‹ Étude sur les œuvres d'Agrippa d'AubignéChapitre 2 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

les Français y dansaient. » Mais la bravovn'c elle-même avait quelque ehose qui outrageait la nature. A l'assaut d'une place , d'Aubigné nous l'ait voir un père debout sur les remparts pour repousser l'ennemi, tnndis que ses deux enfants, l'un dans sa dixième, l'autre dans sa douzième année, sont à ses côtés et partagent ses périls^ Jamais la lutte n'eut le même caractère d'acharnement et ne traîna autant de fléaux à sa suite-. Dans l'année 1585, l'une des plus néi'astes pour la réforme, beaucoup de villes furent ravagées par la peste et par la famine plus encore que par les armes ^; mais, entre toutes les autres, Saint-Jean-d'Angely offrit un tableau digne de mémoire, « lorsqu'il n'y eut plus pour habitant que la guette (sentinelle) du clocher, » le reste du peuple ayant trouvé son tombeau sur la contrescarpe et dans les fossés'*.

Détournons nos regards de ces scènes de deuil pour les porter sur cette élite des camps que le seizième siècle, fécond en mâles caractères, a créée parmi nous. Un mérite propre à d'Aubigné est de bien peindre, par quelques détails significatifs, les personnages éminents de cet âge, et notamment les hommes de guerre qu'il a connus par lui-môrae. C'est d'abord le vieux connétable de Montmorency, tombant siu' le champ de bataille, « abandonné des siens, non de sa vertu, grand capitaine, bon serviteur, mauvais ami^;» c'est ensuite, à côté de Montluc, qui devait aussi mourir cliargé d'années, mais dans son lit, le jeune Brissac, digne d'être mis au rang des héros s'il n'eût été trop cruel, « tué au moment où son cœur insatiable de gloire le préparait à tout ce que l'on peut espérer ^w En face du cardinal de Lorraine, quelque temps le maître de la France, « esprit sans bornes, très chiche et craintif de sa vie, prodigue de celle d'autrui, pour le seul but d'élever sa race à une démesurée grandeur %» l'historien nous présente François de Guise, frère du précédent, « ce généreux capitaine, excellent en toutes ses parties et dont le naturel se fût appliqué, en une autre saison, à l'extension de la France ^)) Il se plaît également à nous faire admirer La Noue, qui fut dans les camps ce que L'Hôpital était

2 II n'était pas rare de voir des frères, appartenant à des partis contraires, « en venir aux. paroles, puis ensuite aux mains comme Ârminins et Flavius : » i, v, 6.

3 La faim ravageait aussi les armées, et nous voyons, dans le récit d'une très chaude affaire, les réformés combattre d'une main, et de l'autre porter à leur bouche le pain qu'ils venaient d'enlever : i, v, 11.

e I, iv, 9.

« I, IV, 13 et 14; cf.Jd.^y, 5, 9. -

8 I, m, 15 et 20,

dans le conseil des princes \ le représentant do la tolérance et de l'humanité méconnues, La Noue, observateur fidèle de sa parole dans une époque de parjures, « aimant mieux, quand ceux qui l'entouraient criaient bataille, être porté au combat par les siens que les y traîner, » mais alors, par sa calme valeur, égalant et dirigeant à la fois les plus brillants courages, en un mot grand homme de guerre et plus grand lionnne de bien'-.

Dès les premiers livres, nous rencontrons Lesdiguières jetant les fondements de la glorieuse renommée qui lui valut, à la fin de sa carrière, répée de connétable ; et le vicomte de ïurenne, le père du fameux général de ce nom, à qui il ne manqua peut-être qu'un plus vaste théâtre pour égaler la réputation de son fds : on jugera par ce qui suit de son ardeur belhqueuse. Ayant épousé la duchesse de Bouillon, la nuit même de ses noces il se releva pour aller surprendre avant le jour Stenay, dont la garnison avait été faire une entreprise sur Sedan \

