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Étude sur les oeuvres d'Agrippa d'Aubigné

L HISTORIEN ET LE BIOGRAPHE. — LE POÈTE ET LE PAMPHLETAIRE. SES OUVRAGES INÉDITS. — CONCLUSION.

Nous avons montré dans d'Aubigné l'homme d'action * ; montrons maintenant l'homme de pensée et l'écrivain : aussi bien , si le style , comme l'a dit Buffon, est l'homme même , on ne saurait attendre d'un tel personnage qu'un style d'un accent prononcé et d'une originalité saisissante.

Avec le goût encyclopédique, propre aux époques littéraires primitives et qui caractérise surtout notre seizième siècle, prosateur et poète à la fois, il a partagé son activité entre plusieurs genres. Attachonsnous d'abord au prosateur et à l'œuvre la plus considérable qu'il ait laissée, à son Histoire.

Gomment l'infatigable d'Aubigné , après de si nombreuses années passées dans les affaires et dans la guerre, eût-il supporté un entier repos ? Il ne pouvait pas plus s'y résigner que Thucydide et Salluste : à leur exemple, il voulut, en retraçant l'histoire de son temps, se consoler de n'être plus mêlé au mouvement de la vie active. Ce rôle d'historien devait plaire d'ailleurs à son esprit décisif et passionné ; et ses études, autant que son inclination naturelle , l'avaient préparé à le remphr. C'est ce que, jeune encore, il annonçait dans les vers suivants :

Que si Dieu prend à gré ces prémices, je veux% Quand mes fruits seront mùrs, lui payer d'autres vœux, Me livrer aux travaux de la pesante ^ histoire. Et en prose coucher les hauts faits de sa gloire.

' La Vie de d'Aubigné, par l'auteur de ce travail, a paru dans la Revue Contemporaine, livraison du 30 novembre 1853. Nous prenous la liberté de renvoyer le lecteur à cet article. * Début du iv^ liv. des Tragiques.

3 C'est le sens du latin gravis, grave.

D'autres, en outre, avaient songé pour d'Aubigné à ces travaux; et, dès 1576, Henri de Navarre, qui cherchait un historien dont il se sentait digne d'occuper la plume , s'était adressé à lui pour l'inviter à se charger de ce soin. Mais Agrippa , qui trouvait qu'en ce moment son maître sacrifiait sa gloire à ses plaisirs, lui avait répondu avec rudesse, ou, pour le laisser parler lui-mcmc, « trop iièrcment, comme non content de ses actions passées : Sire, commencez défaire et je commencerai d'écrire.^ »

Ce ne fut que plus tard, en efict, qu'il entreprit la vaste composition historique, si vivement animée par ses souvenirs. A l'avantage d'aborder cette œuvre dans l'âge mûr, il joignait une rare variété de connaissances, qu'il devait à la forte discipHne de sa première jeunesse. Homme d'une imagination ardente, mais tempérée par le savoir, il avait donc été formé doublement , chose trop rare chez les modernes, par l'expérience des affaires et le commerce des livres. Il avait vu , en partie du moins, ce qu'il voulait raconter; ajoutons qu'il ne se dissimulait nullement la gravité de sa tâche! On le reconnaît par sa préface, où il étabht à quel point il est difficile oê bien écrire l'histoire et surtout de contenter son lecteur. Pour lui, qui n'a pas le style courtisaîi , il ne prétend qu'énoncer les faits « avec vérité et en soldat », préoccupé du seul désir d'éviter les défauts de ceux qui l'ont précédé dans la même carrière. Parmi eux, toutefois, il ne laisse pas de signaler avec éloge deux de ses contemporains : La Popelinière, dont la plume lui paraît « sentir l'homme de lettres et l'homme de guerre », et de Thou, « le plus puissant esprit que la France ait à opposer aux étrangers », le digne rival des Guichardin et des Machiavel.

Le nom d'Histoire universelle, donné par d'Aubigné à son ouvrage qui débute vers la naissance de Henri IV -, atteste qu'il ne renferme pas seulement, comme on en a fait la remarque^, les événements dont la France a été le théâtre : l'auteur « a osé le généraliser, en s'attachant plus expressément aux choses proches de temps et de heu , plus légèrement aux éloignées » . En d'autres termes , à la fin de chacun de ses livres, se trouvent des chapitres où il promène le lecteur à l'étranger, dans l'orient, l'occident, le midi, le septentrion; et plusieurs de ces chapitres, où les regards de l'écrivain se portent sur les quatre

1 Préface de l'Histoire. — Cf. les Tragiques (édit. de 1616, p. 391), où l'on voit que Henri manifestant le désir de voir représentées ses actions dans la guerre et dans la paix^ d'Aubigné témoigna ainsi qu'il prendrait volontiers pour lui le premier soin, mais qu'il avait peu d'empressement à se cUarger de l'autre : « Sire, vous trouverez en votre cour assez d'historiens de paix ; je vous supplie de vous contenter que je rapporte vos tourmentes et vos victoires, desquelles j'ai été partie et témoin. »

3 II devait la terminer à l'époque de la mort de ce prince. — Le même espace de temps a été à peu près compris dans l' Histoire universelle du président de Thou.

