PREMIER CHAPITRE
De ridée de la loi et de l'idée de Dieu
Le Grec, également épris de liberté et d'ordre, ne reconnaissait dans l'état que l'autorité des lois, autorité impersonnelle, qui n'est pas sujette aux variations de la volonté individuelle. Elle seule peut le garantir du despotisme et assurer l'ordre dans la cité. Eschyle exprime en deux vers la sagesse politique de ses compatriotes : N'approuve pas une existence sans gouvernement, sans direction, et n'approuve pas non plus une vie d'esclave, une existence soumise à la volonté d'un seul (i). Mais la loi n'est pas seulement l'autorité suprême dans l'Etat, la garantie de l'ordre général plutôt que du droit individuel,
(1) Eum., 52G-528.
elle est aussi l'éducatrice des citoyens. Qu'on en juge par les pages duCriton, où Socrate fait protester les lois de la cité contre les propositions de fuite qu'on lui fait. En voici quelques phrases : « N'est-ce pas à nous que tu dois la naissance? n'est-ce pas grâce à nous que ton père a épousé ta mère et t'a engendré. Nous t'avons fait naître, nous t'avons nourri et élevé, nous t'avons donné une éducation, nous t'avons fait participer, toi et tous les autres citoyens, à tout ce que nous pouvions donner de meilleur (2). )) C'est cette notion si grecque de la loi qui est au fond de la République de Platon. La loi c'est la grande ordonnatrice de la cité. A ce titre elle maintient,non-seulement l'ordre dans les pouvoirs publics, mais elle règle aussi tous les détails de la vie privée ; elle pénètre dans la famille ; elle est la norme absolue de la conduite. Quant au magistrat, sa seule fonction est d'appliquer la loi, sa volonté ne doit être que l'expression de la loi. Tels sont les magistrats que rêve Platon. C'est là l'idéal politique qui répondait le mieux aux profonds besoins d'ordre et de liberté qui caractérisent l'Hellène.
^L'idéal religieux des Grecs ne diffère pas de leur idéal politique. L'univers devient la grande cité. Il a ses lois et ses magistrats comme la cité terrestre. Le Grec n'a voulu, ni au ciel ni sur la terre, le pouvoir irresponsable. H répugnait au monothéisme aussi bien qu'à la monarchie absolue. Dans sa pensée, des lois éternelles régissent l'univers tout entier. Elles sont l'expression de l'ordre et dans le monde physique et dans le monde moral. Elles sont à la fois des lois de justice et des lois de la nature. Le Grec les appelle les lois non-écrites. Socrate dit à Hippias: « Tu
(1) CritoHj 50 D, 51 C; comparez Répub., IV, 441.
connais ce qu'on nomme les lois non-écrites, n'est-ce pas? Oui, dit-il, ce code universel reconnu dans tous les pays(l).)>
Quelques passages d'Eschyle expriment clairement la conception des ^ôuiut. ayo^Tr^^^ Ainsi le chœur dos Suppliantes répudie toute alliance avec les fils d'Egyptus, (( car c'est une union défendue par la loi suprême » Ci). Un mot inexplicable,si l'on ne se souvient pas qu'il s'agit d'une loi de l'univci's, se trouve dans les Euménides.vt.e chujui' des Erinnyes vient d'énuméierles malheurs qui frappent l'insolent qui voudrait s'élever au-dessus des con(Utions humaines. 11 ajoute ces mots, garantie suprême de la réalité des châtiments: Cela demeure, c'est une loi immuable, pivsi yzp (;]). Les Suppliantes s'écrient: Odieux, ne permettez pas à ces jeunes gens d'accomplir leurs desseins et de me prendre en mariage contrairement à la loi suprême, Tra&'oirrav (4). J'ajoute un autre passage qui ne laisse aucun doute sur la pensée d'Eschyle. J.e chœur des Suppliantes termine une ode magnifiipie par cette réilexion : Car le respect que l'on doit avoir pour les parents est le troisième article inscrit dans les lois de la justice vénérable (5). Eschyle fait allusion à une idée que l'on dit de Pythagore et qu'Euri])ide exprime dans un fragment : Il y a trois vertus que l'on doit pratiquer: honorer les dieux, les parents qui vous ont donné lavieetles lois communes des Crées {C)). On différait sur les articles de ce code,
(1) Xe7ioph.,Memor.,l\\ A, lî).
(2) SuppL, 3S
(3) Eum., SSi.
(4) Suppl., 79.
(5) Suppl, 707-701).
(G) Antiope, fragni. 38; cf. Esdt. Eum., 545-549.
mais tous en achnettaienl l'existence. On cite souvent ce vers de Pindare : La loi (pii gouverne tous les mortels et les immortels, v&voç ô Trâvrwv Ê-ya^/s;? (]). Est-il nécessaire de rappeler les belles paroles du chœur de lŒdipe Roi (i), ou la fameuse protestation d'Antigone ? De tous ces passages il ressort qu'aux yeux du Grec, l'autorité suprême dans l'univers, c'est une loi primordiale.
