‹ Étude sur les idées religieuses et morales d'Eschyle [microform]Chapitre 9 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La Morale religieuse

Nous avons pu constater, à plusieurs reprises, qu'Eschyle, pas plus que ses contenipoi'ains, les philosophes, n'est porté à l'étude de l'honnne. Il ne peut donc être question ici d'une morale humaine comme celle de Socrale ou même comme celle d'Euripide. Impossihle de separer les idées religieuses de notre auteur de ses idées morales. Le caractère qui leur est connium c'est que l'idée de la loi souveraine, de la loi non-écrite, joue un rôle non moins important dans celles-ci que dans celles-là. La loi non écrite est, dans la pensée de notre auteur, la rè-le souveraine qui décide du juste et de l'injuste, de ce qui est dans l'ordre et ce qui n'y est pas. C'est là un fait qui nous semble s'expliquer par des tendances r-eli-ieuses plus accentuées à cette époque qu'un siècle plus tard. Reprenons la notion de la loi. Elle est la suprême autorité et dans^ la cité et dans l'univers. Dans la cité, elle est gravée sui- l'aii-ain; dans Tmiivers, elle est -ravée dans les cicMix. Dans la cité, c'est la loi spéciale; dans l'univers, c'est la loi universelle. Elles forment chacune partie du même code. Socrate, au dire de Xénophon, ne fait pas entre olh^s de dilTérence essentielle ( l). L'une n'est pas intérieure et l'autre extérieure. Elles sont toutes les deux extérieures. Dans un siècle reli-ieux, c'est naturellement

(1) X.''no|)]i. Mcm. /F, i>5.

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vers les dieux et lu loi éternelle ({ue se lourne la peiist^e. C'est elle qui est la règle de la vie. Sou importance prati(pie se retrouve partout dans nos drames. Nous le verrous en [larticulier lorsque nous discuterons la notion de l'ato;.;. Mais un siècle plus tai'd, nous sommes frappés de voir rimportance capiiale que prend la loi écrite, la loi de la cité dans la vie des individus. C'est elle qui apprend au ciloven à distini^uer le bien et le mal. C'est sa règle de conduite absolue. La loi non écrite semble reculer à Tarrièi-e plan. C'est là nn fait (|ui nous parait s'expliquer par les nonvelles conditions dans lesquelles le Crée se trouvait. Dans une époque où les sentiments religieux vont en s'alfaiblissant, — car on ne nous cont(^slera pas (jue l'esprit pi'olbndément l'eligieux d'Escbyle et vraisenjblablcMnent de rélite de son temps, ne lui a pas longtemps survécu, — ('poque où les préoccupations politiques dominent de i)lus en plus les préoccupations religieuses, où l'idée de la pati'ie grecque, presque réalisée à Salamine, tend à faire place à l'idée [)lus l'cstreinte de la cité, alors que cbaque ville veut aHirmer son autonomie, qu'Atliènes lutte conti'e Spai'te, époque où l'on considère de plus en plus l'Etat, non-seulement comme le prolecteur des droits individuels, mais surtout comme Téducateur (\e^ citoyens, puisiju'il est le dépositaire des maun's, des idées, des traditions de la cité et que son pi'emier devoir est d'y initier le citoyen et de lui domier cette éducation qui eu fera un véritable Hellène et (]ui le distinguera, à tout jamais, du barbai'e (i), ne devait-on pas forcément entourer la loi de la cité de plus de respect et par conséquent oublier la loi non écrite? C'est à S[)arte (jue paraît nettement pour la premièi'e

(1) Sdimidt, Eth. dev ait. Gruch. 1, ]». 109 et scjq.

