CHAPITRE II
Action des dieux dans le monde moral
Comment les dieux appliquent-ils la loi dans l'univers? e"est la quosiion ({u'il nous faut maintenant aborder. Puisque notre t)ut est de montrer le lien intime (jui existe entre les idées religieuses et les idées morales de noire auteur, nous ne pnrlerons pas de Faction des dieux dans le monde physique. Nous nous bornerons à exposer sa conception du gouvernement de l'iiomme pai' les dieux. Nous l'avons vu, l'essence de la divinité, c'est d'appliquer la loi. Conception, celle-là, commune à tous les Crées, conception loule répu1)licaine, puisque les dieux joueid le même rôle dans l'univers que les magistrats dans la cité. Seulement, Escbyle, en faisant ressortir si nettement la suprématie de la loi, a du môme coup dégagé plus claii'emient qu'on ne Tavait fait jus- (ju'alors la notion de Dieu. Cette précision, que notre auteur a donnée à la conception greccpie de la divinité, amis pleinement en évidence la conséquence qu'elle impliquait : la justice absolue des dieux. Ost là la conclusion logique de ces deux prémisses que nous avons exposées dans noti'e premier chapitre, la notion de la loi et la notion de Dieu. Les dieux a])prKpient la loi suprême, en d'autres termes, ils identitient leur volonté avec la loi d'ordi'e et de justice. Ils ne peuvent donc faire le mal, commettre une injustice
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sans s'msurger contre la loi dont ils sont la garantie suprême. Un dieu injuste ne serait plus un dieu ; il n'aurait plus sa raison d'être, puisq \e les Crées, et en particulier Eschyle, ne conçoivent la divinité qu'en tant qu'appliquant la loi universelle. Loin de nous de prétendre (ju'Eschyle soit arrivé, 'par un syllogisme, à une conception de la jusiice divine, affirmée par lui, comme nous le verrons, avec tant de rigueur. Nous n'avons pas toujours une conscience très claire du lien qui nous force à passeï* d'une conception à une autre. Nous ne disons que ceci : Eschyle, arrivant après le long travail d'épuration des conceptions religieuses que 'nous consiatonsau VI^ siècle, a pu dégager, plus nettement qu'on ne l'avait encore fait, les idées de la loi et de Dieu, ^fout naturellement, sans ;rop s'en rendre compte, il en est venu à aflii'mer ce qu'elles impliquaient si nécessairement, la justice absolue des dieux.
Je remarque une autre conséquence, impliquée dans la conceplion grec([ue de DieU;, lelle qu'elle sui'gissait, enlin , de la confusion des légendes. Conséquence qui devait linir par érJaler hU ou tard et que nous voyons apparaît^, timidement, à l'insn du pieux f]schyle, dans ses tragédies. (Crest l'élimination de l'autliropomorphisme, je luî dis pas du polythéisme. La justic;^ absolue de la (bvinUé n'implique pas son unité. Le grand conseil du monde peut être aussi juste qu'un seul souvei'ain deruniversj Si les philoso[)h(^s ont j'(q)ouss(^ 1(^ polythéisme, ce n'est [)as parce qu'ils on! cru qui* le gouvernement du monde pai' ])lusieurs dieux ne pouvait être juste, c'est parce qu'ils ont cherché à ex[)li(pier la formation du mond(^ au moyen d'un seul et même* principe. Aussi ils ont trouvé absurde
la croyance populaire à une inullitude de dieux. 11 n'eu est pas de même de l'antliropomorphisme. Si les dieux sont parraitement justes, comment pouvons-nous leui' prèteinos faiblesses et nos passions ^^ Comment [jouvons-nous les liumaniser? Notre humanité peut- elle jamais servir de manteau royal à la justice absolue? Eh bien ! que dit l'histoire? Elle confirme à la lettre ces conclusions. C'est au nom de la morale que les philosophes, depuis Xénophane jusqu'à Platon, ont combattu les dieux d'Homère. Mais ne sortons pas de la sphère religieuse. Nous constatons dans ces deux siècles féconds qui ont précédé les o-uerres médiques, un double courant de pensée relii-ieuse. L'un entraine l'élite des àrnes, l'autre charrie la masse du peuple. C'est dans les hautes sphères de l'intelligence et de la piété «[ue s'est opérée l'épuration progressive des idée religieuses de la Grèce qui atteignent, avec Eschyle, leur plein développement. C'est là que l'on allirme avec une insistance croissante la sainteté et la justice des dieux (I). L'anthropomorphisme d'Eschyle n'est-il pas bien pâle? Sont-ce là les dieux (rilomère? L'atlitude est sévère, la conduite irréprochable. Voilà où on en était venu. L'authi'opomorphisme se mourait à mesure que l'idéedeDieu s'épurait. D'autre part, tandis que les notions religieuses arrivaient, pour ainsi dire, à leur pleine croissance dans les âmes les plus élevées, elles avortaient, plantes ral)Ougries, dans la conscience popuhiire. Kt alors (pie voyons-nous? Ici plus la sainteté et la pureté de la divinité se voilent, en un mot, plus la religion s'étiole et devient une misérable superstition, plus ranthiopomor-
(1) Sclmii<tt, Eth. der allen Gr., I, |>. 50-5:^.
phisme s'exagère (l). Quelques exemples mettront en pleine lumière le fait que nous signalons. Le fond obscur de la pensée populaiie fera ressortir avec d'autant plus de vigueur la clarté sereine de celle de notre auleui*. Ainsi, dans les premiers vers de l'Odyssée, Zeus se plaint que l'homme accuse les dieux de ses fautes et de ses malheurs. Le mot dont le poète se sert, xy./cz, nous dit M. Schmidt, signifie à la lois le mal moral et sa conséquence, la soulïrauce, les maux ('2).
Dans les Troyeimes d'Euripide, llécube dit (pu^ Ton met toutes les folies sur le couq)te d'Aphrodite (o). Mais prenons (pichpies exemples dans Héi^odote, cet éci'ivain si modéré, qui représente fo[)inion courante, celle des honnêtes gens de son temps. (Jue dit Soloii àCi'ésus? «Tu me })oses une question au sujet des affaires humaines, à moi qui sais que la divinité est d'nne disposition tout à fait ondirageuse et d'humeur à troubler Hiomme (i) ». Crésus dit à Adrastus qui lui a tué son lils : Tu n'es pas, toi seul, cause de ce malheur, mais c'est quelque dieu (5). Crésus, en descendant de son l)ùcher dit à son vaiinpieur Cyrus : C'est un dieu des Hellènes <jui est cause de tout ceci. Il m'a poussé à faire la guei're (G). Artabane dit à Xerxès, et l'on ne })eut dout(\r que ce sage conseiller ne nous donne les idées de l'historien lui-même : Dieu, nous ayant fait goûter des plaisirs de l'existence, se mon-
(i) Sclimidt, I, \k 2:U-I>3(j.