Mais quels sont les termes qui désignent le code des lois de l'univers? Ce soid : Moïùx. ATcra, i nsnoo^ui^n, aî/tj, «£>'?. On aura une idée plus juste de la portée de chacun de ces mots dans la pensée de notre auteur, si l'on tient compte de deux faits importants. N'oublions pas d'abord que les Crées n'ont jamais eu de clergé national, exerçant une inlluence prépondérante sur roi)inon pul)lique. Par consé({uent, pas de dogmatique officielle chez eux. Les conceptions fondamentales de leur religion se sont spontaniMuent développées ; elles ontsubiles libres inspirations des g('nies religieux aussi bien que llnlluence des évèneme:its; aucune formule n'a entravé leui* croissance. Rien ne sei-ait plus erroné que de les traiter en dogmes, fixés parla tradition. Nous osons croire que c'est là le détaut des admii'ables analyses du savant Na*gelsbach (3). Les croyances des Grecs forment un organisme vivant où tout vibi'e, se meut, se ti-ansforme. Assurément elles ont chacune un sens central, pfu'maneid, mais les coidours n'en soidpas du Uml arrêtés. Les mêmes ternies cliangent de sens selon les auleurs et selon les époques. Telle applicacation d'un mot se retrouve plus souvent à une époque
(1) Fraçim, 14G.
{3)Nachhomerisc]ie Théologie (141-151).
religieuse (jii'à une éi)0(jiie pf>liti(iue. Tel aiilein- alTectionne un ferme dans lin sens partieulier. Il laul lenir eeniple de ses hahiludes d'esprit, de sa manière «;énéi'ale de jui^er 'es choses, de son caraelère. Ainsi ilérodo((% comme nous le verrons, se sert d<' M()era dans un sens que l'on rencontre moins souvent chez Eschyle. Il est bon de se rapi)eler que l'élément accidentel, individuel, entre pour l)eaucoup dans la formation des notions fondamentales de la relii^ion ^recque, et })ai' consécjuent (pie les termes qui les désignent ont une <^i'ande élasticité. 11 y a une autre considération quilimporledene pas négli<ier. Les Grecs ont une tendance marquée àpersonnilier les notions les plus abstraite.^. Il leur faut la chair et le san!.(. La loi universelle, (pii est une des conceptions essentielh^s de leur relJLiion, est en somme bien abstraite. Aussi les Hellènes n'ont pas maïKjué de la persoimilier. Mais ne nous y trompons pas, et ne prenons [)as la loi suprême pour quelque puissance divine, écrasant et les dieux et les bomines. Il faut encore ici tenir compte des dilTérences individuelles. IMndare personnitie plus (prKschyle. On le voit, rien de plus de délicat (pie de déterminer le sens exact de termes comme ceux de Moera, Aesa.
Le terme de [^-'îp^, si«;nilie au sens propre une portion, un /o^, il vient de la même racine que if^o;, pôp^-ao: . On le reti'ouve au sens })i'imilif dans ce vers des sept chefs :
ils ont pris, chacun, sa i)arl des biens, cV.tp.^ra.ro (I). De là ce motvient à désii^ner la portion de bonheur ou de
malheur (pie Ton a dans la vie, ainsi Xerxès s'écrie qu'il a eu un malheur teriiblc, ff-^V^Pcr^îp^M'-^). ^^'^'^1 'î'^ ^^^^ ^^^^^
(1) 907, cf. y.otr.av ).a/ovTcÇ ihidoiu UiT . (t>^ Perses, iw.
courant du terme p'po,- (1). On abient()t étendu la signification de ces deux mots, et /^or.a et pto>oç désignent la condition la ])lus triste, la mort. Ainsi Gassandre s'écrie, en foulant aux pieds ses insignes de prophétesse : je le tuerai avant ma mort, tt^o p.ot'p.çT>:ç cy;,ç (2). On parle aussi de la mort par lapidation, ^cv^rfipa p^dpov (3). De là on en vint à désigner par poïpa et aussi par les termes de pop(7tpoç ^ de y-7T£7:pw^ev,3(f/oipa)^ les événements inévitables de la vie outre la mort, le sort auquel on ne peut écbapper. AinsiEtéocle dit (bun guerrier : qu'il veut bien faire l'expérience du sort qui l'attend dans le combat, ictaTopficrai aoïr.av (i). C'est là le sens ordinaire de /^^atyoç. Etéocle s'écrie: Vous n'en évitel'iez pas plus facilement l'inévitable, -o p.opaty.ov (5). Le Grec ex[)rime encore le même ordre de faits par le terme de To 7r£;rpo,u£vov Qu dc >3 T^tTZMwhn p.otca. Ces luots désignent tout simplement la série d'événements qui constituent l'application des lois naturelles. C'est la constatation des faits qui sont dans l'ordi-e des choses, que riiomme ne peut pasc()ntr()ler (()). Faut-il accuser Eschvle de fatalisme, comme on l'a fait, parce qu'il parle de ces circonstances (ju'il lautbien accepter, malgré (ju'onen ait? Tout dépend de ce (jue l'on entend par l'inévitable. Celui qui considère la destinée humaine connncMléterminée dans sesmoindres détails, en un mot (pii adonné à l'inévitable, au to TTêrpwvivov une portée universelle, est ajuste titre fataliste. On aura bien de la peineà prouver que telle était la pensée d'Es-
(1) Ag., 1140.
