BEAUFORT
(KALAAT-ESCH-SCHÉKIF.)
Le voyageur qui suit la route de Hasbeya à Saïda traverse une plaine vaste et fertile nommée par les Arabes Merdj-Aïoun, s' étendant cuire les deux chaînes du Liban et de l' Anti-Liban.
Après une marche de plusieurs heures, il aperçoit à l'horizon un vieux château de l'aspect le plus pittoresque, qui s'élève au sommel dune des premières croupes du Liban : c'est, le Kalaat-esch-Schékif. nommé Beaufort par les Francs et Schékif-Arnoun par les chroniques arabes. Ce château faisait partie de la principauté de Sajette,et, comme j'aurai lieu de le dire plus loin, son plan présente une grande analogie avec celui de la forteresse de Karak, relevée, pendant le voyage de M. le duc de Luynes, sur la rive orientale de la mer Morte.
L'assiette de Beaufort a été choisie au sommet d'une crête rocheuse bordée à l'est par un précipice à pic, de plus de 3oo mètres, au fond duquel coule le Nahar-el-Kasmyeh, le Leofit.es des anciens. A l'ouest la montagne s'abaisse par une pente assez rapide, au niveau de la [daine où s'élève le village moderne d'Arnoun.
En avant du château au sud se voit un petit plateau qui semble avoir été nivelé de main d'homme : c'est sur cet emplacement que se trouvait au moyen âge la bourgade de Beaufort, à l'extrémité méridionale de laquelle les Templiers bâtirent en 1260, quand ils acquirent cette
128 \lu\l MENTS DE L'ARCHITECTURE MILITAIRE
place, une redoute détruite huit ans plus tard par le sultan Malek-ed- Daher-Bybars , lorsqu'il se rendil maître de celle forteresse (pi. Mil).
De ce point la vue embrasse un vaste horizon : vers I est ce son! les sommets neigeux de l'Hermon et les montagnes du H au r an; vers le nord la plaine de la Bequaa et les montagnes du Liban; au sud le Belad-Bscharah , que dôminenl au loin 1rs ruines du Kalaat-Tebnïn , le Toron des historiens des croisades.
Les ingénieurs qui élevèrenl le château donl nous nous occupons en ce moment oui été obligés de se laisser guider ici par la configuration du terrain sur lequel il est bâti. Sa forme serait à peu près celle d un triangle allongé. Il se divise en deux parties: l'une inférieure, vers I esi aux bords des escarpements du ravin du Kasmyeh; l'autre, plus (■levée el formant réduit, est établie au sommet de la crête du rocher. qui a été dérasé pour la recevoir. C'est dans cette enceinte que se voienl la grand'salle, les restes du donjon, etc.
Cette forteresse est construite en pierres d'assez grand appareil taillées à bossages, et les escarpements du rocher que couronne la partie haute du château sont presque partout revêtus de talus en maçonnerie. In profond fossé creusé dans le roc l'entoure au sud et à l'ouest. L'entrée delà forteresse s'ouvrait en A sur l'esplanade dont j'ai parlé plus haut. Celle porte donnait accès dans la basse-cour du château. Malheureusement il ne reste plus de l'époque française que les substructions des tours et des murailles H que recoin renl aujourd'hui des masures arabes bâties au xvue siècle par l'émir Fakar-ed-din , quand ce prince révolté contre le gouvernemenl de la Sublime Porte essaya de remettre Schékifen état de défense pour résister aux troupes envoyées contre lui parles pachas d'Acre et de Damas. A l'extrémité sud de cette bassecour existe un petit ouvrage carré I) qui au nord termine le château.
Une rampe ménagée le long des escarpements du rocher, el par
conséquent sous le commandement de l'enceinte supérieure, amène à la porte D, que défend la tour E. Par cette entrée on pénètre dans une sorte de place d'armes F, en partie voûtée, munie d'un parapet crénelé et sur laquelle s'ouvraient les tours G et E, qui flanquent les angles est et ouest de la face méridionale du château.