(2) Schiiiidt, Etii. der ait. Cir. p. 232.
tre, même en cela, jaloux (l). A d'autres moineiils l'excelleiil conteur reconnail que c'est l'I.omme qui est coupable. Ci-ésus. lors(iu'il reçoit la réponse de roracle delViplies déclare que c'est sa faute et non celle du dieu Cl). Li voilà, la pensée populaire dans sa naïveté et dans ses Ihictuatiôns. Tantùt lliomuie s'accuse lui-même, tantôt il iml.ute tout le mal à la divinité. C'est qu'il était hiendiUicile de croire, sans llécliir, à la. justice absolue des dieux, en présence de tant de faits (pii semblaient la démentir à cliaque instant, et surtout en présence d'un auLbropomorpbisme exagéré (jui avait coiniilètement elVacé le sons naturaliste des anciens mytlies. l'ourlant le (irec n'alla jamais jus(pi'à concevoir un dieu du mal. l'as de Satan dans la religion "recoue (:>). Voilà où allait la pensée populaire et mémo celle (riiomHVies i^cm comme Hérodote. Aussi, comme nous le disions, ù celalUiissemeiil de la conscience religieuse, surtout à partir des -ueires médi(iues, correspond l'expansion de ranlliropomorpliisme. On sail à (jucl dei^ré de sui)erstilion abrutissante le peii[)le- est tond)é, même à Athènes. Après Eschyle, Tidéc^ de di(Mi, en dehoi's de^ [.hilosophes et de (iuehpies honnnes commi^ Knrijiidc, très certainement s'amoindrit. Eschyle, avons-nous dit, incarne en lui les aspirations relii^ieuses les plus i)ures de son i)ays. Il est resté tidèle à sa conception de Dieu. La volonté des dieux et la réalisation de la loi sont identi(pies. Ees dieux donc ne sont jamais arbitraires, injustes. Us chàli(Mit l'impie, mais ils récompensent Thonmic de bien.
(1) Vil, 40.
(3) Revue de V l liât olve des religions, deiuicnie tuuiée, p. 331) article de M. Dccharme.
C'est là leur conduite^ invariable. Parmi tant d'autres passages, en voici un qui ne laisse pas de doute sur la pensée de l'auteur. Novm choisissons, de préférence, les morceaux que nous citons dans les chœurs, puisque l'on s'accorde à y reconnaître les idées personnelles du poète. Nous lisons ces paroles frappantes dans les Euménides : « Dieu préfère en tout la mesure. Il regarde avec défaveur tout excès. J'ajoute une parole qui s'accorde avec ce que je viens de (Vive. En vérilé, l'orgueil est (ils de l'impiété. Mais lorsque VcsprU est sain, on a la prospériîé que tous désirent et ([ue tous demandent. Je te dis : en toute circonstance, respecte l'autel de la justice. Ne le foule pas aux pieds, en impie, par amour du gain. Car le châtiment l'atteindra. La tin sera celle que l'on a méritée. C'est pourquoi, que chacun donne la])remière place au respect ({ui est du à ses pi»rents et (lu'il vénère l'hospitalité qui honore l'éfi-anger. Celui qui^ voloniairemenl^ sans contrainle, demeure juste, prospérera. Il ne périra jamais complètement'. AFais je dis que l'audacieux transgresseur qui, sans éga?'(l pour la loi de la justice, agit, sans règle, selon son caprice, sera bien forcé un jour con]n)e le nautonier, de carguer sa voile, une fois les vergues brisées, lorsque le malheur l'aura surpris. VA lui, emporté dans un tourbillon inéluctable, cre aux dieux qui ne l'écoutent pas. La divinité se rit du malheureux imprudent lorsqu'elle le voit, contre son attenle, fait)le et à la mei'ci de ces calamités incîxtricables, et ne pouvant [)as maintenir la tète au-dessus des Ilots. Le joui' viendia où, heuitant son ancienne pi'ospérité sur le récif de la justice, il périra, cor-ps et àme, sans (pi'on le j)leure (I ) >>. Le [)assage paraît suf-
(1) V. ,Vi9-5().5.
fisammeiit concluant. Qu'il ine soit poiirUiiit permis de multiplier les exemples et de discutei' la question à fond, cu', comme le dit AI. Decliarme, « on a to^t de parler de la puissance du destin et de son action fatale chez Esclivle;
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erreur tenace, accréditée, qui n'est pas encore détruite aujourd'hui (1) ». Voici encore un passage où l'auteur semhle opposer son opinion au p:éjugépopulaii'e : « On a dit que les dieux ne daignent })as se préoccuper des mortels (pii ont foulé aux j)ieds la sainteté du mariage. Cchii (pii a dit cela, est impie. Il a été manifesté que les dieux s'occupent des mortels, même aux descendants de ceux "ui, dans leur présomption, s'enflent d'orgueil plus ((u'ils ne le devraient (2) ». Le chœur de l'Agamemnon s'('crie : « La justice resplendit même dans les cases enfumées et honore l'homme droit. Atais, les yeux détournés, elle ahandonne les palais plaqués d'or, maison les mains sont impures, poiu' aller dans celles où est la piété. p]lle ne vénère point la puissance de la richesse, frappée, fausse monnaie, à l'efligie de la louange populaire (3) ». Le chœur des Su|)plianles dit au roi d'Argos : « Si tu respectes les droits du suppliant, tu ne sei'as jamais dans le hesoin (i) ». Pour l'encourager, le chœur lui dit encore : « Fais de la justice ton alliée; préfère ce qui estsaintauxyeux: des dieux (T))». Que Ton relise ces j)rières si ferventes que ce même chœur des Danaides adresse à Zeus. Elles en appellent à sa justice; illesprotégera(Gj.Glytemnestre, elle-même, reconnaît
(1) /?cy. des rel.^ article déjà cite, tome IV, p. 338.
(3) Ihid., 773-780.
(4) Sifppl.,36}.
(5) Ibid., 395-396.