(3) Sept Ihch., 199, ibidem 'S%?,, 420, 704.
(4) Sept Thch.^ 500, cf .4^., 14r)l.
(5) Sept Thèb., t>81, ibidem t>03.
(0) Ag., ()8.) ; ;rpovoiatat tov TreTrpwpiivou, d. Prom., 519.
chyle, ou même qu^il eût pareille coneeptiou sans trop se rendre compte de son caractère. Nous avons ici un exemple de ce que nous disions un peu plus liaul. Le u^oti^rec, qui n'ajamais reçu de si-niiication oflicielle, se })r(Me fort bien à des extensions ou à des limitations de sens. Il est livré à l'arbitraire. Ainsi Tun est porté plus cpie «Vautres à envisa^'cr rencliainement loi^i(pie des circonstances; frappé par cette considération, il oublie ])liis facilement l'homme. 11 verra, si je puis ainsi dire, pai'toutle7r^-Trpt,>pc'vov, l'inévitable. Un esprit relii^ieux voit derrière les événements l'aident divin, et le même mot pi end avec lui une toute autre portée, fjilin, un autie, considérant surtout ce que l'énergie humaine peut faire, rétrécira la sphère de l'inévitalde. Dans sa pensée, l'iiomme se fait, en grande partie, sa destinée. Ainsi Hérodote, esprit prati(pie et observateur, aimant la symétrie des choses, voit dans l'histoire se dérouler, avec une précision presque matliématique, le plan universel ; instinctivement il écarte Finitiative humaine dont les mouvements inattendus (h'pareraient l'ensemble harmonieux du monde, et lorsque riionune y mêle sa note discordante,il y a la jalousie divine,préte à le frapper. Aussi l'expression >^ TrsTrrWv/j y.oïoa a un caractère sensiblement plus absolu chez cet îuiteur que chez Eschyle. « Dieu même )>, dit-il, « ne peut échapper à ce qui doit s'accomphr(l) ». Loxias lui-même ne peul pas sauver Crœsus de la ruine qui le menace. Il est vrai que l'on peut mettre en regard de ces passages le mot du ( Pron;iethée : l^eus ne saurait échapper à la Moera inévitable.^Iais c'est là un passage Irop isolé et qui tient trop
(1) Herod. ,l,c. 91.
étroitement à la conception particulière de cette tragédie poui* qu'il soit typi(|ue de la pensée de l'auteur.
Nous passons maintenant de ces sens courants de [f'À^y- j)«)ur arriver à sa plus liante signification. La p-otoa désigne la loi imiverselle qui maintient l'ordre dans le monde physi(]ue et dans le monde moral. De même les termes de Al-^a, de '^tv^ et de ©ip'? avec de légères nuances. Quelques exemples mettront en pleine lumière la conception de la Moera. Ainsi les Krinnyes reprochent à Apollon d'avoir forc(.^ le cours normal des choses en prolongeant la vie de certains hommes : Tu as diminué les anciennes Moerae contrairement à la loi des dieux, iry.rA vôy. v (^J). Nous avons déjà cité un texte où .Ksa est employée exactement de la même manière, T^a^'aV^v, contrairement à la loi suprême (2). ài./n (4 e)£y.f.: désigiuMit plus ])articulièrement la loi morale, tout en désignant la loi universelle puisque, dans la conce[)lioii grecque, la loi morale fait partie du code général des lois de l'univers (3j. ^ioipy. s'emploie aussi dans le sens plus reslixnnt de justice. Kscliyle dit dans son langage iiguré: La .Mo(U'a aiguise, en vue d'un nouveau châtiment, la justice sur d'aulres pierres (4), c'est-à-dire la loi étei'uelle va frapper d'aulres coupables .vj.'els sont k'^ termes qui désignent cette loi al)stj'aite qui est l'autorit('' supi'êmc^ dans l'nniversi de même que la loi écrite est la l'c'gulatrice de la cité. Nous l'avons déjà dit, île (irec n'aime pas fabslrail. Aussi Eschyle lui-même personnilie parfois les lois éternelles. Ainsi les Ei'innycs appellent les
(I) Eiun., 171.
(1>) SuppL, 79.
(3) Ag. lilil, 14H2.
(I) .4(7., 1531'.. ir)37.
I( ltf>l
Moerae, sœurs. par leur mèro(l). Do mrmGehiç, uiùrode Promélliée (2) Jll l»arle (r.h:sa (ilii for-o un -laivo ÇA) fsoiis nous hâtons (tiyouter (lu^Kscliyle laisse^ à la Moera so!! caractère alistrait, do puro loi beaucoup plus (juo no le fait Pindaro. Celui-ci translormo les :\Ioerae en de véritables divinités, il leur assigne des fonctions spéciales comme aux autres dieux. Kilos président aux naissances (4). IMndare avait Tosprit moins philosopliique qu'Eschyle. Vn dernier mot achève de caractériser les Moerae. C'est le mot àvâv/y:. Dans son langage poétique Eschyle dit que les Moerae et les Erinnyes dirigent l'Ananke (5). 11 est curieux de constater que ce n'est que dans le Promélhée que nous trouvons ce terme, ap|)li(pié aux lois universelles. Mais quoi, est-ce à dire qu'il s'agisse d'une nécessité ahsolue^^ Est-on fataliste parce que l'on croit les lois naturelles nécessaires, inévitables? La loi de l'ordre, de la Diké doit s^iccomplii'. Est-ce à dire (pie l'homme n'a pas la liberté de désobéir? Nous le verrons, telle n'est pas la pensée d'Eschyle. 11 serait bon d'écarter ces mots de fatalisme, do destin, (jui n'oxpiimont ])as la vraie conception grec(iue et d'appeler les .Moerae, h^s lois suprêmes do runivers.