(Il

fois l'idée de l'Etat éducateur. Dès lors l'impulsion est donnée. A la fin du cinquième siècle, et en particulier à Athènes, l'idée de la cité a si bien grandi, l'Etat a si complètement elfacé l'individu, que celui-ci ne cherche plus sa règle de conduite que dans les lois de la cité. Ce sont elles (jui lui apprennent à distinguer le bien et le mal. Nous avons mentionné, dans notre premier chapitre, un passage du Criton, où Socrate déclare qu'il doit autant et même plus aux lois d'Athènes qu'à ses parents. Preuve non équivoque de la place prépondérante que prenait alors la loi de la cité dans la vie de l'individu, puis(pie Socrate reconnaissait hautement la suprématie dc^ lois éternelles et qu'il les rappelait constamment à ses auditeui's. Et encore dans l'Apologie, Socrate demande : Qui rend les honnnes meilleurs, qui leur apprend à distinguer le bien du mai? « Les loisir s'écrie un interrupteur (1). Et la suite nous montre qu'il s'agit des lois de la cité. Cet interrupteur n'exprime-t-il pas évidemment le point de vue général, populaire? N'est-ce pas cette conception de l'Etat éducateur, des lois de la cité, règle souveraine de conduite pour l'individu, qui est au fond de la République de Platon? N'oublions pas, non plus, l'inlluence exercée par les so[)histes, ces éducateurs de la jeunesse athénienne. Platon nous donne dans deux passages remarquables du Corgias et de la République, leur opinion sur la loi (2). Nous

(1) Apologie, 24, D.

(2) Bépubl. 359, C.orgias, 48;M8i. Quoique Calliclès ef Glaueon, qui soufieiiuent la distinction fameuse entre la loi et la nature, ne soient ni l'un ni l'autre des sophistes, nous j)ensons, nialg^ri; la polémique ardente de Cl rote {Hist. of Greecc]^ VJ, Ni), que dans la pensée de Platon, ces deux inteilocuteurs de Socrate expriment une oj)inion assez souvent soutenue })ar les Sopljistes.

on concluons que, si les So]»liislos, on

mhslilnant anx

rovaiHM^s Iradilionnellos, ([ui assii^iiaK

Mil anx l(»is do la

citô nno orij^ino divino, nno (^xplioalion lalionnollo (|mi les Taisait roniont^M- à nn coidral social (|iiolr()nqn(\ d'inio pinl diiniiuiail Tanlorih' dos lois ociih^s, d aniro pari, on affiiTiiaiil (|ii(^ o'osi dans la loi ôcrilo, dans oitô, ([n'os

(» vouo; (

lo I:

donnai (Ml

I la iv<do (\r la inslico, du /aVjv ot do VciUyr>^, ils [ à la loi o(M'ilo nno sin-nlirio valour i)rali(|no; ils appronaionl anx oiloyons à oIioivIkm' dans la loi ocrile la rÔLilo (\v lonr conduilo. Imi aniniiant ([iio, dans la natnro, io plus lorl osl lopins juslo, los So[)liislos ôl)ranlaicMil los hases momos do touto nioralo, oar il Tant hioii so oardor do oonlbndro la naiuro, la r^-^t? dos Sopliislos, avec les lois non (HM'itc^s, los voa-aa aypaTTTa dc Piiidaro ol d Ksolivl(\ ooid'usion (un^ Calliclos, dans lo (lor«^ias, vondrail l)ion nous (aire accepter, confusion (pii, dans Ions los cas, n'était j)ossiblo ([u'à une épcxpio où Tidoo de la loi non

écrite était roi'tamoindi'io, i

mais (Ml allVancliissantriioinmo

do touto moralité, l(^s so|)liistes montraient aussi la nécessité inévitable do so soumettre aux lois do la cité, ot d'y

•liorclioi' la 1V12I0 de la conduite. Kn un mot, an poin

t de

vue prati(pio, lourcritiipio subversive diminuait leprostii;o des lois non-(k'rites et rehaussait l'aulorilé morale dos lois écrites. C'est ainsi ([ue vers la lin du V^ si('clc^, nous vovons s'allirmer nettement la tendance, longtemps refouk'o par Tespril r(di«;ioux du VI ^ si/rlo, de substituer anx lois des dieux, aux loisnon-écrites, les lois de la cité, la i-aison d'Ktat. Ouollos lïinMit les consé(iuonces [)rati(iues

de ce dé[>lacomi

Mit de la loi moralorde son transfert do la

loi non-écrito à la loi écrite? ('/(^sl (]uo, tandis (|uo la morale d'Eschvle a un caractère sin^^ulièremont reliinioux, et