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la justice sui)érieure des dieux et elle dit des vain(]ueurs de Troie : « S'ils vénèi'ent les dieux protecteurs de la cité, je veux dire, ceux du pays conquis et leurs temples, on ne les reprendra pas, eux qui ont pris (1) ». Nous savons, en outre, que, dans la pensée d'Eschyle, la justice s'identifiait avec la piété, l'inqoiété avec l'injustice (2). Lechœ'ur des ïhél)ains, confiant dans la justice de Zeus, le supplie de permettre que la guerre se termine sans que la sainteté en souIVre, c'est-à-dire, sans que les deux frères se l)attent (3). Et que d'invocations passionnées adressées aux dieux pour que la justice se fasse! Assurément Eschyle ne doutait pas des dieux, de leur inaltérahle fidélité aux lois éternelles. Cette foi est le nerf de ses drames. C'est elle qui soutient Oreste. C'est la justice, dit il quelque part, qui dirige monhras. Le Zeus de notre auteur est incapahle de soullrir aucune infraction aux lois de l'univers. Il punit le meurtrier, l'orgueilleux, l'impie, l'adultère, le contempteur des droits de l'hospitalilé. Ecoutez ces paroles (|ue le chœur des Danaides adresse au roi d'Argos : « Aie égard à celui qui veille d'en haut, à celui ({ui protège les malheureux mortels, (jui, dans l'attitude de suppliants devant d'autres hommes, n'ohtiennent pas la justice qui leur est due. (i) » Que l'on parcoure l'Orestie, les Suppliantes, et l'on g'anera, partout, de nomhreux passages où le poète affh'me que Zeus et les dieux en général, veillent sans relâche à l'accomplissement des lois éter-
(2) Snppl.^ 40*^ iOi; oi^iyu j/iv yy/oU, ôaici (î'èwoVo'ç, d' pour lusns loquendi, Eur. Oreste, 646,647 àvrî. toO^c tov y a/ou i'^ixov n Trapà aou (3j Sept Th., 16M()t>.
(4) Snppl., 381.
nelles, à hi l'éalisatioii de l'ordi-e dans le inonde moral, de la justice (l).
J'insiste sur ce point parce que Ton n'a pas toujours compris qu'Escliyle avait nettement dégagé la notion de Dieu des léf^endes traditionnelles et en avait tiré la couséquence immédiate : la justice immuable des dieux. Ainsi M. AHred Maurv nous dit : « Chez Esclivle, l'idée du destin a[)parait avec une force particulière. (Test une })uissance invincil)le qui préside à toutes les révolutions du monde, aux grands succès, aux grands revers, changeant au gré d'un aveurjle caprice ou d'une justice sévère», le désespoir en joie et les triomphes en désastres, j'é[)andant du haut du trùne où elle règne despotique nient sur les hommes et même sur les dieux, les biens et les maux, les châtiments et les lécompenses (2). Ai-je besoin d'une autre excuse pour poursuivre la défense de noti'e auteur et pour m'eflbrcer d'aller jusqu'au fond (le tous les malentendus (juiont fait croire au soi-disant fatalisme d'EschvleV En ce moment je discute la ([uestion au point de vue de l'action des dieux. Est-elle toujours conforme aux lois universelles, à la justice ou bien est-elle parfois arbitraire? Ouelle mesure de liberté possède l'homme? en présence de la divinité, ({ui, sans se li\rer à d'aveugles capj'ices, pourrait l'écraser par l'application rigoureuse des lois, en un mot, quelle part de liberté reste t-il à l'homme dans le système de notre auteur, c'est là une <{ue-tion (pii se posera à nous ])lus tard. Ou'il nous suflise en ce moment d'élablii" qu'il n'y a pas d'arbitraire dans l'iiction des
(1) Cf. Choéph.,lS3-S\3. Ihid, 935-0(31, ihid. (V1-G5, ihid. '246, ihH. 18; A(j., mi-im, ihid. 700-707.
(2) Alfred M;\y\Y\, Histoire des religions dp la Créée, vol. HT, p. 7^^.
dieux d'Eschyle. C'est surtout la conception du 'fôôv ç ôsioç qui peut nous donner le change. La retrouvons-nous chez Eschyle, telle qu'elle nous apparaît chez des écrivains plus populaire^s, par exemple chez Hérodote''? On sait que, d'après cet auteur, le /^Jvoç Gswv ou, puisque nous ne pouvons traduire plus exactement, la jalousie <les dieux, la plupart du temps, frappe l'homme, par le seul fait que sa fortune ou son bonheur dépassent une certaine luoyenne, à lui permise. On connaît l'épisode de Cléobis et de Biton ({ui succombent au plus beau moment de leur vie (1 ). Une conversrdion de Xerxès avec son oncle nous donne la conception de l'auteui' dans sa forme la plus complète et la plus réfléchie. Artabane dit au roi que de même que la foudre frappe les arl)i'es et les maisons les plus élevées, de môme la divinité abat les plus puissants et les plus prospèi'es. a Car, dit-il, le dieu a l'habitude de retrancher tout ce qui dépasse le niveau général (t>). » 11 suflit donc d'être très riche pour devenir l'objet de la jalousie des dieux. C'est là une conception qu'Eschyle a transformée. Il l'a rendue plus morale. Assurément, comme le fait remarquer M. Scljmidt, les peisonnages des drames d'Eschyle expriment souvent la notion populaire de la jalousie des dieux, mais le poète en a une conception à lui, qui diffère sensiblement de celle d'Hérodote (11). L'historien insiste sur ce que nous pourrions appeler le cùté objectif de la notion. Le seul trop-])lein de lichesse ou de bonne fortune attire le courroux divin. Le motif qui provoque le
{-) *1I? 10^ Ç't).iet yàp ô Ô5Ôç Ta ursos^ovra râvra y.o).ove/.v. (3) Et II. der ait. Gr. I, \). !■ 1. On i-etrouvo l.i conœption populaire dans VAcj., 947, et 904.
cliàtiment est extérieur. Escliyle relève le coté subjectii de cette conception. La richesse est un piège, elle couve l'orgueil dans l'àme humaine. Ce n'est pas l'opulence même, c'est Vhubrisi\\n éveille la jalousie des dieux, La cause ici est intérieure ; que le riche ne s'enorgueilhsse pas et la divinité ne le touchera jamais. C'est là, la doctrine d'Eschyle, qu'il distingue très nettement de la conception plus vulgaire. Du reste, voici quelques passages qui parlent d'eux-mêmes. Le chœur de l'Agamemnon dit que « les mortels ont un désii' insatiable de prospérité. Personne ne la repousse de sa demeure, désignée du doigt, en disant : n'entre pas (1). » Que doit faire l'honmie prudent qui s'est laissé entraîner à thésauriser à l'excès? Il doit faire le sacrifice d'une partie de ses biens (2). Mais il y a un passage qui coupe court à toutes les objections. Notre auteur oppose nettement sa manière de voir à la conception populaire. Le chœur de l'Agamemnon s'écrie : « Il y a parmi les hommes un ancien proverbe, jadis beaucoup répété, c'est que la prospérité d'un homme, une fois mûre, enfante et ne meurt pas, sans laisser de postérité, et que, de son heureux sort, il éclot, pour une famille, un malheur inlini. Quanta moi, je me suis fait une opinion qui n'est pas celle des autres. Car c'est la conduite impie (jui enfante un grand nombre de mauvaises actions qui portent la trace de leur origine. Mais la prospérité d'une maison où se pratique la justice, enfante toujours une nouvelle prospérité (3).