5 Fiu (le l'article cité.

parties du inonde , ont une étendue considérable. Us sont toujours suivis des conditions de quelqu'une de ces paix ou de ces trêves éphémères que cette époque vit se succéder en si grand nombre. Enfin, des trois tomes, qui fcmiaicnt primitivement la division principale de l'œuvre, le premier contient le récit des guerres où le protr'stantisme eut pour chefs Louis de Condé et Coligny ; le second , qui commence un peu avant la Saint-Bi\rthélemy, se termine au moment où la Ligue, démasquant ses projets, menace l'existence de la royauté; le troisième, qui embrasse la lutte de la maison de Lorraine contre le dernier des Valois et son successeur, aboutit à la pacification du pays par Henri IV.

Malgré son titre un peu ambitieux, cette Histoire n'est presque partout, en réalité, que le tableau des guerres intestines de la France pendant le seizième siècle , de ces guerres « dont la cause véritable ou le prétexte a été la différence des religions^) . C'est pour prévenir le retour de ces luttes qui ont donné naissance « à plus de vingt batailles , plus de cent rencontres notables et beaucoup plus de sièges, à la mort d'un million d'hommes-», que d'Aubigné a cru devoir rechercher les sources du mal et montrer comment de petites étincelles avaient allumé au sein de la chrétienté un si grand incendie. Dans cette intention, qui le porte à reprendre les choses de plus haut, il entre en matière par un résumé remphssant deux livres , dont les chapitres , à cause de leur caractère général, ne reçoivent pas l'indication des années. Les dates sont ensuite placées à la marge des pages de l'Histoire, et celle de l'an 1562 est marquée en tète du troisième li^TC. Dès lors elles ne sont plus omises que dans les chapitres consacrés aux affaires étrangères, où la forme de l'abrégé reparaît et où l'on se borne à fixer l'époque des principaux événements.

Le but moral que d'Aubigné se propose, celui d'inspirer l'horreiu' des discordes civiles, se révèle dès le commencement de ces funèbres annales, l'historien n'omettant aucime occasion d'en faire sortir de sévères enseignements, qu'il adresse « à tous les gentils esprits qui ont le palais bon pour la lecture^» L'un des premiers récits qu'il développe eet le siège d'Orléans, en 1563, aux préparatifs duquel il avait assisté'; et, tout enfant qu'il était (il n'entrait que dans sa treizième année ), il n'avait pas oubhé les circonstances qui accompagnèrent la mort de François de Guise, assassiné devant cette ville % meurtre odieux dont les passions contemporaines s'efforcèrent injustement de faire remonter la responsabilité au-delà du misérable qui l'avait commis^ C'était,

1 Hist.A- 1, liv. Il, chap. 1.

* /6îrf., chap. 7.

* Ibid., 17, « Ibid., 20.