Un assaillant qui aurait réussi à forcer la porte D se serait donc trouvé dans ce passage comme au fond d'un fossé exposé de toutes parts
Fie. lio
auxcoupsdes défenseurs de la place, pendant qu'il aurait tenté d'enfoncer la porte H, par laquelle on pénètre dans la partie haute de la forteresse. Dès que le visiteur a franchi cette entrée, il s'engage dans un long corridor voûté qui débouche au milieu du terre-plein du château. Des logis à plusieurs étages, sur les débris desquels s'élevèrent au temps de Fakar-ed-din des constructions arabes aujourd'hui écroulées, paraissent avoir existé en I et en J ; mais il n'en reste plus que d'énormes monceaux de décombres au milieu desquels il est impossible de re-
Lrouver aucune des dispositions «lu plan primitif. G'esl sous cet amas
de ruines que passe la paierie voûtée faisant suite à la porte II et qui conduit au milieu de celte partie du château.
Le donjon K est placé le Ion jr du front occidental de la forteresse et l'ait corps avec le rempart, mais il est dérasé jusqu'au niveau des courtines. G'étail une tour barlongue; on y pénétrait par une poterne à linteau carré, et l'escalier ménagé dans l'épaisseur de la muraille se voit encore. En i8.r)<), quand je visitai ces ruines, il ne restait plus en place que les premiers voussoirs des voûtes de la salle formant jadis le rez-de-chaussée de cette tour, qui, sur des proportions plus petites, paraît avoir dû présente)' les mêmes dispositions intérieures que le donjon de Giblet, dont elle doit être à peu près contemporaine.
Sur le coté oriental de la cour s'élève en L un édifice aujourd'hui encombré d'immondices et servant d'étable aux troupeaux qui viennent paître dans les environs du château. C'est une salle voûtée, partagée en deux travées avec arcs-douhleaux et arcs-ogives chanfreinés. On pénètre dans ce bâtiment par un petit portail dont les archivoltes sont en tiers point et s'appuient sur des pieds-droits que couronnent des abaques ornés de feuilles sculptées (fig. ^10). Cette pièce était éclairée par trois baies carrées souvrant dans l'axe des travées : deux à l'est vers la basse-cour et une à l'ouest sur le terre-plein intérieur de la place. Ce vaisseau paraît avoir été construit à la hâte, postérieurement au reste du château, avec des matériaux provenant d'édifices plus anciens; car, parmi les pierres dont il se compose, les unes sont taillées avec soin, tandis que les autres sont seulement épannelées.
\ulaiit qu'on en peut juger par l'ornementation, on doit lui attribuer comme date la seconde moitié du xme siècle. Malgré le nom de Kenisseh ( église) que lui donnaient les Moloualis qui m'accompagnaient quand je visitai Schékif, j'incline plutôt à y voir une grand'salle.
attendu que son orientation ne saurait convenir à un édifice religieux. \ l'extrémité nord du château s'élève en M une tour de forme irrégulière qui, par une étrange coïncidence, présente la même forme que l'un des ouvrages dépendants du château de Karak. En France je ne connais que le donjon de Bonaguil, château du xvc siècle situé près Villeneuve-d'Agen, et publié par M. Viollet-le-Duc1, qui présente une pareille irrégularité de plan.
Bien que Beaufort ait été possédé , en dernier lieu , par les Templiers , je suis convaincu qu'ils non! rien changé au château proprement dit et qu'ils se sont bornés à édifier sur l'extrémité du plateau un ouvrage dont parlent les historiens arabes et qui fut détruit, comme nous le verrons plus loin, à la suite de la prise du château par Bybars, et dont il ne reste plus en IN que des décombres et une citerne.
On voit encore les ruines d'un mur flanqué de tourelles construit au xvne siècle par l'émir Fakar-ed-din autour de l'esplanade où s'élevait au temps des croisades le bourg dépendant du château, et qui selon toute probabilité devait être défendu par des palis et des ouvrages de terre dont il ne subsiste plus que des vestiges informes.