(La loi universelle, avons-nous dit, est souveraine. On n'en appelle pas à une autorité supérieure. A ce litre les dieux doivent s'y conformer. Elle les domino) Ainsi les Choéphores s'éciiont que (( la divinité est retenue on sorte
(1) Enm., 1)01, et. Eum.. TU, Prom., 51(3. {2) Prom., 200, S74. Eum.. 2.
(3) Choeph., 047.
(4) 01. Vi, 42, cf. 01. X. 52.
(5) Prom. 515, 105.
qu'elle ne vient ])as ou aide aux méchants, //-.arc-ïra' lo Oci'>v(^l). (^Dans un autre passage, incoj'tain, il est vrai, mais ([iii laisse j)orcoi' la pensée do l'autoiu', Eschvlc subordoime les dieux à la loi (2). J^os Erinnvos elles-mêmes rocomiaissent l'autorité sui)ériouro de la Moera. C'est d'elle qu'elles reçoivent leurs redoutables ['onctions (3). ]\Iais c'est dans le Promélhée (pi'ost aflii'mée le plus nettement la suprématie de la loi. Les dieux, jeunes encore, n'ont pas a])[)ris à s'elVacer devant elle. L'univers va-t-il être livré à l'arbitraire, à dos dieux despotes? Cela no se j)eut pas. Prométhée, qui a le secret des choses, déclare (jueZous et les siens doivent rocoimaître les ancioiuios lois d'oi'dro, car ils no peuvent rien contre elles. Ainsi Promélhée s'écrie : Z(^us jie saurait échapper à ce (pii a été déterminé par la loi(i). Il dit encore que Zens quia luovoqué la malédiction redoutaldo de Cronos par ses actes audacieux ne peut en éviter losolVets. ^< Il n'y a aucun dos dieux ^>, dit-il, « qui puisse lui indi({ue!- un moyen d'échappoi" à ces malheurs excepté irjoi «(5). Le sujet do la trilogie dos Prométhées obligeait le [)oète à niotlro on relief le caractère absolu des lois. Leur triomphe définitif, c'est le tond morne du di"ame, triomphe (pu se rtvilisora lors(pio les dieux s(^ l'éconcilieront av(M' J^-ométhéo, lils de Thémis. La condition de l'ordi'o et do l'hai'monio dans l'univers c'est la libre soumission dos dieux aux lois étei'nelles. Voilà pounjuoi Eschyle ijisiste tant, daiis ce drame, sur la souveraineté
(1) Chocpîi., 1)57-959.
(2) yl(/., 102G-1027.
(3) Eion., 334,835; cf. ihUlon, 208: 391 : 9s'7ij.o\> f/oipoxpzvTov. (V)/>/om., 518.
(5) Prom.^ 913,914.
des Moerae iaitiqiies./l)aiis ses auti'es pièces, où Toi-die s'est rétabli dans les liantes sphères du monde, [n\v\\\\ les dieux, le poète ne craint pas d'exalter ceux-ci ; il se [)laît à montrer l'accord complet eidie la loi étei'nelle et la volonté des dieux. Le sujet a clianL;é. La lutte est des-
cendue du ciel sur la terre. (.L'ordre doit s'élahlir parmi les hommes comme il s'est établi jadis parmi les dieux. Aux mortels maintenant, à l'instar des Olympiens, d'accepter librement, argp àvâ'/-/»;? selon rex})ression d'Eschyle, le règne de la low «lusqu'à ce (jue l'homme ait eu celte sagesse, ce sera l'anarcliie, ce sera le cliàtiment. J.e but de l'univers c'est l'accomplissement de la loii Lu un mot nous concluons des textes que nous avons étudiés (pie, de même qu'il y a une loi dans la cité, il y a une loi dans l'univers. Elle est l'expression de l'ordi'e dans le monde physique et dans le monde moral. A ce litr(^, elh^ doit se réaliser parmi les dieux aussi bien que parmi les honnnes. Le plan du monde se déroule dans la pensée d'Eschyle et, comme nous le veri'ons ressortir de plus en plus clairement des textes de notre auteur, il s'accomplit [)ar le libre concours des hommes et des dieux.