Jusqu'ici je crois que l'on m'accordera volontiers qu'il a
(1) Ag., 1331-1334.
(2) Ibid.y 4005-1013.
(3) Ibid., 750-7O2.
sullitde laisser Eschyle parler pour (]ue le fantiunedu fatalisme disparût. Bien téméraire celui qui affimerait, en présence des passages que nous venons de citer et d'autres encore que nous n'avons pas relevés, que notre auteur ait ci'u à une divinité capricieuse et aveugle. Tout autre est l'impression, lorsque nous j)énétrons dans la tragédie des Perses. Plein encore des accents prophétiques des Suppliantes, on clierche en vain le Zeus dont Eschyle n'ose à peine prononcer le nom. Ici la divinité parait ■'alouse; un destin cruel pèse sur les Perses. Le messager dit de Xei'xès, « qu'il ne savait |)as ce que les dieux lui réservaient (1). » Il met la victoire des Hellènes à la cliarge d'une divinité malveillante (2). Il dit encore à la reine : (( Nous avions le noml)re et la l>ravoure, nous ne le cédions en rien à nos ennemis, mais un dieu (juelconque a causé la perte de l'armée, en abaissant l'un des plateaux de la l)alance, ce (jui fait Tinégalité de la fortune (3). Ecoutez la reine Atossa : « 0 divinité al)hoiTée, comme tu as trompé les Perses dans leur esprit )M 4). El le dit de son iils: Assurément c'est un dieu qui l'a aidé dans ce malheureux dessein (5). Elle parle des malheurs envoyés par les dieux (G). Xerxes, lui-même, dit « qu'un dieu a cruellement attaqué la race des Perses » (7). Il n'y a pas jusqu'au
(3) V. 345, 340. Cf. 495 ef tout le passage, quoiqu'il soit à juste titre suspect; cf. aussi 515, 160, etc.
(G) V. 604, cf. V. 354, y.axoç hJ^j^yj. (7) \ , 911, r,)^o<i/fiovw; «îizt^wv ï-ji^ri.
chœur qui ne parle de ceux que le (Heu a fauchés (1). » Il prononce ces quelques paroles que nous traduisons en entier : « Car l'armée des Per.^es est inahordahle, et son peuple courageux. Atais quel mortel pourrait éviter les ruses décevantes de Dieu? Qui a le pied assez léger pour être sûrement maître du '>ond qu'il l'ait? Car Até, faisant bon visage, en llatîant, aï: ire l'hoinme dans les rets d'où aucun morlel ne saurait s'échapper et lui»'. Car depuis longtemps un décret divin pi'se sur les Perses et leur impose les guerres où l'on renverse les forieresses, les mêlées, joie des chevaux, et l'assaut et la conquête des villes Cl),
Voilà des expressions qui semblent dénoter une noiion moins élevée de Dieu (jue celle que nous avons constatée dans les aulres œuvres de noire auteur. On dirait le fatalisme de rOrient. Les diviniiés d'un monde inconnu . auraient-elles séduit le poète? Nous ne le pensons pas. Remarquons d'abord qu'Eschyle a voulu imiter le langage et les mœurs des eimemis de sa patrie. Son sîyle est émadlé d'expressions orientales. Xerxes est un homme égal aux dieux; la reine-mère, c'est une splendeui' égale aux regards des dieux {?>). Elle est mère d'un dieu (i). Atossa s'exprime dans un langage imagé à l'excès (5). Le poète ridiculise volontiers les barbares. Le chœur, se jette la face contre la terre devant la reine. 11 n'ose pas faire à Darius le récit des événements (0). La reine s'apitoie.
(4) V. 161, cf.C)A±
P lo
sur le délal)rement des vêtements du roi (1). Le poète a voulu faii'e la caricature des barbares. Puisqu'il a emprunté leur langage et leurs mœurs pourquoi ne leur aurait-il ])as aussi })ris des expressions qui devaient être courantes parmi eux. expressions de désespoir, comme il convient à un troupeau d'esclaves c2). N'y avait-il pas une intention profondément ironique de la part de noti'e auteur, lorsqu'il fait dire et redire à ces Perses, à cette reine, à ce clurur, à ce roi lui-même, (ju'ils étaient victimes de la cruauté des dieux? Moiitrer ses emiemis désespérés, incapables de remonter à la vraie cause de leur défaite, quelle ironie et en même temps quel enseignement à domier à un peuple ! Mais nous n'insistons pas sur ces suppositions. Le poète lui-même a pris soin de nous exprimer clairement sa pensée. Et d'abor<l le chœur ne reconnaît-it pas que le vrai coupable, c'est Xerxes? Il s'écrie « Xerxes nous a ruinés, Xerxes a follement agi en tout ceci, lorsqu'il a fait construire son pont de l)ateaux (!]). » Le roi lui-même ne s'avoue-t-il pas responsal)le de ces défaites lorsqu'il dit: « C'est moi, hélas ! mallieureux et infortuné que je suis, qui ai causé cette ruine de ma race et de mou pays (4). Et encore: f< Cette calamité me reviendra (5). » Mais c'est l'ombre de Darius qui nous révèle la vraie pensée de l'auteur. Dans toutes les tragédies d'Eschyle, il y a un persoiuiage qui
(1) V. SAiÎGisqq.
(2) V. 75, TTotpavôptov.
(3) V. 551 et sqq.