(pie sa conscience on appelle aux lois supériouirs et conserve ainsi son indépendance, les cont(nnporains de Vhihm, si nous en croyons son témoionai^^o, jn'oclament on morale la souveraineté do la loi (MM-il(\ A leurs yeux, celui qui s'y conforme, c'est-à-dire ({ui se conforme à la l'aison d'Klat, (^st juste, celui ({ui s'insuri^o contre la loi (kM'it(» est injuste (I). Lorsqu'on avait, encore, une foi vivante aux lois non é(M^ites, l'individu pouvait |>rotester en face de TKhit. Non pas au nom du droit individuel, dontlo(irec n'avait pas la notion, mais au nom delà justice étonu^lle. C'est cotte conception si roli'^it^use (pii nous a valu les superbes défis (rAnti«;one aux menaces do Créon; c'est (^Ue qui nous a valu ce porsonnai^'o si inléressant de N(30[)tolémo dans le Pliiloctc'to. Atais à la lin du V'^ siècle, on ne concevait ^uèro do pareilles protestations. Du temps d'Ks-

chvle c'est la loi non-écrito, du temps d(-s sojd listes c'est

tj

la loi de la cit(' (jui domine.

\]\ autre trait de la morale reli<iiouse, c'est ([u'ollo (^st moins intolloclualislo ([ue celle d(-s pbilosoplios de réj)0(iue suivanlo. LoL;iquem(Mit, on devait on venir à id(Mililier, comme le l'ait Socrate, la vertu et le savoir. C'est là une consé(iU(Mice im|)riqué(Mlans la nolion oreccpio de la loi. Oue Ton nous p(M-melte de dévelo})per ce point do vue. Nous pourrons ainsi faire ressortir, d'autant plus clairement, 1(^ caractère particulier do la morale roliL^iouso. l>ournous, la loi morale est intérieure, inscrite dans les pi-olond(Mirs do la conscience. Nous pouvons donc la connailro (l'une facjon imm(Mliat(\ i)ar une intuition ; pour on [a'(Mi<lreconnaissanc(% nous n'avons pas besoin do rintelliooiK-o. Par conséqu(Mit, la loi morale, porc.uo par nous

{[) Républ. 338, E.

immédiatement, s'impose à nous ; elle a un caraclère ol)li«^aloire; elle ne peut être mise en question. Dans ces conditions, elle aj^it avec une gi'ande force sur la volonté. Ainsi, en morale, la i^rande alVaire pour nous, c'est la volonté. Tout diiïérent est le point de vue grec. Ici, l;i loi morale, que ce soit la loi de la cité ou la loi non-éci'ite, est toujours en dehors de nous. Impossible (Uen avoir une intuition immédiate. Notre intelligence seule peut nous la révéler. Mais alors, si la loi morale n'est perçue ([ue ]>ar l'intelligence, c'est-à-dire si elle passe i)ar la criti(pie, elle ne i)eut plus s'inq)Oser à nous avec le même caractèi'e d'obligation (|ue lors(|ue nous en avons Tintuition immédiate. Kt en l'ait, les Grecs ont ignoré presque complètement l'obligation morale. Quelle en est la conséquence? C'est (|ue la volonté n'est i)lus si vivement sollicitée. C'est l'intelligence, l'organe (pii perçoit la loi, (pii importe maiidenant. Aussi le Grec a une tendance très marquée à insister sui' la comiaissance intellectuelle du l)ien. Socrate a tiré les dernières consé(piences de la concej)tion grecque de la loi morale, lorsqu'il a dit ipie, si Ton connaissait toujours le bien, on ne ferait jamais le mal. C'est là, du moins croyons-nous, une des causes qui nous a valu cette théorie célèbre. Mais du temps d'Eschyle, la pensée grecque n'en était pas encore là. Nous sommes pourtant bien sur la voie. Les tendances intellectualistes commencent à s'aflirmer. La vertu est déjà l'ô/'w; -^.ooviiv, le sens drod. Les méchants sont les cppevo7:)./:/To/., Irap[)és dans resi)rit (1). On envisage le plus souvent le mal moi'al comme une perversion du jugement. C'est cette tendance à chercher les sources du mal dans l'intelligence qui