A l'entour des dépendances des châteaux construits en France et en Syrie pendant le xne et le xiue siècle on trouve encore fréquemment des traces de terrassements à une distance assez grande. Ils étaient couronnés de palissades et munis de fossés. Cette défense était assez sérieuse, pour présenter à l'ennemi un obstacle dont souvent il ne triomphait qu'après des travaux d'approche assez considérables et des assauts meurtriers. Une fois la place investie et les ouvrages avancés occupés, l'assaillant devait cheminer par des tranchées jusqu'à la contrescarpe du fossé. Or ici le rocher présentait au mineur une résistance qui devait prolonger considérablement les travaux de siège.
1 Viollet-le-Duc. Dict. d'archit. t. III, p. i65.
A gauche de l'entrée du château, un vaste réservoir B, taillé dans le roc, avait été ménagé dans le fossé.
J'ai dit en commençant qu'il existait une grande ressemblance entre le château que je viens de décrire et ce qui se voit encore de la forteresse et de la ville de Karak nommée au moyen âge la Piètre du Désert (Pelra Deserti). $es restes ont été relevés par MM. Mauss et Sauvaire à la suite de l'expédition scientifique de M. le duc de Luynes. Je crois donc devoir compléter ce <jni a disparu des ruines de Beanlort par une brève description de Karak. Par le choix de son assiette topographique et la disposition de ses défenses, cette place semble être sur une plus grande échelle la reproduction de ce que nous voyons ici.
C'est à la bienveillance toute particulière du feu duc de Luynes que je fus, peu de temps avant sa mort, redevable de la communication du travail de M. Mans-;, ainsi que de l'autorisation de le publier, et je tiens à témoigner ici de nia reconnaissance en rendant un solennel hommage à la mémoire du savant si regretté par tous ceux qui l'ont connu.
La ville de Karak occupe le sommet d'une colline aux lianes escarpés qu'isolent de trois côtés des vallées profondes (pi. XIV). Elle n'est reliée aux montagnes voisines que par deux crêtes de rochers : l'une au sud. sur laquelle a été construit le château; l'autre vers le nordouest, coupée par un large fossé en arrière duquel s'élève un ouvrage barlong d'une grande hauteur, muni intérieurement d'escaliers et de galeries mettant en communication les divers étages qui le composent; il est ouvert à la gorge et se relie par ses deux extrémités aux murailles de la ville qu'il est destiné à protéger de ce côté contre les attaques. Restauré au \\\\r siècle par les musulmans, cet édilice porte aujourd'hui le nom de Tour de Dijbars à cause de l'inscription que ce prince lit graver sur ses murs.
L'enceinte de la ville, dont le tracé est déterminé par la configura-
lion du plateau sur lequel elle est bâtie , était flanquée de saillants carrés, comme presque toutes les murailles des villes fortifiées par les Francs, dont nous voyons les restes en Syrie.
On doit remarquer le soin tout particulier avec lequel les ingénieurs qui élevèrent cette place ont pourvu aux besoins de ses habitants. Quatre grands réservoirs (pi. XIV), ainsi qu'un nombre considérable de citernes, étaient destinés à alimenter d'eau la population et les défenseurs de Karak.
Au temps des croisades cette ville était le siège d'un archevêché suffragant du patriarche de Jérusalem1.
M. Mauss pense que l'église grecque moderne qui figure dans le plan de la ville (pi. XIV) s'élève sur les substru étions d'une église plus ancienne.
Le château élevé par Payen 2, bouteiller du royaume de Jérusalem , est à l'extrémité sud de la ville, dont il est séparé par un large fossé. Cette forteresse présente la forme d'un carré long s'élargissant vers le nord. La disposition du terrain, étant semblable à celle du château de Beaufort, a amené une très-grande analogie dans le plan de ces deux Forteresses. V karak, nous trouvons également une basse-cour s'étendant vers l'est en contre-bas de la partie supérieure du château, dont elle contenait les dépendances.