Ces figures qui, nettes et tranchées, se succèdent devant nous, animent d'un intérêt dramatique le récit de d'Aubigné. L'art de saisir et de rendre les traits distinctifs des physionomies lui appartient en effet dans un haut degré; et, à cet égard, nous am'ons à puiser chez lui d'abondants secours. C'est ainsi qu'il offre encore à nos yeux les derniers Valois, lecteurs assidus du Prince de Machiavel, trouvant dans la détestable pohtique dont ils lui empruntent les leçons la perte du pays et leur propre malheur; Charles IX, parricide des lois et assassin de ses sujets, déployant contre eux, au mépris de sa devise Piété et justice ^ cette humeur sauvage qui l'avait rendu jusqiae -là redoutable aux bêtes fauves^; Henri III, que la débauche et la superstition ont également amoUi, entouré de ses mignons mais peu rassuré par eux, tremblant au moindre bruit du tonnerre, et, « non content de chercher les voûtes basses du Louvre, allant se cacher sous leslits^;» son frère, le duc d'Alençon, méprisé de tous et objet de dégoût pour lui-mêmcj, conduit au tombeau par Fennui qui le dévore, « après avoir acquis autant d'ennemis qu'il avait de connaissants^; » leur mère, Catherine de Médicis, habile à manier les armes de son pays, la ruse et l'intrigue, di\isant pour régner, et dont toute la politique se résumait dans ces paroles qu'elle répétait souvent, « que le meilleur moyen de bien détruire un parti était de le mêler pour y entrer'; » femme qui, « pour

1 L'Hùpital a été dignement loué par d'Aubigné, en quelques mots -. « Ceux qui l'ont connu, dit-il, l'ont appelé seul chancelier : ii, ii, 1. »

2 I, V, 24; cf. Montaigne, Ess.^ ii, 17.

* n, I, 4; cf, ibid., 2, 3 et ii, ii, 8.

^ II, IV, 15. — Héros d'un moment, il avait été victime de la prédilection aveugle que lui accordait sa mère : ii, ii, 2.

« /rf , V, 4; cf. ibid., 2.

■^ II, V, 16-,cf,îd., 11,6. .

vêtir la prudence et le courage des hommes, s'était dépouillée des craintes et des affections ordinaires à son sexe, et n'avait rien de médiocre ni en vices ni en vertus*.» Auprès de l'ambitieuse Catherine, avide de régner sous le nom de ses fils, devaient tour à tour passer sur le trône de France trois jeunes princesses fort inégalement connues : Marie Stuart, victime trop célèbre de sa funeste beauté; et deux reines presque oubhées parce qu'elles se renfermèrent dans le silence qui sied à leur sexe, Elisabeth d'Autriche et Louise de Lorraine, qui furent vertueuses dans une cour dissolue, et, dans ces temps meurtriers, douces et charitables. Touchant spectacle que celui de leur vie secrète et retirée, au miheu des passions désordonnées qui troublaient leur palais !

Un autre contraste avec la frivolité cruelle des Valois se trouve dans la vie grave et dévouée de l'héroïque famille des Châtillon^ Goligny, d'une innocence de mœurs et d'une simplicité de goûts antique % ne prend les armes qu'à regret et pour venir en aide à ses corehgionnaires, sur les instances répétées de sa femme, qui s'appelait ellemême laMarcia de ce nouveau Gaton\ L'historien nous montre ce chef d'une illustre maison, général consommé mais peu heureux sur les champs de bataille, « lorsqu'il se voyait sur la tête le blâme des accidents et le silence de ses mérites,» lorsque l'âge et la maladie l'accablaient, opposant à la fortune de ses ennemis, aux murmures des siens et à ses propres maux, son courage opiniâtre et la sincérité de sa foi, d'une inépuisable fécondité de ressources, et, par les qualités du cœur autant que par ceUes de l'esprit, bien digne de vivre et de mourir en servant son pays et son roi^ Quant au frère de l'amiral, d'Andelot, lent à se résoudre, mais ferme dans le parti arrêté, et toujours prêt à payer de sa personne, il marchait le premier au combat et se bornait à dire à ceux qui l'accompagnaient : Suivez-moi ; aussi les armées l'avaient-elles surnommé le chevalier saJis peur^. Ses quatre fils, son vrai sang, « semblables de visage, et plus encore en probité, en prudence, en valeur"^,» devaient s'illustrer et succomber dans les guerres civiles.