(1) Prom. 1054.

ex[)li(pie la notion de l'Aie et delà folie, ces conceptions si ancieimes ; mais ce n'est là encore qu'une tendance ; l'expérience religieuse de notre auteur lui fait a})pi'oclier peut être plus près <le la vérité que Socrate.

Ce sont les termes ir-^-t^î;'?. d ^^v^*'. de «^i^^-:, qui résument quehpies-uns des sentiments moraux les plus pui's des Grecs (l). Puisque la loi morale est extérieure, le Grec ne pouvait en pi'ondre connaissance <pie par la réllexion. Mais alors n'a-t-il pas comm ce phénomèn(\ moral, l'intuition immédiate de la loi éternelle? Soyonsen surs, le Grec est trop com[)lel pour n'avoir pas comm • et observé ce phénomène. C'est le terme v/tov^çipii l'exprime. Qu'est-ce que l'al'î.'):? Je prends ce mot au sens le plus large. Je ne m'occupe pas de ces signilications plus spéciales (pu, toutes, comme le montre M. Schmidt, se rattachent, de la façon la plus naturelle, à son sens central. L'^-î-î'';, c'est le sentiment de répugnance, desaiideretenuequeronéprouve

lorsqu'on est tenté de connnettre une mauvaise action, de violei-une loi de l'univers. C'est le trouble de l'honmie lorsipi'il va interrompre l'harmonie universelle. C'est le sentiment profond du respect qu'il doit aux lois morales. Ainsi les Krinnyes reconnnandenl à l'homme de respecter l'autel de la justice, fr^f^v aï^iorat r^txa:, (-2). C'est 1 hésitation qu'on éprouve à violer un serment (3). C'est le sentiment qui doit animer l'aréoi)age qu'Athéné vient de constituer

(1) M. Schmidt a magistraleiiuMit mis en reliof la sigiiilic;«ti()U de cos termes et a montré la coniiexiou intime entre les sentiments qu'ds expriment elles phénomènes moraux. Eth., dcr ait. G ricc/i. 1, 1(»S- 184 ; ti08-219.

(t2) Eum.. 539.

(3) Eum., 710, 080 opzov a4(ΣÎT&î.

f^ojÀ£UTy:ûtovaioo"tov(l). En uu mot, partout cliez noli'O auteur, ce terme «t^"ç expriuie le respect de la loi morale, (l'est un seutimetit spontané. On va commettre une mauvaise action. Voici un ('clair intérieui*. On reconnaît (]ue c'est une action coupal)le. On la repousse a\'ec un saint frémissement. N'avons-nous pas dans cette l'épugnance toute instinctive, l'intuition morale immédiate? Ce n'est pas à la suite d'une l'éllexion prolongée «ju'elle a surL;i, c'est tout d'un coup, à la vue du mal. Le terme aï^Kj; impli<pie donc l'intuition morale, en d'autre termes, l'y-t^w? est le sentim(înt qui accompai^ne la connaissance immcMJiati^ de la loi morale. Mais précisons encore la portée de ce term(\ Lorsifu'il y a eu jugement moral en nous, la conscience nous pousse à l'action ou nous en détoui'ue. L'^^î'^'-^ç, c'est la conscience qui nous ordonne de ne pas agir, qui nous retient en présence d'une mauvaise intention ('2). C'est le irein qu'elle nous met lorsque nous «glissons vers le mal. Mais le (îrec ne suit-il pas que la conscience commande aussi d'aij;ir? Certes. On se souvient des déclarations si belles de Socrate dans l'Apoloi^ie. 11 termine en disant : « Il no faut prendre en considtM\ition ni la mort, ni cpioi (pie ce soit, lorsqu'il s'a^jiit d'éviter une conduite qui n'est pas lionnéte i\\) ». Nous le voyons, le Grec connaissait la conscience morale sous ses deux aspect-, celle qui inq)ose un devoir et celle qui empêche de mal a[;ir. 11 n'a ex[)rimé que cette dei'ni(l're forme de la conscience et c'est Vy.Wnz.