La porte du château s'ouvre dans un angle rentrant à l'extrémité occidentale de l'enceinte la plus élevée. Elle était fermée par une herse et des vantaux. Après l'avoir franchie, le visiteur s'engage dans un chemin de défilement tout à fait semblable à celui que nous voyons au kalaat-esch-Schékif, mais de dimensions beaucoup plus grandes. Ce m <'st qu'après avoir franchi deux portes successives, munies de herses
1 Familles d'outre-mer i Syrie Sainte), p. 76.5 . — 2 lbitl. p. ho-}..
(!t pourvues de défenses très-compliquées, <juil parvient dans la coin supérieure du château.
Au-dessus de la galerie dont il vient d'être question on voil encore les traces de deux étages assurant la défense de cette façade, qui formait ainsi courtine entre les deux pavillons angulaires du château.
L'intérieur de la forteresse, dit M. Mauss, renfermait un grand uomhre de constructions, aujourd'hui ruinées, et il serait bien difficile d'en établir un plan exact sans faire des fouilles considérables. On \ voit encore de vastes et nombreuses citernes et des magasins immenses construits avec le plus grand soin. Ces magasins, d'après la tradition locale, formaient jusqu'à cinq ou six étages superposés. Us sont aujourd'hui en partie comblés, mais ils donnent l'idée des approvisionnements énormes que devait contenir cette place.
Vers le milieu de la cour s'élève la chapelle construite sur le même plan et présentant les mêmes dispositions que celles des châteaux de Margat, du Krak et de Safila. C'est une nef de 2 5 mètres de long, terminée par une abside semi-circulaire. Le vaisseau était éclairé par quatre fenêtres, et dans l'épaisseur de la muraille nord est ménagé un escalier conduisant à la plate-forme qui couronne l'édifice. Il y a quelques années, M. de Saulcy y trouva encore des restes de peintures à fresque.
Nous savons les noms de deux des chapelains des seigneurs de Karak que nous voyons dresser des actes de Maurice et de Renaud de Chàlillon, seigneurs de karak et de Mont-Réal '.
Rainald 1 1 5a
Guillaume.
Voir à la fin de ce volume la noie géo- 2 Cod. Dipl. n° 29, p. 3i.
graphique relative à la terre de Mont-Réal Ibid. n° 62, p. 62.
ou d'Oultre-Jourdain.
Les tours qui flanquent les murs de cette forteresse sont toutes carrées ou barlongues. A l'est et au sud, les lianes de la montagne ont été revêtus d'énormes talus en maçonnerie. Le donjon s'élève à l'angle sud-est du château, dont l'extrémité est formée, de ce côté, par un vaste bâtiment formant réduit, dont le plan est presque identique à celui de l'ouvrage M de Beaufort. Cette face du château est précédée vers les dehors de la place par un vaste réservoir nommé Birket-Nazer, disposé en arrière de la grande coupure qui de ce côté sépare Karak des montagnes voisines. D'après la tradition locale, ce réservoir, ainsi que les deux réservoirs situés au nord-ouest de la ville, était alimenté par un aqueduc qui y amenait l'eau d'une source qui a conservé le nom d'Aïn-Frenguy (Fontaine des Francs). Un mur crénelé qui existe encore couvrait ce réservoir vers les dehors de la place.
Ce ne fut qu'à la fin de l'année 1 188, et après avoir résisté, sans espoir de secours, pendant près de deux ans aux armes victorieuses de Salah-ed-din, que les défenseurs de Karak rendirent cette place aux musulmans pour la rançon de Humfroy IV de Toron, seigneur titulaire du Krak par sa mère, et qui était prisonnier des infidèles depuis la bataille de Hattin1.