au reste, le caractère de ces temps, que le sang n'y coulât pas seulement sur les champs de bataille. On sait avec quelles couleurs les représentés l'auteur des Essais, et de quel pinceau il a retracé ces partis, «vraie école de trahison, d'inhumanité et de brigandage*.» Comme si l'épée n'eût pas fait assez de victimes, les supphces venaient après les combats, et le courage malheureux était puni comme crime capital : les bourreaux, ainsi que s'en félicitait Montluc% marchaient à la suite des armées. Les capitulations destinées à protéger la vie des vaincus n'étaient trop fréquemment que de vaines formules dont on se jouait à plaisir'. Parmi les chefs redoutés de cette époque, « ces bêtes furieuses que le siècle avait produites à milliers *, » on a souvent cité le baron des Adrets, dont la rude physionomie frappa vivement le jeune de Thou , lorsqu'il vit à Grenoble a ce vieillard vert et vigoureux, à l'air martial et farouche, le visage maigre et décharné, marqué de taches d'un sang noir, tel que l'on dépeint Sylla.^» D'Aubigné nous entretient aussi des exploits de cet homme de guerre et de ce qu'il se contente d'appeler ses rudesses^ : elles consistaient surtout à précipiter du haut des remparts les soldats qui tombaient entre ses mains. Ces cruautés n'avaient rien d'ailleurs que de vulgaire, et l'on y joignait souvent la raillerie et l'insulte ; témoin un capitaine, établi à Mâcon, qui bouffonnait en faisant périr de même ses prisonniers : «Au sortir des festins qu'il offrait aux dames, il leur donnait le plaisir de voir sauter quelque quantité de malheureux du pont en bas."^» Telles étaient les scènes d'horreur qui se répétaient de tous côtés dans le Midi, vers 1562, et par lesquelles s'ouvre l'Histoire de d'Aubigné. Aucun, dans les prises de villes, n'était innocent aux yeux des vainqueurs : ni les enfants, ni les femmes, ni les vieillards, ni les ecclésiastiques même, alors que l'on prétendait combattre pour la religion^ Catholiques et protestants luttaient de barbaries, malgré les voix qui s'élevaient pour montrer ce qu'elles avaient d'odieux et de stérile. De là, tant de récits lamentables de pillages, de massacres et d'incendies. A Cahors et dans plusieurs autres villes, nous voyons le sang couler à flots% et l'historien énumère une foule de personnes « poignardées, lapidées, étranglées, assommées, brûlées, éteintes de faim, enterrées vives, noyées et étouffées. » A ces

1 11, 17; cf. m, 9 et 12.

2 Ce capitaine disait, érigeant sa pratique en théorie, « que les penderies à centaines donnaient plus de terreur que les meurtres par milliers au combat. »

3 I, m, 11, 16, 18. Id.. V, 4, 5, 7, etc.

* Montaigne, Ess., ii, 8.

» De Vita sua (1571), 1. 1.

' I, III, 7 et 9 ; cf. le \^ liv, des Tragiq. 8 Hist.,ibid.,l9,

* « Le sang courait d'un pied par les rues : » ii, m, 2 et suiv., notamment 18.

exécutions en masse se mêlaient des raffinements inouis de vengeances particulières. Pour les haines féroces de ces temps, ce n'était pas assez de tuer simplement son ennemi : on voulait « qu'il se sentît mourir » ; et pour cela on employait, non les coups, mais les « piqûres de poignarda» Voici encore une des «diaboliques inventions que ces courages de fer avaient mises en usage -» : A la prise d'une place voisine d'Auxerre, » un soldat fut coupé à petits morceaux, et son cœur vendu au plus offrant sur la place; là, mis sur les charbons et mangé \))

L'esprit sociable des Français n'avait pas, toutefois, entièrement disparu au milieu de ces horreurs. D'Aubigné nous montre les gentilshommes des deux partis, au moment où les armées s'approchaient près d'eu venir aux mains, accourant pour demander leurs parents, leurs amis et s'entretenir avec eux quelques instants*. Mais, l'engagement commencé, c'en était fait des liens de toute espèce : on ne songeait plus qu'à tuer ou à mourir en s'enveloppant dans son drapeau ^

A l'exemple de la guerre, la politique était alors impitoyable. Ses armes ordinaires étaient la corde, le fer et le feu. L'un de ceux dont le nom personnifie cette affreuse politique, le duc d'Albe, étant arrivé à Utrecht, « fit trancher la tête à une femme fort riche, âgée de quatrevingt-trois ans, pour avoir logé chez elle un ministre ^» C'était ce même duc d'Albe qui, représentant terrible de l'inquisition, qu'il appelait le conseil sanguinaire y avait tari les anciennes sources de la prospérité des Flandres, en contraignant à s'expatrier presque tous ceux qui s'occupaient de commerce ou d'industrie. Fier de ces triomphes, il avait voulu, par un mausolée érigé à sa gloire, en perpétuer le souvenir : mais, remarque d'Aubigné % «Au lieu de consolider l'autorité du roi d'Espagne, son maître, par terreur; par elle, comme par désespoir, il poussa les peuples à la désaffection. » L'oppression amena la révolte ; et, à travers mille dangers et mille malheurs, les Pays-Bas, conformément à cette devise : « Vertu force la force, » préparèrent l'étabhssement de leur liberté.

Que, dans un siècle qui faisait litière de la vie humaine, la valeur fût quahté commune, on n'en saurait être surpris, « chacun étant prêt, pour respirer une àme précaire, à se faire bourreau de son compagnon ^ » Aussi, d'après notre auteur % l'amour des combats avait-il pénétré partout, à tel point que « loin de trembler au son des tambours

* Hist.^ II, m, 7.

' III, ly, 15.

3 I, V, 13.~De là le nom d'anthropophages que d'Aubigné donne à ses compatriotes dans les Tragiq.

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