La loi est une absti'action. Elle est impuissaide à se réaliser elle-même. C'est, pour ainsi dire, un éternel devenii'. Notre auteur, mieux que IMndare et ses prédécesseurs, en a dégagé la notion de toutes les scories (pii l'enveloppaient. On ne peut dii-e qu'il (mi ait fait une diviinté. Elle conserve, dans sa pensée, son véi'ilable cariictère de loi. Il dégage, avec non luoins de netteté, l'idée de Dieu, telle qu'on l'entrevoit confusément dans la tradilion. U.es dieux, ce sont les magistrats suprêmes de l'univers. Leur essence, c'est d'a})j)lirpier la loi. Par conscMpionl, pas de
conflit possible entre eux et la loi éternelle. Au contraire ils se confondent dans une unité j)ai*faite. Le code s'est incarné dans la personne du magistrat. . La loi s'appelle, a loi des dieux », vopr.ocOswv.Hji texte expi'ime nettement le raj)port d(^ la divinité aux lois. Les Clioéphores s'écrient : 0 grandes Moei*ae, accomplissez, par Zeus, la justice (1). ( Les dei'niers vers des Euménid(»s unissent les noms de Zeus et de Aloei'a : Zeus ipii voit tout et la Moera sont d'accord pour aider les citoyens de Pallas. Vous avez, dans ces deux passages, la loi qui ordoime et la divinité qui exécute..
/ Puisque les dieux ai)pli({uent la même loi, il y a, dans l'h: pensée d'Eschyle, unité absolue de l'action des dieux dans le monde. Pas d'opposition, comme dans Homère, entre les diverses divinités. On ne voit point ici les dieux prenant parti pour les hommes, les uns contre les autres. Ils ont la sérénité inaltéralde qui convient aux gardiens des lois. Eschvle a si visil)lement le ^ouci de rétablir l'harmonie daiis le monde des dieux qu'il s'elïbrce d'atténuer les conflits divins de la légendeAPien de plus instructif, à cet égard, (pi'une comparaison de la manière dont Eschyle et Eurij)ide oïd, chacun, envisagé la légende de l'avèiienieid d'Apollon à Delphes (;2). On l'acontait ({ue Tliémis, tille de Oê, avait ét(' violennnent expulsée de l'oracle par le nouveau dieu, Apollon. Eschyle s'eflbrce de faii'e disparaître le scandale de la légende. H déclare qu'Apollon a succédé aux anciennes divinités sans choc, sans secousse. Pour manpier nettement son point de vue, il ajoute cette pai'ole qui montre que c'était chez lui une
(1) Clioéph.,:m.
(2) Eum.. 1-11): Kiirip. Iph.,e)> Taur. 1259-1283.
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ojiiiiion léllécliio : « l'iiooljc, aude fille do la Tovvc, vcmpla(;a sa inrre avec sou consentement cl sans lairo violence à qui fjiie ce soit. (.Vlle-ci donna l'oi'acle à l'Iioehus comme cadeau d(> naissance. » Euripide, tout l,euieu.\ d'e.xjjoser les luttes intestines des dieu.v de la lé-emle et même de les ridiculiser (1), insiste sur le conflit qui éclata tMitre Apollon etTliémis. Lo.xias chasse l'anti(]no divinité, <-)i;«v i;r5v«,=<r.. i,a Terre iiritée envoie de mauvais présafies. Zens lui-inèmeest forcé d'intervenir. Le dénouement de l'( »restie et proijal.lement celui de la Proméihéide s'e.vpliipie par la préoccupation constante du poète, de voir(i>) rC'iimv riiarmonie dans le monde des dieux. Kn voulonsnous une preuve intéiessante, foui'nie ])ar les le.vtcs mèmesV^^oyons les .lieu.x d'Eschyle, accomplissaid tous la même fonction au-uste, celle de châtier le coujMhle. N'est-ce pas à Zens qu'Oreste et Electre demandeni la v(>no-eance de huv père fi)-.' N'est-ce ])as Apollon qui ordonne à Uresie de punir E-isle et Clytemnestre (3)" N'est-ce pas Athéné (pii institue l'Aréopage et qui le ])i'ésKle? Artémis ne menace-t-elle ,)as la lannlle d'AnamemiionV Ne vengera-l-elle pas le sacrifice impie d'fphioénio(4)\' Ureste ne demande-t-il j.as justice à (le et a'iix
divinités chlhoniennes(ôj?] fades n'enregistre-t-il pas dans son esprit toutes les actions des honnnes (())'> (,a Nuit elle-même enfante des divinités qui e.xigent le paiemeni
(1) Iph. en Taur., \21i, lt>76.
(2) Chorph.^380.
(3) Ibidem, ^274.
(4) Ag., 135.
(5) Choéph., m).
(0) Eum., 27^2.
de la (letle du crime (1). Est-il nécessaire de rapi)eler les fonctions terribles de l'Alastor et des Ki'iiniyes '^Tous tes dieux sont des justiciers/ Ainsi, dans loute circonstance, dans toute uction, il y a trois choses à considérer, la loi suprême, les dieux qui l'appliquent, l'homme (|ui obéit ou désobéit à la loi. Deux vers prononcés par Clytemnestre expriment nettement ses rapports : Ma prévoyance, non vaincue par le sommeil, exécutera avec l'aide des dieux les arrêts de la justice (;2).