Mais (pi'est-ce (pie l'aî'ry^vïî? L(.' sentiment «pie l(;Crec appelle arî^'iç, ne peut évidemment (jue [)iécédei l'action.

(1) Ibid., 7()i; Cf. Ibid., 5il).

{"J) Schmi.lt, Eth. der ait. Griech^ j.. t>13.

(3) Apologie, ^IH \).

Lors(]ue l'on a agi, on éprouve un sentiment nouveau. Si l'on a mal agi, si l'on a vaincu la réî)ugnance instinctive que l'ait éprouver le mal, il y a troulde. Le jugement moral v«)us tient. La conscience vous condamne. 11 y a malaise, humiliation intérieure. Le Grec désigne cet état d'àme })ar oLlax^vn, Ainsi l'ai^w? accompagne le jugement moral lorsqu'il précède l'action, Yy.i'jy'.vYi résulte du verdict prononcé par le jugement moral loisque l'action a été accomplie et qu'elle a été mauvaise.

iMais le terme A^xJ-jn a passé de ce sens i)rimitif à un sens plus lai'ge. On va commettre une mauvaise action, on s'en j'eprésente les suites, on pense au malaise qu'elle vous laissera. Ce malaise anticipé, cette crainte du trouble intéi'ieur. (jui résulte d'une mauvaise action, s'appelle aussi Wi'jy'j^n. C'est le môme sentiment, mais on l'éprouve par anticipation et cela suffit (piejquefois pour nous retenir sur la pente.

Mais ces sentiments peuvent devenir beaucoup plus intenses. Ainsi VuiSroç, la répugnance à faire une mauvaise action peut devenir irrésistible. C'est toujours le même sentiment, mais à un degré d'intensité tel (ju'il ne peut plus s'appeler al^î^)ç. Le Grec connaissait cette horreur qui saisit l'honnne à certains moments lorsqu'il va commettre un crime, mais il n'avait pas de terme pour la désigner. Ainsi dans l'Hercule furieux d'Kuripifh^ le vieil Amphitryon refuse de traîner hors de sa demeure Mégara, parce qu'il ne veut pas être complice de son meurtre. Lycus s'écrie alors: « Kh l)ien, [)uis(pie tu as ce sci'upule, nous, (]ui n'avons pas decraiidede ce genre-là, nous hérons sortir de là la mère avec ses enfants (1). C'est là de l'ai^Xç mais

(1) Herr. Fur.,T2i et s({q.

Si

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plus intense. De même, le malaise intêrieiu' du coupable peut devenir insupportable. C'est du remords, lùieoreune lois, le (Irec n'avait pas le nom, mais il avait la cliose. Nous l'avons vu, le remords est un élément de la notion des Erinnyes. C'est à lui qu'Escliyle fait allusion dans un chœur de l'Acamemnon : Pendant le sommeil, 1(^ cœuv anxieux se souvient etsoulTre. ^ïalt-Té qu'on en ail, on fmit pai' appi'endi'e à bien se conduire (i).

Nous n'avons considéré jusqu'ici ces deux formes de sentiment (pie les Grecs nomment ai^w? et aîT/V/j, (ju'en elles-mêmes, en dehors de toutes les inlluences exléi'ieures. Celles-ci peuvent les modifier sensiblement.