(5) V. 942. Traduction do Horniniin, a nam hnec calamitn<i ad me redit ut s^cilicet ad auctorem.
semble ]»lus particulièrement dési-iié ])()ur livrer le mot (le la silnalion, lormiiler la philosophie du drame. Dans l'Aoanicmnou c'est le cœur, dans les Kuméni<les c'est Alhéné, dans les Perses c'est Darius. I.a Nvi'ilé, connue les oracles, sur-ira, avcM- lui, des eidrailles de la leire, de Had('s même. Voici les propres paroles du roi: <( Hélas! l'accomplissement des oracles n'a pas tardé. C'est sur la tète de mon lils (pie Zens a lait retomher ia l'éalisation des prédictions. J'avais espéré (pie les dieux dilléreraient longtemps cemoiiKMd, \\\d\<^ lorsque soi-ynême on se précipite dans le mal le dieu vous aide. VX maintenant c'est une vraie source (1(^ malluMirs q\i\ a jailli ])Our Ions les nôtres. Mon lils, ne prévcjyant i)as ces chosi^s, dans son orgueil de jeune homme, y a mis ]c cond)le. il a voulu contenir, avec des chaînes, comme l'on contieid, un esclave, les Ilots de rilellesponl saciV', le ]îosi)liore, dis-je, détroit divin. Il a voulu dompter (!) ce bras de mer et en faire une vaste voie i)()ur (pie la i^rande armée y pass;\t, en le char«.;eant, comme d'un jou^, des chaînes fori'ées de ses pontons. Lui un mort(d, il apensé(iu'il serait supérieur à tous et à Poséidon lui-même. N'était-ce point une maladie de Vesprit qui a saisi mon fils. Se |)eut-il auti'enient? Ç2).VA plus loin ne dit il pas de Cyrus « (pie dieu ne lui a pas été hostile parcequ'il a eu l'esprit sain (^). » C'est son lils (pii, ^( p'^'' ^^^" ambition d'ai^ir en jeune homme, ves^/î-goveI^ a causé ce malheur (i). » Et quelle leçon
(1) Cf. Pro>H.249 àïVoiS' i^o'/JniciJM^ « on itr^ippiend 1 ordre, Tobéis-
snnce ».
{"l) V. 139c[sqq.
hit*
tire-t-il de ces événements? C'est que c^.elui qui n'est qu'un mortel ne doit pas entretenir des desseins tro]) ambitieux (1). (( Apprenez à Xcvxc^ », dil-il au chœur, a à cesser d'olTenser Dieu par son ori^ueil violent et excessif (2). Car Zens, en ma|.;istrat sévc'-re, s'a])pli((ue à châtier les pensers démesurés (:>). Ces passages nous semblent catégori(|ues. Nous remaniuons, d(îs maintenant, quitte à discuter plus loin la (piestion à fond, ([ue notre auteur dit que la race de Xerx(3S est maudite. Un malheur devait lah'apper un jour ou l'autre. Mais remarquez l'importante condition qu'il met à la réalisation des oracles. Aussi loni»temps que des rois justes^ un Cyrus, un Darius, sont sur le tiVme, la menace divine n'éclate pas ; mais, dit-il à plusieurs reprises, lorsqu'un roi comme Xerxcjs aux desseins aml)itieux, à l'orgueil elTréné, veut se liausser jusqu'à la divinité, — ne se faisait-il pas appeler un dieu et n'est-ce pas cette prétention qui révoltait le plus la conscience grecque? — et môme lui être supé- T'ieur, puisqu'il veut jeter sur l'IJellespont sacré un immense pont de bateaux, lorsqu'enfin , il veut s'affranchir des lois éternelles, Dieu h^ frappe et le pousse lui-même à coml)ler la mesure de ses fautes, il l'aide. C'est donc roi'gu(?il, ce sont les prétentions de ces rois qui se laissent donner le titre de a dieux », qu'Eschyle met surtout en relief. Un passage de l'Agamemnon montre combien le faste oriental \ç révoltait et même lui semblait criminel. C'est le roi ([ui reproche à (^lytemneslre de faire ostentation de son luxe: « N'ouvre pas la bouche pour
m'adresser , comme ferait un l)ar})are , des tlatteries al)jectes, et n'étend point ces tissus sur mon cliemin, eequi m'attirei'ait la jalousie divine. » (1) C'est l'orgueil démesuré de Xerxes que les dieux ont Irnppé, telle est la pensée qui ressort très nettement de cette tragédi(\ Il jie s'agit pas ici d'une divinité arbitraii'c, cliàtiant au gré de ses caprices mais de dieux, qui, en bons magistrats, appli(pient fidèlemeid la loi souveraine. Pai'tout, dans les Pei'ses comme dans rOreslie ou les Suppliantes, c'est la même notion de Dieu.
Un dernier point i)Our dissiper tout malentendu. M. Schmidt t'ait remarquer que la conception populaire de Dieu, qui impute à celui-ci indilléremment le mal et le bien, et i)eut-éti'e, le plus souvent, le mal, a laissé son empreinte sur la langue (i>). Nous avons ainsi, dans tous lesauteurs, une foule d'expressionsqui senddent contredire leur propre conception. Elles ont passé inaperçues. C'est là un usus loquendi dont il est bon de tenir compte. Nous pouvons glaner bon nombre de ces ex})ressions cbez Escbyle, surtout diuis le dialogue où Fauteur se sert de la langue courante. Ainsi le messager dans l'Agamenmon parle des artiiices de /eus, y.>î/avat Atoç(:î)^ le même personnage parle aussi d'une tempête soulevée par la colère des dieux, ^aiv.ovwv /érw (4). Nous retrouvons deux fois l'expression, tenter dieu, c'est-à-dire tenter la fortune, rTa/fxovo? TTstoâ^Oae (5). Clvtomnestre dit qiu} la nouvelle de la
(2) Eth. der ait. Gricch, I, p. ^v%.
(4) Ag. 635.
(5) Ihid., 1003, Choéph., 513.
prise d'Ilium est exacte, pourvu que « dieu ne la trompe pas, » iih rîo//ô(7avToçô£o^(l). A propos du même événement, le cbœur s'éci'ie : Ne serait-ce pas un mensonge des dieux, O5I0V 'l^uGoç ? (t>). L'expression ^WrîarWv, qu'on rencontre à chaque instant (3), contient Tidée d'une action malfaisante des dieux. Nous trouvons dans les Perses l'expre^^sion, maux divins, c'est-à-dire envoyés par les dieux, ^aiptovi'ax/3(i). Le langage populaii*e a pénétré même dans les chœurs. Ainsi, on nous parle d'un dieu aux mauvaises intentions, -/xxo'^povwv rjxi.uMvi!j), Nous disons : naître sous une heureuse étoile ; le Grec dit : naître avec un dieu qui ne vous fait pas de mal, àatvcï S-Auq-ji 'fl-jy.i fO). Ne cherclions pas dans de pareilles expressions la pensée de notre auteur. Elles n'entament en rien le fond de ses idées.
Nous pouvons donc conclure qu'Eschyle est resté fidèle à sa conception de la divinité et que les dieux n'existent, dans sa pensée, (lue pour appliquer la loi et la justice. Pour(pioi donc en faire des divinités arbitraires? Est-ce là la pensée d'Eschyle? Leur justice, il est vrai, peut être si inexorable qu'elle écrase, efface l'homme. C'est là, si je puis ainsi parlei', la phase humaine de la question que nous discuterons en temps opportun. Notre seul but, actuellement, a été de montrer ce qu'était, dans la pensée de l'auteur, l'action des dieux dans le monde.
