintient cette fécondité du meurtre de génération en génération. On se souvient de cette peinture horril)le des Erinnyes, qu'évoque la visionnaire d'ilium. Le cri désespéré du chœur des
(1) Ag., 15GC. Nous traduisons d'apW's la loron donnée par Paley, x.xoU.Tar^Evo: Trpôç ara ; cf. 7. ttÔv.ç 1^^^^. vc^i 'At.ç a^yx. Choéph.,
406; ihid. 635.
(2) Choéph., 395.
(3) Ihid., 950.
(4) Sept Th., 951-056.
(5) /!:um.,934; (:/ioc/)/i., 651 .
(6) Ai)., 1190.
(7) Thid. 1477.
Choépliores n'est i)as de trop : « (Juand s'apaisei'a dans Tassoupisseinent la violence d'Alé ! »
Telle est la conception du crime au sein de la ianiille, développée par Eschyle. Qu'on ne se lude pas de conclure au fatalisme (1). IVaboid c'est toujours une premiùi'e Tante, un premier acte de l'lly])risfjui provo(pie ce décliainement du châtiment divin (2j. Nous n'insistons pas, api'ès tant d'autres, sur les causes toutes morales qui ont amené la l'uine des Pi'iamides, desPlisthénides ou des Labdacides. Le soin que le poète a mis à rappeler le crime originel, le point de départ de la série d'horreurs qui se déroule à travers sa trilogie, montre qu'il voulait .à tout prix sauve-
arder la justice divine. C'est l'homme qui lâche? lui-même sur sa famille la « meute » des Krinnves. Mais enfin, dans cette race maudite, n'y a-t-il pas des innocents? Faut-il qu'il périssent aussi?
Sur ce point aussi la pensée du poète n'est pas moins élevée. Elle ressort clairement du dialogue entre le clKeui' et (llytemnestre, après la mort du roi. La reine vient de fra[)per son époux. Elle reparait sur la scène, couverte de sani2-; elle avoue sans honte son crime. C'est une juste vengeance; il a otlert Iphigénie en sacrifice. A son toui' maintenant. Pourcpioi cet homme adultère, bien aimé des Cryséis, ne subirait-il pas le châtiment mérité ? Le choeur exprime son horreur; il se souvient de cette suite lugubre
(I) Nous suivons les traces do riili([nos comme Schmidt, Elit, der ait. (rriech, I, 2U et s<i«j ; lliicliliolt/, ciic stitlL WeAtdnsch. des Pind. nul jKscIt, p. 180 ; voii' surtout le chapitre d(^ M. Hild sur les démons <lans la tragédie; Decharme, Revue des Religions, IV, p. 338. Nos recherches personnelles nous font croire qu'ils ont beaucoup plus raison que les partisans du prétendu fatalisme. (•2) A;/., 1 103 et sqq ; ih id., ^217-223, etc.
(lcloifails;ils'écne:«C)(liviniléqiii;illa(iues(elletumille..> Clyleinnosli-p s'empare tlo celle parole ; elle y voit sa justiliciilion. « Oui ^ rlil-elle, " lu viens par tes paroles -Vexpriirier l'idée juste lors(iue tu as invoqué le monstrueux (I) (lieu vengeur de celte race. Car c'est -race à lui tpi'elle u dans les entrailles l'ardent désir de laper le sang. Avant même (lue l'ancien malheur ait cessé, voici un nouveau meurtre ». Le chœur répond : « Ah! vraiment tu mentionnes un dieu vengeur grand et dont la colère est ternhie. » Puis discrètement il rappelle que c'est elle <pii de sa hache à deux tranchants a Irappé le roi. Clyteniueslre u compris, elle s'écrie : . Tu prétends que ceci est mon (Kuvre. Ne m'appelle p s l'épouse d'Agamemnon. Celle tjue tu vois, c'est l'ancien (4 violent Alastord'Atrée, l'hôte cruel. C'est lui qui a pris les traits de la femme de cette homme, maintenant un cadavre. C'esth.i quiasacritié cet homme. La mort d'unguoriiera payé celle des deux entants. « Mais voici la riposte, claire, indiscutahle. C'est le verdict de la conscience du poète : ..< Qui donc témoignera que tu n'es pas coupable de ce meurtre, quoi(iu'assurément le dieu vengeur a pu être ton associé'.' « Plus loin, le chœur jettera à la reine en lace son meurtre et son achiltère. li est dillicile de ne pasadmetire que l'auteur ait voulu, dans ce dialogue, rétablir les responsabilités et écarter certains sophisines commodes qu'il met dans la bouche de Clytemnestre. On peut s'attendre à tout d'une conscience comme la sienne. Si j'osais exprimer toute ma pensée, je dirais (lu'Kschyle est plus théoricien qu'on ne veut bien l'admettre. Cet homme me paraît très conscient de sa pensée.
(1) Nous pivféions la le(:on de Heiniann, ^Veil .-te, ruiri/yvi v, ('■(lOf'/HC, ('n!;i':iissé (le san;;'.