Ainsi prenons l'aîa/^vyi. Supposons qu'un individu songe non seulement à la soulï'rance morale que lui lera éprouver la désapprobation de sa conscience s'il commet une mauvaise action, mais au<si à la condamnation universelle dont il sera l'objet, son malaise anticipé, son humiliation intérieure augmente. Le motif qui le fait l'eculei' est d'autant plus puissant. I/al^x^v»!, — et c'est là son sens le plus ordinaire — est la crainte du qu'en dira-t-on. C'est ainsi qu'elle peut signifier le sentiment de l'honneur. On veut primer les autres pour s'assurer la considéi'ation générale. Eltéocle dit d'un guerrier ce qu'il vénère le trône de l'honneur, ab/vv»]? ôoôvov(2). » Clytemnestre s'écrie : c( Je n'aurai pas honte de mes manières affectueuses à l'égard de mon époux » (3). Elle ne craint pas l'opinion. Il est dit du guerrier Parthénopée, qu'il n'aura pas

(1) Ag., 179.

(2) 8>'pt Th., 409.

(.3) Agam., 85G

à rougir d'avoir fait si long chemin. Ses actes seront glorieux (l).

C'est là un sens moins élevé, plus objectif que revêt le mot ai'jx'^^jn. C'est la crainte de l'opinion. L'«t<î.'>ç est un sentiment plus noble, surtout plus intime, plus subjectif. 11 s'épure et s'agrandit encore, en se confondant presque entièrement dans la conscience de notre auteur avec le sentiment religieux. Celui-ci présente chez Eschyle une doub'e face. C'est d'abord la crainte toute extérieure des dieux, la peur du châtiment. Ainsi, « le respect des dieux assis sur leur trône vénérable s'impose parla force » aux hommes (t>). Mot qui s'explique par celui-ci : (( Zeus, qui a établi les soutfrances pour être un enseignement certain (3) ». Pensée qui revient dans cette parole: « Il est utile d'apprendre à se modérer par la douleur (4) », c'està-<lire, la soulTrance vous apprend à rester dans les limites de votre humanité. Voilà le côté objectif du sentiment religieux chez notre auteiii', la crainte du châtiment. Mais, d'autre part, on ne peut nier que les dieux, et en particulier Zeus, ne lui aient inspiré autre chose que de la crainte. Les célèl)res passages des Suppliantes le prouvent à eux seuls. H y avait en Eschyle un sentiment profond de vénération pour ses dieux, sentiment, celui-là, tout intérieur. C'est le aig:<î. C'est avec lui, que r«rîo>ç, sentiment intérieur

(1) Sept Th., 546.

(2) A(/., 182 et sqq. — Nous avons tradait d'après la leçon de Gonington," adoptée par Paley, pîaioç au lieu defta-c,ç. Nous traduisons d^iprès les mêmes commentateurs x^pn dans le sens € de lespect );. Comparez ibid.,31i, a9i/rwv xâp:, le respect des choses que Ton ne doit pas toucher.

(3) Ag., m.

(4) Eum., 520, c/'. ^j/., 249.

aussi, s'est confondu. Le respect de hi loi éternelle s'est identifié avec le respect de la divinité, de même que la volonté divine c'est la réalisation de la loi. Le sentiment moral s'élève jusqu'au sentiment religieux. Pour Eschyle le devoir est un acte de piété. On est pieux à ré«;ard des Suppliants, sjTs^riçfJ). On lait un mariai^e impie, y^v-ov xr,-M (t>V Le roi d'Argos est saisi de terreur à la pensée de négliger les devoirs dus auxsu|)pliants. C'est presque une terreur religieuse, 7r£>ptxa (.\). Les suppliantes s'écrient: « Les gens d'Argos respectent les suppliants de Zeus », at-îoûvTai ^'t- /îxaç ^Ur (i). p:iles disent à Zeus : (c Vénère tes suppliantes, (jî(5ij;ou (îi/iraç (TiOsv (5). Gcs deux cxi^ressious s'appliquent aux mêmes objets. Elles deviennent synonymes. AJ/jovya/, c'est <7g^ij;o^:/ai. Ou parle même de Zeus Airîo^.ç (0).