(-1) Ag., 273.
(2) Ihid., 478.
(3) Perses, 952; Ag., 330, etc.
(5) Ag., 1174.
(0) Ihid. 13i2 ; Cf. Ag., 003, (iOi ; Chocph., 500, -î'/tv-vy. (îo^o: yv.y<nz\ Cf. Eur. Phû'n.,888, wç 'îatp.ovwvTz:, oxpnission a|»|tli((uée aux Lal»dncides.
CiJAPlTllE 111
Les Justiciers
De leur u.iUii'e, tous les dieux sont justiciers, puiscju'ils rnaiulienneut Jes lois éternelles de lordreet de la justice; mais certaines fonctions plus redoutables, le cliàlinient du meurtre, par exemple, l'éclament des divinités si)éciales pour les remi)lir. Ce sont les Erinnyes, les Arae, l'Alastor. Comment notre auteui' concoit-il ses divinités? En a-t-il emprunté la notion, telle (ju(^lle,à la l'eli-ion populaire, ou bien l'a-t-il transformée (i) ?
D'abord quel est le sens primitil' de ce terme 'Kptv-: ? H d.'sione, à Torinine, une violente émotion, un mouvement subit de colère ou <rindiniiation. Or (pnd acte de brulalilé soulève le cœur autant (jue «e meui'tre ? Aussi le Crée se li-urait (pie celui qui en avait été la victime s'en allait, emportant avec lui la soif de la vengeance, l'indi-natioi! implacable.
111e eroyaitd'autant plus facilement que,dans sa pensée, le mort conserve, dans Iladès même, son intellioence' sesalléctions, ses passions ; c'est leprolonoemeut del'exislence allaiblie (t>). Le meurtrie]", de son coté, ne l'oubliait
(1) Nous nous son.incsnnirir.s, pour ,r{\v jK.Hicdo j,(.hv (ij.vnil (la-
pn-s les iM.aux dmiMf.vs (I,. Wclker, (-œlleylchvc, xn\. lU ,, 75-05,4
d^M'^v^lechapitro Uvs iiitcVe....,t ,1c M. lliid, sur les déinons clans la Ira^edx».
(2) Choéph., 3t>5.
guère; il ne savait (jue trop (|ue le mort pouvait se venger (1); il se prenait à tremJjler. Ajoutez à cette terreur superstitieuse, le remoi'ds. liien de surprenant, sile miséralde a lini par se figurer la colère du mort sous la forme (fun esprit vengeur, destiné à le i)Oursuivre. Aussi les Crées, avec leur tendance à tout personnifier, firent Irientot deVépivJçla divinité que nous connaissons. Ainsi nous remarquons, dès le début, un dualisme dans la notion de rErinnye, un coté objectif et un côté subjectif, lun plus particulièrement religieux, rautre plus moral, la crainte du vengeur et le remoi'ds. Tel (^st le fond de la conception populaire des Erinnyes.
Je ne m'arrête pas à toutes les questions de mytbologie (jui se ]:)résentent à nous au sujet des Erinnyes d'Escliyle. Comme le fait remarquer M. Welker, Escliyle ne distingue pas entre les diverses divinités qui s'appelleut les Erinnyes, les Semnae,lesEuménides.flesontlà trois catégories de divinités ineii distinctes, malgré de nombreuses ressemblances dans leurs fonctions et dans leur culte. Escliyhî a donné aux anciemies divinités d'Alliènes, les Semnae, étal)lies, selon la légende, par Kpiménide de Crète, le nom des divinités de Sicyon(% les Euuiénide^. 11 nous suflitde constater ce fait sans nous y arrêter ('2).
11 n'était ni dans le génie d'Esclivle, ni dans le courant des tendances intellectuelles de son épo(pie, de creuser le coté su])jectif de la notion des Erinnyes. Par contre, c'est lui qui (^n achève et en fixe le côté objectif. A l'oriulne, l'Erinuye n'est (|ue la personnification de la vengeance,
(1) Junn.,[l{}.
(2) Passaiic d'Eschyle inlafif au culte >\i}>^ lùinnves, Eiun., lOG- 1 09 .
Ir
respj'it vengeur de la viclirne. Cette divinité a nn caiactère tout personnel. Elle venge l'individu lésé (1). Pourtant on lui assigjie déjà des foiudions plus élevées. Ce sont les divinités de l'oi'dre. Elles ne soullrent aucune intei'i'U[)tion des lois éternelles. On se souvient (jue ce sont les Eriîinyes (pii ne permettent pas aux chevaux (rAcliille de pai'ler plus longtemps (2). jVIais tout cela est encore bien confus. En somme, c'est l'anticfue conce|)tion (pii [)rime encore. Les Erinnves sont toujours les divinités de la réti'ibution. Elles personnident la loi dutalion. A Eschyle et à son temps de rattacher des Eriimyes aux lois universelles, d'en relier définitivement la notion aux conceplions fondamentales de la religion. Désor'mais ces divinités ne sont pas uniquement les ministres de la vengeance iudividuelle ; c'est l'infraction d'une loi universelle dans la personne de la victime qu'elles punissent, lorsqu'elles poursuivent le meurtrier, (^est cet aspect si élevé de la conception des Erinnyes qu'Eschyle, micnix (pie tout autre, a mis en relief. 11 en exclut tout aihitraire ; il la revêt de la sérénité des lois souvei'aines. Voici ({uehfues passages (pii montrent clairement la connexion intiuK» entre les Eiinnyes et les lois universelles. Elles s'écrient: « Voici la fonction que la Moera universelle nous a assignée et fixée définitivement (,*)). » Elle les en a investies à leur naissance (4). Les dieux mêmes n'ont pas le droit d'en troubler l'exercice, iOxv^.rr,» fT}.::i/sn /ïuy.\ (T);. Au con-
(I) Ainsi Odyssetis dit ù sou iiisiilhuir, AiiliiKHis, i\\\\\ y a (if> Eiiiiiijes des pauvios, iz-z^r/jW.) 'Kpivvjç, Ot/., XVll. 475. Ci) II., XIX, 418.
(3) Eum.. 334, 33.*^.
(4) lhiâ.,\. 347.