ÎH) —
Kt encoi'e si c'était là un dialogue isolé, mais i*elui (FKtéoele et du chœur des Sept chefs est identique. Même rlésir du enté du prince de se disculper eu accusant la divinité. « Les dieux nous ont abandonnés », dit-il. Du coté du chœur, c'est le môme soin de rappeler la responsabilité humaine. Ecoutez ces paroles remarquables : « La divinité, lorsqu'on change à lemps de disposition, cliange aussi et souftle un vent plus doux (1 ). » En un mot, Clytemnestre meurt, autant à cause de ses ciimes personnels (jue par suite de la malédiction héréditaire. Oreste la frappe parce qu'elle est adultère. Egiste a beau dire qu'il venge, en justicier, le cnme d'Atrée. 11 meurt parce qu'il a séduit la l'eine. Agamemnon a sacriiié Iphigénie à son ambition. Il expie son crime. Le dieu n'a cossé de poursuivre la race d'CEdipe que lorsqu'il est devenu maître de Polynice etd'Etéocle (2), parce qu'ils ont ajouté aux crimes de Laïus leur impiété et leur Hybris. Tout autre est le sort d'Oreste. Lui aussi est l'instrument du châtiment divin de sa famille. Mais combien différent ! Que d'hésitation avant de fi'apper sa mère ! Seul le commandement catégorique d'Apollon le décide. Il ne souille pas sa fonction terrible d'un péché personnel. Voilà pourquoi il sort acquitté de l'Aréopage. En lui finit la série des crimes. Le Vengeur dort désormais d'un profond sommeil. N'avonsnous pas le droit de demander qu'en présence des textes que nous venons de citer, l'on ne se hâte pas de taxer d'immoralité, la conception de notre auteur, et de ne voir dans ses idées religieuses qu'un vague fatalisme ?
{{) Sept Th., 705-708.
(2) Tbid., 9(>0.
CIlAPITPiE VI
Les divinités chthoniennes et les Mo.ts
Nous n'insisterons pas longtemps sur cette i)artie de notre sujet. Il n'y a pas ici lieu à de grandes dillérencc^s
d'opinion (I ).
On ne peut méconnaître l'importance di^ (iè, la tei're, dans la pensée de noire auienr. En elle sont .léposées les lois universelles. Elle est mùi-e des Erinnyes, i[u\ conservent l'ordre. C'est délie que ces divinités tiennent leurs fonctions (^2). Les Arae sont dans les demeures de la lerre (;V). Diké intimement unie aux Ei'innyes, l'est aussi avec Ce. En elle estlasouicede lajustice. Le sang absorbé par la terre nouri'icière laisse à la surface une tache qui crie vengeance (4). En un mot, la lerre et les divinités chthoniennes garantissent les droits les plus sacrés et les plus terribles, ceux de la rétribution. Non moins é(|uilables (pie les Olympiens, leur justice semble moins sereine,
plus sévùre. En elles s'incarne l'ancien droit du talion, 5pxa.vr...0av. Aussi c'cst vcrs cllcs quc se tournent ccmix (,ni demandent justice. C'est à elles, autant (pi'à Zens, qu'en appellent Oreste et sa sœur (5). Les Suppliantes
(1) Voyez en paiticulior M. (iirar.l, Sent, reluf. (VIIoui. ,) Ksch.,
(-1 Eiiiit., 321 et s<jii.
(3) J6<tZ., 417.
(i) Chocph., 00.
(.%) Choi-ph., M):y.
— loi —
s'écrient qu'elles iront vers lec« dieux clitlioniens, puisque les Olympiens ne les écoutent pas(l). « 0 terre, préservemoi (rAri>us » s'écrie lo (t>). De môme Hadùs n'oublie pas les crimes; il les punit (3). L'application de la justice, telle est la fonction générale des dieux de la teri-e (4). C'est par elle qi.e les Olympiens et les Clitl ioniens se rencontrent dans
l'unité d'action\jEscliyle a voulu rapprocher et réunir dans un même conseil les dieux anciens et les dieux nouveauxj Il les réconcilie dans l'Oi'estie, comme il avait réconcilié Zeus et le Titah.^Dens sa pensée, les dieux sont multiples, mais l'unité de leur action est parfaite. Ils ont une fonction commune, l'application de la loi. Pour mieux marquer l'union du monde souterrain et du monde supérieur, il parle du Zeus des morts (5). Mais puisque la terre conserve les lois éternelles, elle contient aussi les secrets de l'avenir. Elle est la source des oracles. Apollon a reçu d'elle le pouvoir fatidi(iue. C'est des régions souterraines que surgissent les songes, révélations, eux aussi, de l'avenir. Il y en a qui annoncent uniquement quelque événement à venir. Tel est le songe d'Atossa, tel celui d'Io. D'autres ressemblent au remords, ils font pressentir au coupable le châtiment mérité. Dans la pensée de notre auteur, c'est la nuit (jue l'esprit est le plus éveillé ; c'est alors que le souvenir du passé trouble le cœur (0). On se souvient du songe de Clytemnestre, précurseur de sa mort. C'est la nuit ([ue la terreur du presseiUiment fait
(1) Suppl.,[:iijAm.
(2) Prom , 569.