L'historien arabe Mohammed-Azy-ed- din-lbn-Chedad nous apprend que le château de Schékif fut pris par Foulques, roi de Jérusalem, en 1189. A cette époque il était possédé par le prince Ghehab-ed-din. Il fut remis aux seigneurs de Sajette, qui le réédifièrent, nous dit Ibn- Féral, et qui depuis ce temps prirent le nom de Sajette et Beaufort'2.
Il serait téméraire de fixer d'une manière précise la date qu'on doit attribuer aux diverses parties du château que je viens de décrire; cependant je le considère comme remontant aux premières années de
1 Familles d'outre-mer, j>. /17a. — 2 Ibid. les seigneurs de Snjette et de Beaufort.
la seconde moitié du xne siècle, ainsi que les châteaux de Saiouu et
de Kaiak, (|iii furent élevés, je crois, à la même époque.
En l'année 1192, ce château fut assiégé par Salah-ed-din; mais, rumine le siège paraissait devoir être long et le succès incertain, le sultan essaya de s'en emparer par ruse et contrairement à ses habitudes de loyauté chevaleresque. Voici à quel stratagème il eut recours pour s'en rendre maître : Renaud, seigneur de Sajette, s'était enferme dans la place assiégée. Saladiu lui lit demander une entrevue, lui envoyant en même temps son anneau comme gage de sa bonne foi. Le comte, se fiant à la trêve et ne soupçonnant pas la perfidie dont il allait être victime, se rendit à l'invitation du sultan '.
Arrivé dans la tente de Salah-ed-din, il se voit soudain entouré et mis dans les fers en dépit du sauf-conduit dont il était porteur. Sommé de remettre le château aux mains des musulmans, il répondit que la place qu'il défendait appartenait non à lui seulement, mais à la chrétienté entière, et que, dut-il lui en couler la vie, il ne consentirait a aucune capitulation, tant que Beau fort serait en état de résister à l'attaque des infidèles.
Le sultan, furieux, le fit conduire devant le château, où il le fit torturer à la vue des défenseurs, sommant Renaud de les inviter à se rendre pour l'arracher à la mort; mais le héros chrétien exhorta, au contraire, les siens à résister, leur disant que le guet-apens dans lequel il était tombé était une preuve certaine de la faiblesse des musulmans; qu'ils devaient donc se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Salah-ed-din, désespérant de triompher de la constance de Renaud, et peut-être admirant son courage, l'envoya chargé de fers a Damas, où il le garda prisonnier.
1 Coni. deGuill. «le Tyr, I. XXVI. ch. i\.
Quand après doux ans do blocus la famine contraignit les défenseurs de Beauforl à capituler, ils stipulèrent deux conditions avant de rendre le château : d'abord qu'ils auraienl la vie sauve, puis que le comte Renaud et dix autres chevaliers, comme lui prisonniers des musulmans, seraient rendus à la liberté.
Cette place devait revenir un jour aux chrétiens; car, lorsqu'en l'année 1260 une trêve conclue avec Saleh-ïsmaël , prince de Damas, rendit aux Francs toutes les places de la Galilée qu'ils avaient, possédées entre la mer et le Jourdain, il se produisit, au sujet de la remise de Beaufort au seigneur de Sidon, un incident qui mérite d'être l'apporté et où la conduite de ce sultan contraste avec celle qu'avait tenue Salah-ed-din lors du siège en 1 192.
Ayant envoyé un de ses émirs pour opérer la remise de Beaufort entre les mains du sire de Sajette, la garnison musulmane qui se trouvait dans la forteresse refusa de la rendre, disant que le sultan manquait à ses devoirs de fidèle croyant en remettant aux chrétiens une place aussi importante, et dont la conquête avait coûté tant de sang et d'efforts aux enfants de l'Islam.