(5) Ihid., V. 3r)0.
traire, les dieux lâchent l'Erinnye sur les transgresseurs (1) . Zens lui-même les accompagne lorsqu'elles vont punir les contenq)teurs des droits de l'hospitalité (2). Elles disent encore que leur loi est garantie par la Moera et les dieux, H£7^ôv, riv |/otûdzpvTov è/.0£wv^oô/vTa (3). Cos passages et d'auti'cs encore, que nous étudierons plus loin, montrent clairement la place qu'Eschyle a voulu assigner aux Erinnyes dans l'économie du monde. Elles prennentrang à coté de Zeus et des Aloerae. Elles sont parmi les grandes puissances de l'univers et en ont le cîuiictère. Elles aussi ont l'auguste fonction d'appliquer les lois éternelles. N'est-ce pas là une transformation de l'ancienne conception des Eriimyes? N'en est-ce pas là un aspect! )eaucoup plus moral et plus religieux?
Eschyle semble avoir été très conscient de l'élargissement qu'il faisait subir à l'antique point de vue. On dirait qu'il accentue celui-ci pour y mieux opposer la nouvelle conception. Ainsi nous retrouvons dans ses Erinnves tous les traits de la légende. On se souvient de leur première entrée en scène après le meurtre de Clytemnestre, de l'hoireur de la Pythie lors(p]'elle les voit dans le temple de Delphes, de l'empressement d'Apollon lorsqu'il les en chasse. Ce sont làdes passages bien connus. On se souvient aussi de tant d'endroits où il est dit (ju'elles « lapent » le sang comme une meute de chiens (i), que l'odeur de la chair lunnaine leur donne un hémissemeid de plaisir(r>).
(1) Ag., 55-59.
(2) Ag.. 748.
(3) Eum., 391, 392.
(4) Ibid. 205.
(5) Ibid.,2U.
liier, .le plus puissant dansl'l.orriMe .jueces.lcscri,.tions. Ce sont Jes .Hvinités ,1e la léj,e,ule, mais peut-.Hre avec lest.-a.ts grossis. Mais ce qui trappe surtout, c'est .m. elles reparaissent avec leur physionomie antique d'esprits yeno-eurs -le lavi,:ti,ne. Clytemnestre, elle-même, les lance a la poursuite de son meu.'tr'iei-. La crainte des Krinnves de son père éperonne Ureste (J ). Mais si Kschvle conserve ces cotes sond.res de la conception traditionnelle, c'est pour la transfigurer. Nous l'avons déjà dit, Kscinle rattache les Lrmnyes aux lois universelles. Son poin't ,1e vue i;essortn-a plus clairement .l'un e.xamen détaillé des fonctions ,]u il attriijue à ces divinités.
Elles punissent l'nnpie, celui ,jui méprise l'étranoe,- .^elu. ,,u. n'honore pas ses parents (2). Elles .hàtienl tm.s les excès. « Mon cœur spontanément entonne le triste chant ,1e l'Krinnye», s'écrie le chœur.les citoyens d'Argos lorsqu d pense à l'expédition de son roi et aux exe,'. ,Ld cette armée s'est .■en,lue coupahie (3;. En un mot, ,„,e I injuste ne se tlatte pas de leur échapper, caries noires >-nnnyes hmssent par trouhler sa prospérité ii). Mais ce sont les meurtriers et surtout ceux qui ont hajq.é leurs parents que poursuivent les Erinnyes. Elles disent ■ Uenrep-nds de détruire les familles lorsque le meurtre des P Ces s y m troduit (5) >,. Le meurtre est une infraction a la loi ete,.,elle (0). Voilà pourquoi les divinités ,le l'or-
(-1) Choéph , 286.
{2)Emn., 270, 271.
(3) Jr/.,990, U9I.
(4) Ihid., 4G2, 403
i^i) Choéph., 4m-/i.03.
dre, les Erinnyes, le punissent. Voilà pourquoi Zeus et les puissances cb il ioniennes s'associent à elles lorsqu'elles châtient le criminel (1). Un trait ({u'il ne faut pas oublier, c'est que ces divinités sont d'une rigueur inipitoyal)le. Nous en verrons plus tard la cause. Ainsi elles entonnent sur Oreste « Thymme de la folie ». Elles poussent leur victime de crime en crime. « L'Erinnye, qui rend l'esprit insensé », s'écrie le cu?ur de l'AntiLione, <( c'est Fépée meurtiière <les dieux infernaux, qui a trancbé la racine de la famille d'Œdipe » (2). C'est l'écbo des cbœurs d'Escbyle. Oui donc est à l'abri de ces formidables divinités? Aussi le chœur des Clhoépiiores demande, ce jusqu'où cela ira-t-il? Quand s'apaisera dans une accalmie, cette violence du châtiment divin ? » (3) l^es Erinnyes elîesmèmesnousle disent: Jamais elles ne touchent au juste. Ce ne sont pas des divinités arbitraires. Elles habitent la maison de la Justice (i). Elles n'en veulent qu'au coupable et avant tout (ui pari'icide. Nous avons déjà cité tout au loui^ dans un cliapitie précédent, un magnihque morceau (jui met en pleine lumière le caractère profondément moral des Erinnves dT^sctivle, En voici un autre, non moins précis. Ce sont les Erinnyes qui parlent: i.t Allons, formons un cbieur puisqu'il nous plaît d'entonner noti'e sond)re chant et de dire les lois qu'ap|)liquent les Erinnyes dans la dispensation des sorts pariiii h^s hoiinnes. Nous pensons ai^ir selon la Justice. D'abord notre colère n'a^iein^ 'pa^ celui qui lève des mains pures. 11 traverse la vie sans
(1) Choéph., 381, 399, Eum. 27Ô.
(2) Sopliocle, Antig, 003.
(3) Choéph., 1075 et «([([.
(4) Eum., 510.
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<Iommit-c. Quant à celui qui, ayant péclié comme cet homme, cache «les mains meurtrières, nous, témoins véri- <li<[ues .le son assassinat, sans trêve, jusqu'à ce .(ne nous Nl'ohtenions, nous exi-eons .le lui la dette du sani,^ (J). On voit à quelle hauteur morale notre auleur a c\e\'é l'antique conception .lesl^rinnycs. Ce ne sont plus les divinités de la vengeance ; ce sont, au même litre que les autres .lieux, les divinités .le l'ordre et .le la Justice.
Mais Kschyle. levait achever .le transformer la notion populaire en changeant les Erinnyes en Euméni.les. En celles-ci, tout l'odieux de la légende dispa.ait. Ce sont des divinités hienlaisanles ; elles accor.lent la fertilité .les ciiamps, la fécondité .les troupeaux, la .concorde painiiles citoyens. On se souvient des chœurs qui terminent la tragédie des Euméni.les. Ce ne sont que bénédictions pour les Athéniens. Atliéné et les Semnae, la .livinilé de l'Olympe et les divinités chthoniennes s'unissent etrivalisent de hienfaits.