En résumé, lVt(T/;vy, est voisin du seutiment religieux et linit par se confondre avec lui. l/a'^x^*-''^ n'est le plus souvent que la crainte de l'opinion. Cette distinction explique le mot d'Antigone : je n'ai point honte de désobéir en ceci à la cité OôVia/ûvo^ayi (7). Elle n'a point d'^tiff'/vvyi; elle ne se préoccupe pas de l'opinion loi-squ'il s'agit d'un devoir sacré, mais elle a, au plus haut degré, de VArV.>ç , du respect pour le mort, pour la loi sainte qui ordonne de l'honorer d'une sépulture. C'est là une nuance que le poète a marquée en se servant de ce mot. Les consciences délicates ont seules cette sensibilité, l'a?..?;.;, en présence du

(I) Stîpjd., 339.

(•) Ibid.. 10.

(3) IhiiL, 34."».

*(4) Ibid.,M\.

(5) Ibid., 815.

(6) SuppL, Wr-I.

(7) S.p^ Th., 1029.

mal. IJ^Ac/JrjT^ est un sentiment plus égoïste. Celle-ia arrêtera un homme de bien en présence du mal, celle-ci arrêtera peut-être un misérable. L'une s'allie au sentiment religieux, l'autre à l'amour propre.

Qu'est-ce à dire? N'est-ce pas à une époque religieuse que les consciences sont le plus supceptibles d'^i^c^ç et à une époque plus politique que religieuse, d'^t^/vv^j? C'est ce qui est ariivé. Une des indications les plus sûres de l'évolution religieuse et morale qui s'est opérée d'Eschyle, aux contemporains de Socrate, c'est l'enq)loi de plus en plus fréquent du mot ^'i^tx^v/j. Dans l'Orestic^ dans les Suppliantes, partout, on l'encontre ces termes, ^^^ç, airî.Cy.at, at^oîo; et pres(jue toujours au sens le plus élevé, celui du respect de la loi éternelle. Mais le terme aïo/ûv,; s'y trouve tivs rarement, peut-être pas dix fois, dans ce qui nous reste de notre auteur. Comment expliquer ce fait curieux? N'est-ce pas l'indication d'une disposition particulière du poète? L'ai^''^ , qui frise de si près \e ^^^'m^ ne l'épond-il pas à ses aspirations secrètes? Et même ne pouvons-nous pas dn-e qu'il obéissait à une tendance générale de son époque lorsqu'il préférait le terme d'=^îti^'>: à celui d'«î.'7x>^'3 ? L'a^îw.:, n'est-ce pas la vertu d'un siècle religieux qui respecte encore les lois éternelles, tandis que V^^i^ryWr^ convient à merveille à un siècle politique et démocratique? Et encore, remaniuons ceci, c'est que ce sont surtout les drames d'Eschyle, les plus pénétrés de l'esprit religieux, ([ui nous oll'rent le plus dexemples d'^î(5a):. Ce ^ont les Suppliantes où nous ne croyons pas qu'atax^v»^ se trouve une seule fois. D'autre part c'est précisément dans ce drame plus politique et plus guerrier que les autres, les sept chefs devant Thèhes, que l'on trouve le plus souvent

le terme at^/ûv»:. Cela est tout naturel. Au premier plan sont les chefs, la cité, la vie publique. On se préoccupe beaucoup plus de l'opinion publique que des lois éternelles. Et quels personnages prononcent ce mot le plus souvent? Sont-ce les Danaïdes? Est-ce le chœur de l'Agamemnous? Sont-ce les personnages pieux de ces drames? Non : mais c'est Etéocle, qui n'est pas religieux, qui se fâche contre le chœur parce qu'il implore le secours des dieux, î^téocle, qui ne respecte que l'honneur militaire. C'est elle qui l'oblige de croiser le fer avec son père Polynice. C'est encore Clytemnestre plus ambitieuse que religieuse. En morale, comme en religion, Eschyle obéit aux mêmes tendances. Il identifie la loi éternelle avec la volonté des dieux et nécessairement aussi le sentiment moral avec le sentiment religieux. N'est-ce pas à bon di'oit que nous disons que sa morale est religieuse?

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