Le sultan de Damas, informé de cette résistance imprévue, se rendit immédiatement avec quelques troupes devant Beaufort; mais les révoltés refusèrent même de lui ouvrir les portes. Il commença donc le blocus de cette forteresse, et, ayant fait venir de Damas ses machines de siège, il les fit dresser contre le château, sur lequel elles firent. bientôt pleuvoir une grêle de pierres. Peu après les assiégés, sentant qu'ils ne devaient compter sur aucun secours, firent offrir au sultan de lui rendre la place à condition d'avoir la vie sauve; mais ce prince leur répondit qu'il ne les recevrait qu'à merci.
Prévoyant qu'un jour ou l'autre la forteresse serait enlevée d'assaut et qu'ils n'auraient aucun quartier à espérer, ils se rendirent sans con-
138 MONUMENTS DE L'ARCHITECTl RE MILITAIRE
dition. Le sultan en fit pondre la plupart, les autres furent bannis; puis il rendit le château à Julien, seigneur de Sajette, qui, l'ayant renais promptemenl en étal de défense, le vendit bientôt aux Templiers1, ce qui fut le point de dépari d'une haine violente entre le roi d'Arménie, beau-frère du seigneur de Sajette, et l'ordre du Temple.
Cette forteresse fut prise par le sultan Bybars-Bondoukdhâry, le 2 (> avril 1 2G8.
L'historien musulman Ibn-Féral nous a laissé une relation de ce siège que je crois devoir résumer ici.
En 1 368, après la prise de Safed, le sultan donna l'ordre au prince de Damas de marcher sur Scliékiï et d'en commencer le siège. Les charpentes des machines de guerre furent amenées, ainsi que les Lois nécessaires aux travaux d'approche. L'armée égyptienne, qui, commandée par l'émir Beder-ed-din-Bektoun-el-Azyry, venait de s'emparer de Japhe, fut également dirigée vers Schékif, et dès son arrivée elle commença l'investissement de la forteresse, sous les murs de laquelle se rendit Bybars le ig du mois de redjeb (Zi avril). Les machines lurent aussitôt mises en place et commencèrent à jouer le lendemain.
Parmi les personnages de distinction qui avaient accompagné le sultan et qui prirent part à ce siège, l'auteur arabe cite le jurisconsulte Chems-ed-din-el-Hombali , grand cadi de Syrie ; le cheik Takky-eddin-Ibn-Assvassiti , etc.
A l'approche des foi-ces musulmanes, les Templiers envoyèrent à Acre un messager arabe appelé Abdoul-Medjiek , afin d'y réclamer des secours; mais à son retour ils furent trahis par lui. 11 alla porter au sultan les dépèches dont il était chargé pour le commandeur de Beaufort, qu'Ibn-Féral nomme le visir Kiliam. Quel peut être le dignitaire
Oont. de Guifl.de TyrJ.XXXIV, ch.m, p. 1*1*5.
de l'ordre dont il est ici question? Tel est le problème dont la solution est (I aulanl plus difficile à résoudre qu'alors plusieurs des grands olliciers de Tordre portaient le nom de Guillaume. INous trouvons à cette époque, comme assistant du grand maître Thomas Berart, Guillaume de Ponzon, tandis qu'en même temps le maréchal de Tordre était Guillaume de Molay et le grand commandeur Guillaume de Montignac.
En peu de temps vingt-six engins avaient été établis et le siège était poussé avec beaucoup de vigueur par les musulmans. Bientôt il devint impossible à la garnison, par suite des perles quelle avait essuyées, de pouvoir conserver une ligne de défense aussi étendue que celle que présentaient la ville et l'ouvrage nommé le Château-Neuf. Aussi, dans la nuit du mercredi 26 du mois de redjeb, les Francs se décidèrentils à y mettre le feu et se retirèrent dans la forteresse.
Le château évacué fut aussitôt occupé par Bybars, qui fit transporter le même jour (1 2 avril) ses machines sur le plateau où s'élevait la ville. Lui-même s'établit au sommet de Tune des tours du Château- Neuf; mais, les Francs Tayaut reconnu, il faillit être atteint par le projectile dune pierrière dirigée contre lui et qui tua trois personnes placées à ses côtés.