(C'est surtout Zeus qui est rexpression la plus conq)lète de l'idée de Dieu, chez notre auteur. A vrai dii'e, Zeus remplit les di'ames d'Eschyle. Et même la trai^édie des Suppliantes n'est qu'un \o\v^ hymne en son honneur. C'est vers lui (jue monte un concert de prières. C'est avant tout à lui que les outrai;és, les malheureux s'adresserd. Voici la fameuse invocation des Suppliantes : « Roi des l'ois, parmi les dieux bénis, le plus béni, puissance la plus efficace de toutes les puissances, bienheureux Zeus, écoutemoi et qu'ainsi soit-il (3) ». Zeus est supérieur à tous les autres dieux. Apollon reçoit de lui le don de prophétie (i). Zeus lâche les Erimiyes surle Iransgresseur (5^1.0 chœur de l'ALianKMTinon s'écrie avec raison : (Uie font les hommes sans l'aide de Zeus ((>) 7 .rajoute quehiues passages tirés
(1]EHm.,3!>3.
02) /Ir/., 012, 013.
(3) SuppL, 524-527, cf. Cho«?i)h.. 784-788, Suppl. SlO-824. liieii ne marque mieux l'univei-siilitc des fiuirtiuiis de Zeus que la diversité de SCS titres; il est Zeù; At^oto;. r.ùon'i-xo^^, ycvvyiTfop. H^vio:, K^zpto;, xtj^- (7I0C, j^Oôvto;, etc.
(4) £:jtm., 17.
(5) Ag.. 59, 74^.
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(les Supfiliaiites, (jui nous (loiiriout mio luiuto idée do la piété d'Eschyle et de lu Grandeur de sa coiicci)tioii de Zeus. Le cIkjlmii* s'éci'ie : Zeiis ne se tient pas assis sous l'empire d'un auti'e, moins puissant que des supéi'ieurs. II ne vénère pas d'en bas un despote trônant en haut. J /action suit de près sa parole pour exécuter les conseils de sa sagesse (1). Kt encore ces paroles dignes des prophètes hébreux : (( il n'est pas aisé de connaître la volonté de Zeus. Les mortels, doués de langage, dans Tincertilude de leur sort, la voient briller même dans leurs ténèbres. L'événement ([uis'accompUt sur un signe de tète de Zeus, tombe d'aplomb et non, comme un lutteur battu, sur le dos. Car les desseins de son espi'it sont comme les sentiers
(|ui s'étendent obscursetombragés; ils sont inipénélrables à IVeil. Il renverse de leurs ambitions, hautes comme des tours, les mortels misérables. Il ne s'arme d'aucune i)uissance. Ses actes divins ne lui causent aucune l'atiiiue. C'est assis, du liant de son saint tr<uie, qu'il exécute néanmoins ses desseins (2). )i Mais il semble qu'Lschyle n'ait pas trouvé dans ce titre de Zeus, qui ra])pelle encore trop le dieu-homme d'Homère, rex|)ression parfaite de sa conception de la divinité. Non seulement il se sert très souvent des termes plus généraux de t& O.-tov, de Oso;, de duiuorj^ (3) mais il se demande, dans un passage j'cmar- (piable, quel titre peut bien convenir au dieu suprême: « Zeus, quel qu1l soit, voilà le titre que je lui donne, si
cela lui plait d'être ainsi nommé. Après avoir pesé toutes les circonstances, je ne puis conjecturer dans tout ceci la présence d'un antre que Zeus, s'il faut vraiment décharger mon es})rit du poids d'anxiété qui pèse inutilement sur lui. Oui, on ne parlera pas de celui (Uranus) qui était grand aux veux des anciens. 11 étalait sa violence irrésistil)le, mais il a existé. Celui qui est né après lui (Cronus), a trouvé son vainqueur. Mais l'homme qui, avec un cœur bien disposé , chante des hynmes de victoire en homieur de Zeus, sera tout à fait sage — de Zeus, dis-je, qui conduit les moi'tels dans les voies de la modération du camr, lui ([ui fait de la soulîi'ance un enseignement tout particulier (1) )).(\i^eut-on, à la lecture de ces passages et de l)ien d'autres que nous ne citons pas, méconnaître un développement notable de l'idée de Dieu depuis Homère? Il y a de quoi donner l'illusion du monothéisme. Ils sont rai'es, dans la littérature grecque, les exemples d'une piété aussi profonde et, disons-le, d'un sentiment religieux aussi élevé.\ Socrate seul, croyonsnous, (pielque bizarre que pni/se paraître ce rapprochement, a eu une intuition aussi juste de ce qu'est la providence divine (2).
Voilà ce qu'est Zeus. L'humanité resplendissante dont l'avait revêtu la légende, a disparu devant sa divinité. Il est maintenant, Zens, le plus gran<l de tous, Travrwv ur/i^rroç Zsûç (3). Sa haute fonction c'est d'ap}»li(pie]- la loi. Sa volonté en est l'expression parfaite. Thémis appartient à
(I) 5î)5-()()0. J'ai conservé lu liaductiuii Ubiiulle de Ooz^wv, n'en liuuvant |)a.s de meilleure.
(3) Arj.^ [/m, Choéph., ()0, etc.
(1) Ag., 1G0-178.
(2) Mém., I, i Gap., surtout 19.
(3) Choéph.,2A5.