(3) Eum., 273-275.
(4) Choéph., 40. Verses, G2S-&M).
(5) SuppL. 157.
^6) Ag., 170, Choèph,, 285, Eum., 105,
tr^.
trembler (1). Telles senties anciemies et vénérables divinités de la terrei
Mais l'homme, que devient-il après la mort? Eschyle, comme ses prédécesseurs, ne croit pas à la dispai'ition définitive de l'homme. On connaît ces paroles du chœur des Chocphores : « La dent dévorante du feu ne détruit pas le sentiment du mort. Plus tard, il manifeste son courroux (t2). » Il est vrai que cette exislence après la vie est bien triste On n'est qu'une ombre, un specti'e, ovyp (3). C'est l'homme, mais diminué. Avant que Darius s'émeuve, il faut qu'on lui raconte, en détail, le grand désastre des Perses (4). Le phénomène de la mort laisse l'homme appauvi'i, pourtant très reconnaissal)le. C'est Darius qui sui^git du tombeau, avec sa tiare et sa sandale (5). Appal'emment celui-ci est resté couché au sépulcre. C'est là sa demeure. Il ressent l'ébranlement des plaines sous le choc des ai'mées, le creusement des ornières par les roues des chars de guerre. Oreste et Electre ont bien l'air de croire que leur père n'est pas sorti de son tombeau, qu'il y est localisé ((]). Et pourtant tous ces morts ne demeurent-ils pas dans le même lieu? Agamemnon n'est-il pas encore roi parmi les ombres? (7) On se souvient des plaintes de Clytemnestre; elle subit les insultes de ces spectres (8). Elle dit encore que, sans doute, son Iphi-
(1) Choéph.,2SS.
(2) IbicL, 323-326.
(3) Eum., 116.
(4) Perses., 715.
(5) ihid., cm.
y(j) Choéph.^Tl^.
(7) Ibid., 355.
(8) Emn.,91.
<»éMie ira à la rencontre de son meurtrier, lorsqu'il traversera le fleuve et lui enlacera les bras autour du cou (1). Darius aussi se dit roi parmi les morts. Les Suppliantes d'autre part disent que les morts ont leurs cercueils (t>). llseml)le que nous ayons là des croyances assez contr'adictoires. Le mort reste-t-il dans sa tombe ou domeuret-il dans un Hadès quelconque? Ces deux conceptions se
trouvent cbez notre auteur.
Quel sort attend les morts dans le séjour souteirain? Un passage des Suppliantes fait croire à un jugement quelconque, présidé par Hadès. « Là, un autre Zeus, selon la tradition, juge sans appel les crimesdes coupables (3).» Escliyle nous dit qu'Alastor poursuit le criminel jusque dans [ladùs(4). De même FKrinnye (5).
L'influence des morts sur les vivants tient une place considérable dans la conception escbalologique de notice auteur. Le Crrec ne sépare pas l'en-deçà de l'au-dt^là par un abîme infrancbissable. Le monde des morts touclieau monde des vivants. La mort n'est-elle pas l'existence continuée dans de nouvelles conditions? Le défunt ne conserve-t-il pas ses passions, ses rancunes et ses alTections? Aussi les morts ne laissent pas d'intluer sur les vivants. Ils le font, presque en tant que puissances clitboniennes. On les bonore avec une certaine mesure de crainte. Ils sont fafvVTtpioi. Ils ont le droit de vengeance. La victime du meurtre suscite les Erinnyes (0). Zeus, la Diké, Iladès,
(1) Afj., 1520etsqq.
(2) Suppl, t>6.
(3) Ibid., t>30et sqq.
(4) Suppl, 4f(j.
(5) Eum., 267, 374, 388.
((>) Chorph , 402, Ihid.. 28(>, Eum. 7()7.
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lui garantissent l'accomplissement de la loi du sang. Le mort exerce cette influence funeste ou bienfaisante, sans sortir de Iladès. Les dieux souterrains ne laissent pas aisémentsortir l'ombre. Il faut qu'on invocpie spécialement Gé, Hadès, Hermès psycbopompe pour obtenir l'apparition d'un mort (1). C'est donc le plus souvent de la terre où il est enfoui que le mort fait sentir son mécontentement. On le voit, les béros morts, car il ne s'agit que de ceux-ci dans les drames d'Eschyle, participent aux principaux attrilnits des divinités cbtboniennes. Comme celles-ci, ils représentent l'ancien droit du talion. Il mamiue à tous ces babilants de Hadès la sei'eine é(iuité des Olympiens. Les effluves enivrantes de la terre leur portent à la tète. Ils sont plus impitoyables que les dieux du ciel. Au point de vue de l'art, les puissances souterraines constituent un groupe d'acteurs des plus importants. Au point de vue moral, elles sont avant tout les divinités du sang ; elles punissent les grands crimes. C'est ainsi que notre auteur leur assigne une place maripiée dans l'économie du monde ; elles prennent part au gouvernement de l'univers. C'est ainsi (lu'il atteint son but : une seule loi et une action identique et commune de tous les dieux, réalisée par l'application rigoureuse des lois universelles.