Le siège dura jusqu'au lundi 26 avril, date à laquelle les Templiers reconnaissant crue le château n'était pas capable dune plus longue résistance, le commandeur Guillaume demanda à capituler. Un saufconduit lui fut accordé et les non-combattants eurent la liberté de se retirer à Acre ou à Tyr.
Devenu maître de Beaufort, Bybars y mit une garnison musulmane et fil complètement raser l'ouvrage nommé le Château-Neuf.
LE TORON.
(TEBNIN.)
Ce château fut fondé par Hugues de Saint-Omer, prince de Tabarie, vers l'année 1106, au lieu dit l'ancien Telmin, et c'est encore sous ce nom que les Arabes désignent le château élevé au xvu" siècle sur les fondations de la vieille forteresse des sires du Toron.
L'assiette de cette place a été choisie au sommet dune colline arrondie, d'où lui est venu son appellation du vieux mot français touron, ou toron, signifiant éminence ou colline isolée.
Ce sommet domine les hauteurs qui séparent la vallée du Naharel-Kasmieh de celle de l'Ouad-Aïoun.
La forme arrondie du plateau détermine celle de la forteresse, dont le plan paraît avoir été à peu près identique à celui du Krak de Mont- Réal, nommé aujourd'hui Schaubek et relevé par M. Mauss durant l'expédition scientifique de M. le duc de Luynes. Ce château est également de forme arrondie, avec des saillants carrés et des tours barlongues.
Au Toron il ne reste plus aujourd'hui que les substructions et quelques assises de gros blocs taillés à bossages encore en place sur presque tout le pourtour, ce qui a conservé la configuration extérieure de l'ancienne forteresse au château bâti par Daher-l'Omar, lorsqu'il se révolta, il y a deux cents ans, contre l'autorité de la Sublime Porte.
A en juger par ce qui se voit de l'édifice du moyen âge, il devail
142 MONI ME1NTS DE L'ARCHITEGTl RE MILITAIRE, ETC.
présenter à l'œil un aspeci assez semblable à celui des châteaux arabes d'Alep, de Hamah, de Schoumaïmis , de Szalkliad, etc., étanl comme eux élevé sur un tertre conique et flanqué de tours carrées.
En France nous trouvons peu d'exemples de forteresses de cette forme1, si ce n'est, toutefois, enGuienne, dans les châteaux de Podensac et de Blanquefort, élevés dans le cours du \ni' siècle, et dans ceux de la Brède et de Savignac.
La position du Toron en faisait une place de guerre importante, dont la possession assurait aux Francs tout le pays compris entre Tyr et Safed.
Après Hugues de Saint-Omer2, mort sans postérité, le Toron lui donné à une famille qui en prit le nom et a fourni un chapitre aux Lignages <l outre-mer.
Le château fut deux fois pris par les musulmans : d abord en i 187 par Saladin, puis en 1219 par le sultan Malek-Mohadam, qui le fit détruire. Relevé en 1229, il devint l'objet dune contestation entre les chevaliers Teutoniques et les héritiers de Philippe de Montfort, qui, par son mariage, avait acquis des droits sur cette seigneurie.
L'empereur Frédéric II :i attribua Toron, que nous trouvons alors désigné dans les chartes contemporaines sous la dénomination de Turo-Milihiiii, à Fléonore de Monffort, et donna aux Teutoniques, à titre de compensation, une rente annuelle de 7,000 besants, à percevoir sur les entrées du port d'Acre.
Nous devons donc conclure de là que le peu qui subsiste de celle forteresse doit être considéré comme datant de la première moitié du \uie siècle.
1 Léo Drouyn, La Guienne milit. t. II, '' Huillard-Bréholles, Hist. diphmat.Frep. 56, 346-356. derici secundi , 1. II.
2 Familles d'imln -mer, |). /|68.