Zeus (1). Dikè est lille de Zeus (2). f.es fonctions de Zeus et de Dikè se confondent. La loi c'est que l'Iiomme apprenne Tobéissance par la s-onlTrance (3). Zeus, est-dit dit, fait de la douleui* nn enseignement (i). L'application de la Moera, c'est la volonté suprême de Zeus — telle est la doctrine constante de notre auteur (5). Un passage des Suppliantes, parmi tant d'autres, précise très nettement les rôles respectifs de Zeus et de la loi dans l'économie du monde : Qu'ils vénèrent le grand Zeus, le très haut pi'Otecteur des Suppliantes, qui selon l'ancienne loi maintient l'ordre suprême o; tto^iw vo'ww ai av ooGoi ((V)>Zeus a si bien conceidré en lui la piété de son adorateur qu'il en a diminué le prestige des autres dieux. Nous ne retrouvons plus, excej)té dans le Prométliée, les p)ersonrjages de la légende, les charmants Olympiens aux passions si humaines de l'Iliade. Le polythéisme subsiste, mais épuré, moralisé, pres({ue purgé de l'anthropomorphisme, l^a vraie divinité, c'est Zeus. A peine ose-t-on prononcer son nom ! Telle est la notion de Zeus dans les Suppliaides, l'Orestie,|les Pei'ses, les sept chefs devant Thèbeè'. Elle nous apparaît tout autre dans le Prométliée. n)ans les Su[)pliantes, nous avons un Zeus atïranchi de l'anthropomorphisme. Ici c'est une divinité passionnée, mes(juine, révoltante. Les dieux du Prométliée sont cruels; ils ne peuveid souffrir la lionté du Titan à l'égard des hommes. Voici les pa-
(1) Suppl , 3G0.
C2) Sei;t Th., ()G2.
(3) Ag., t>49.
(4) Ag., 177.
(5) Suppl. -1048, 1040, ibidem 436, 437,
(6) SiippL, G71-G73.
rôles de Ki^atos au iils de Thémis, cloué sui' le roc: (( Jl lui faut payer aux dieux la dette d'un pareil péché afin qu'il appremie à supiiortei* la dominution de Zeus et à se défaire de son humeui' bienveillarde à l'égaid des hommes )>(1). La dominât ion de Zeus, T/.v Atô; rupwj'fîa — mot qui revient si souvent dans ce drame — nous savons hiut ce qu'il avait d'odieux pour les Athéniens qui avaient chassé les Pisistratides. (les dieux ont une singulière idée de la Justice. Pour eux, aimer les hommes, c'est violer l'ordre de l'univers. Ltephaestus ditàlh'ométhée : lui donnant des pi'ivilèges aux hommes, tu as outrepassé la justice (2). ^Ce dieu esclave accuse lui-même Zeus de tvramiie : ('elui (pii vierd d'arriver au pouvoir est toujours violeid (A). Ki'atos déclare que personne n'est libre, excepté Zeus (\). Les Océanides s'écrient : Zeus, ilU'galement, gouverne par de nouvelles lois, y.Oz-r»; (5). (!ertes ce n'est pas le Zeus dont les Suppliantes disent (ju'il gouverne selon les lois anciennes, Try.Aaior; vôy.otç. Au dii'c dcs Océaiiides le Zcus du Prométliée gouverne pai' des lois à lui, t^'or?vo7.ot;(G).C'estlepropi'e du tyran (jue de mépriser l'ordre établi des choses. Ces textes laissent-ils aucun doute sur la pensée de l'auteur ^'N'y a-t-il pas dans le Prométhée une concei)tion de Zeus toute difléreide de celle (pii nous a ravi dans les Tuppliaides et dans rOrestie? Peut-on prétendre, comme le fait un critique allemand, que la distinction n'est })as réelle, que le Zeus de notre auteuj", est partout identique à lui-même,
Ci) V. 30.
(0) y. 404, cf. V. 180.
ff
enfin, que c'est un quasi-Jehovah (i). Mettez en regard de ce Zeus violent et arbitraire, le Titan. Sans lui Zeus eût, de sa foudre, mis en pie^ces les hommes (2). Un mot résume la belle œuvre du Prométbée et montre assez pom^ qui senties sympathies de l'auteui'. «J'ai empêché, dit-il, les hommes de contempler sans cesse l'inévitalde mort ». « (k)nnnent cela? » demandeid les Océanides. « J'ai mis parmi eux les espéi'ances qui voilent le rei^ard i\\). » lin dernier trait et celui-ci importante Le Titan est fils de Thémis ou Gé. C'est tout un (4). 11 possède ainsi la connaissance des lois éternelles, des lois anciennes ; il connaît le plan de l'univers ; il sait ce que l'avenir réserve. Il est évident que dans la pensée de l'auteur, celui qui est dans l'ordre et qui doit pai' conséquent, triompher ce n'est pas Zeus, mais Prométhée./
Voilà une contradiction réelle qu'il s'agit d'expliquer. Et cela en nous tenant sur le terrain purement historique, en d'autres termes en cherchant la solution au sein même des concei)tions religieuses de noti'e auteur. Dans la plupai't des explications que l'on a données du Prométhée, on oublie l'acteur principal du di'ame, le protagoniste que l'on ne voit pas, mais sans lequel la pièce n'a pas de sens, les lois éternelles, la Moera. C'est elle qui préoccupe visi- ])lement la pensée de l'auteur, il insiste, nous l'avons vu, dans le Prométhée, sur son caractère de nécessité. La loi doit s'ap[)liquer de la manière la {)lus absolue. [Zeus lui-même ne peut échapper à l'ojVlre inévitable des choses,
(i) Chœmann, JEschylos gefesseltcr Fromethcus, p. 29. ('2) V. 236.