Telle est la place .[ue noti'o auteur a faile aux anti.pies divinités de l'expiation dans l'.iconomie .lu mon.lo. C'est le dernier terme. lans le .léveloppement.lu <iOtéohj.«,lif .lo In notion primitive. A une autre .ipoque d'en .a'euser le •••'•lé subjectif, de trouver le remords .lans lErinnye. Euripi.le, oI)éissant aux mêmes tendances qui onl porté Socrate à étudier l'homme, aban.lonne cette conception des Ermnycs que l'on pourrait appeler cosmologi.]ue, si puissamment développée par son pi'é.lécesseui-. Il étu.iie l'àme malade du criminel. Ses Erinnyes sont les specties vengeurs .l'une conscience coupable. On se souvient du mot
(I) Ihid., .307-320.
(l'Oreste loi'sque Ménélas lui demande ce qui l'a,t(ite: « Ma conscience », dit-il, « car je sais que j'ai mal agi (I). » L'Oreste d'Eschyle ne se repent pas. Av c lui nous sommes dans un tout autre milieu. Il s'agit ici de Moerae et de dieux, l'homme compte peu.
Si Eschyle a modifié la notion populaire des Erinnyes pour l'adapter à ses idées religieuses et à sa conception rie i'iim'vers, nous constah^ns qu'il en fait de même de la notion des Arae. Il l'a tr'anslormée dans le même sens (|ue celle-là. Les Arae ne sont pas, à proprement parler, des divinités, m;ds leur notion se rattache si étroitement à celle des Erinnyes que nous ne pouvons en éviter l'examen.
Au sens pi-imitil", l'Ara est une prièi'e. De là on en vint à désigner, par ce tei*me, la prière entre toutes, l'invocation indignée de la victime iorsquelle tomhnit, impuissante, sous les coups de l'agresseur. Ce fut l'appel désespéré à la .lustice divine. l]ientot la prière devint une imprécation, une malédiction dont la foi naïve de ces temps portait les dieux garants. Nous pouvons dès maintenant envisager TAra à un douhle point de vue. Du c()té de l'homme, c'est Tindignation qu'excite en nous la violation hrutalede nos droits; du C(>té des dieux, c'est un châtiment certain. C'est cet aspect plus religieux, moins psychologique, de la notion populaire de l'Ara, qu'Eschyle a, tout naturellement, développé et agrandi. Dans sa pensée, l'Ara est le droit delà victime, droit qui est garanti parles lois nin'verselles. La l'éalisation do l'Ara est donc inévitable. Puisqu'elle fait, pour ainsi dire, partie des lois éternelles, elle s'accomi)lit, même dans le monde des dieux. Promc^thée s'écrie : < La
(1) Or este, 396.
malédiction de son pt^re Cronns s'accomplira alors tout à fait » (1). A plus fui'te raison parmi les hommes. J.e chœur des Thébaines nous dit la vraie cause de la mort des deux frères : u () noire malédiction qui pèse sur la race d'Œdipeetcfui s'accomplit! >) Cl).
Electreestsisùrede la réalisationdelamalédiction, qu'elle l'invoque, comme elle invoque les Moerae : « Ayez égard, <') puissantes Ai'ae des victimes, aux débris des Atiides (3). Mais (juelle est la divinité qui applique ce droit de la Malédiction, exhaussé jusqu'au rang de loi universelle? C'est l'Erinuye. f:coulezle chœur des Tliébaines : «Je i'rissonnc devant cette divinité, destructrice des familles, sans ressemblance avec les autres dieux, je veux dire, l'Erinuye, invoquée par le i)ère, qui fait pressentir de certains malheurs et qui doit réaliser les malédictions d'Œdipe, plein de colère et atteint de folie (4). » Etéocle appelle l'Ara, la puissante Erinnye de son père (5). Les divinités de l'expiation disent elles-mêmes : « Dans les demeures sous terre, nous nous appelons les Arae (G). » Ces exemples suflisent pour nous montrer (juT^schyle, entraîné pai- le courant général de ses idées religieuses, a une tendance marquée à domiei- à la notion populaire de l'Ara, comme à celle de l'Erinuye, un caractèie plus élevé. L'Ara n'est plus l'instrument d'une vengeance personnelle; c'est le violateur d'une loi universelle dans la personne de la
(1) Prom., 940, OU.
(2) Sept Th., 832, 833.
(3) Choéph., 400, cf. Ibid., 092; Sept Th., 055, ihid., G95-098
(4) Sept Th., 719 et sqq.
(5) Ihid., 70.
(G) Eiim., 417.
victime (pi'elle s'en va li-appei'. C'est celte conception agrandie de l'Ara, qui constitue la i-aison d'être, le motif de lalragélie des Sept chefs devant Thebes. Ici la divinité qui réalise f) Malédiction, l'Erinuye, esta l'arrière-plan, de même rpie, dans TOi'estie, c'est l'Erinuye qui efface l'Ara. J)ans les Sept chefs, notre auteur nous repoj'te au point de départ du vaste drame du châtiment. C'est l'Ara; il en précise la portée; il en montre les garanties étei'nelles. Dans l'Orestie, c'est sui-tout l'accomplissement de la Malédiction première, ce sont les Krinnyes à l'ieuvre. Les divinit('«s de l'expiation sont les vengeurs très saisissables, ti-ès concrets. Tout autre est l'Alastor. Il est incomui à l'éijopée. D'où vient ce terme? Eschyle l'a-l-il inventé ou l'a-il enqaimté à ses prédécesseui's? V)neslion nullement (Vlaircie. C'est, chez notre auteur, une i)ersonnification vague du démon de famille, du rh:y..y. y/w.; (\), (ilytemnestre le l'econnaît promi)tement (2). Comme les Erinnyes, il châtie toute inlraction aux lois universelles. La seule diJlérence, c'est qu'il seml.le poursuivre tous les foi'faits de famille, tandis (jue l'Erinuye punit sui'tout le uieurtre d'un proche. Il ^cviMe même que l'Alastor ne punisse j)as seulement les crim(,'s do fanulle, niais en général toute infraction des lois souveraines. Ainsi le mi ^l'Argosditaux Supidiantes : « Si nous vous livrions, nous amènerions chez nous ce dieu desliucteui-, qui n'épai'gne aucun dans sa sévérité, l'Alastor, qui ne rend pas à sa victiirje, même morte et dans l'IIadés, la liberté Çl). » Dans
(1) Acj., 1470, comparez ihULim, rAy.zpify?. r^,>ovaet 1501, 6 7:u).y.i6c