aux lois ({ui harmonisent l'univers tout entier. Eh bien! le tond du (hame, c'est la lutte de Zeus contrôla loi. 11 se révolte contre la Moera en s'attaiiuant à son représentant, Prométhée. Ne pensons i)as, un instant, que Prométhée inciu-ne en lui Hiumanité. Le Titan n'est pas l'homme soulTrant, luttaid avec héioisme à travers les siècles, contre toutes les fatalités de la vie. Ne faites pas d'Eschyle un prophète qui a eu, un jour, la vision lointaine, de l'apothéose de l'homme] C'est là une idée qui a pu séduire un Shelley, mais assurément ce n'est pas une con^ception qui ait jamais pu surgir dans le cerveau d'Eschyl^D'ailleurs, il est trop pieux pour gioritierriionmie ainsi. Tout autre est sa pensée. Prométliée, dans son drame comme dans la légende, estlils de Thémis et de Ce, qui est dépositaire des lois éternelles du monde. Elle lui communique la science de l'avenir. Prométée seul a la pleine conscience i\o la réalisation inévitable de la :\[oera. C'est lui (fui la représente. D'autre part, Zeus s'insurge contre les lois de l'oi'dre et voilà pourquoi il torture le fils de Thémis. Car si Eschyle n'en a pas fait un révolté contre les lois éternelles, comment explique-t-on son insistance à l'épétei', par la bouche de pirsque tous les personnages de son drame, que Zeus cherclu^ à gouverner par de nouvelles lois, à sa nuise lSio,c voaot:? Zeus n'est pas dans l'ordre. L'barmonie n'existe pas encore parmi les dieux. Eschyle est remonté jusqu'à ces époques reculées où, dans sa pensée, les lois éternelles s'imposaient peu à peu dans le monde des dieux, de même que, dansl'Orestie, il nous la monti'es'imposant parmi les hommes. L'issue d'un pareil duel, entre Zeus et le représentant des Moera n'est pas douteux. Prométhée l'annonce. En nouveau dieu succédeia à Zeus. Périsse
/eus i)lnt.)t (juc les lois éternelles. Pour que la lutte cesse, il laut nécessairement une réconciliation entre /eus et le Tilan, mais qui soit une soumission du père des dieux, non à celui-ci, mais aux lois éternelles. Il faut nue Zeus ai'rive à la maturité ; il faut ({u'il lenonceàson liumcMU' despotique, ruo;.vvt/ot TcoTTor, il laut qu'il conq)renne (pi'il doit identifier sa volonté ave la loi. A cette seule condition est TalTermissement de sa minalion, l'apaisement des luttes, l'harmonie dans le i-jnde des dieux. Qu'est-ce à dire? 11 faut ([iw Zeus se transforme. Assurément si Eschyle était monothéiste, il n'imai^inerait jamais un dieu (pii chanoe. Mais la conception d'une divinité immuahle, élernellement identique à elle-même, lui est complètement éti'an<^aM'e.JNous avons des preuves nond)reuses, et dans le Prométhée et autre part, qu'il acceptait la succession léo-endaire d'Uranus, de Cronus et de Zeus. Il lui restait encore assez d'antropomorphisme, mali-ré son idée si élevée de dieu, pour concevoir son dieu changeant de sentiment et de caractère.
Zeus i-evient à résipiscence, de même (jue Thomme sage et avisé s'empresse d'ohéir aux lois de la justice. Nous avons ainsi dans le Prométhée ce (pie l'on peut appeler le premier moment du développement de Zeus. Il est encoi'o en lutte avec la }kloera. Dans les autres drames du poète, c'est Zeus tel (pii doit être, tel qu'il demeurera; il gouverne maintenant selon les anciennes lois ; plus de choc entre lui et la Moera. Tel est, croyons-nous, l'explication histori<{ue du Prométhée; c'est la conception de la loi qui en est la clef.
\ On le voit, la notion des lois éternelles, de la Moera, occupe la place centrale dans les conceptions religieuses
d'Eschyle) Notre auteur est au fond ti'ès idéaliste. Dans sa pensée, l'ordre doit régner aussi hien dans le monde physique que dans le monde moral, chez les dieux aussi bien que chez les hommes. L'harmonie, réalisée par l'application des lois éternelles, est le but de l'univers. H ne doute pas que cet idéal ne devienne une réalité. C'est cliez lui, une foi réfléchie. Il voit, dans le passé, la loi reconnue, après une longue période de luttes, souveraine par les dieux et ceux-ci comprenant leur rôle et appliquant désormais la loi dans toute sa rigueur; dans l'avenir, il voit ces mêmes lois s'imposant à l'homme, et ceux-ci, comme il le dit, apprenant la modération par la souffrance. ^La Moera souveraine et les dieux l'exécutant, telles sont les deux notions fondamentales des conceptions religieuses d'Eschyle.