Tels étaient les hommes dont la tête, par un déplorable effet de nos

1 Préf. àeYHist. (t. i.), Cf. i, m, 5 et 16.

2 Le nom de cette maison venait de Chàtillon-sur-Loing, qui en était la résidence ordinaire.

3 II, 1, 1 et 3. — On le voit, dans d'Aubigné, la serpe k la main, émondant ses arbustes, enlevé parla guerre seule à ses travaux de jardinage.

*■ On puisera une grande idée du caractère deColigny dans une lettre de ce personnage, récemment publiée par le Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme français. numéro de janvier et février 1853; quelques lettres d'autres membres de sa famille^ que présente le même recueil, sont très propres à confirmer cette idée.

discordes, avait été mise à prix, celle de l'amiral étant taxée à cinquante mille écus, « par un arrêt du Parlement, imprimé en latin, allemand, italien, espagnol, anglais et français*.» 11 est vrai qu'à cette époque l'intérêt faisait moins de coupables que le fanatisme, d'où naissaient ces paix plus cruelles que la guerre, ces guerres sans ennemi: ainsi d'Aubigné désigne-t-il la Saint-Bai1liélemy, dont son Histoire a retracé les scènes épouvantables. Parmi leurs acteurs il mentionne un brigand, qui, après avoir fait quatre cents victimes, se retira dans un lieu écarté pour piller et pour égorger les passants, « ne pouvant se soûler de sang depuis la curée de ce jour jusqu'à celui de son gibet'.» Mais il vaut mieux rappeler la générosité d'un bourreau qui refusa de s'associer à ces exécutions, « en disant que ses mains ne travaillaient que juridiquement^» On signalera encore le nom d'un gentilhomme, de Vezius, qui sauva son ennemi mortel, plutôt que de se venger aux dépens de son honnem**. Enfin, non content de conserver la belle lettre du vicomte d'Orthes% d'Aubigné a consacré par ce vers le souvenir de son héroïsme :

Tu as, dis-tu, soldats et non bourreaux, Bayonue !

Quant aux autem's du massacre, ils n'eurent ni tout le courage de leur crime, ni tout le repentir qu'il devait exciter ; et, partagés entre les senthnents les plus contraires, entre des apologies et des désaveux tknides, ÛTésolus et honteux, ils méritèrent qu'au sentiment de la haine se joignît pour eux le sentiment du mépris.

Au milieu de ces violences et des représailles qu'elles suscitaient, l'étranger élevait sa puissance sur nos débris. On invoquait sou appui de côté et d'autre ; et, tendant lui-même la main aux secom^s de l'Espagne, le Roi de Navarre répondait à la Reine-mère qui lui en adressait des reproches : « J'armerais l'enfer contre vous, si vous m'en faisiez sentir la nécessité ^» On ne reconnaît guère dans cette parole l'esprit national que déploya plus tard Henri lY. Quoi qu'il en soit, l'Espagne, dont l'habileté funeste nous fit tant de mal, « fournissait à l'envi du bois à l'embrasement ' :» c'était surtout en payant de bonnes pensions aux Seize, pour ahmenter la révolte \ D'Aubigné nous parle avec indignation de ces Etats de Paris, où ils voulurent donner à la France un roi étranger % alors que suivant l'exemple de la capitale li\Tée aux

» Ibid., 5.

* Ibid., 4; cf. Tragiq.y l. v.

s II, I, 5.

8 m, III, 12.

» Ibid.. 13.

tactions « tous les membres de la nation recevaient la fièvre du cœur *.» Heureusement que dans ces luttes furieuses l'esprit français n'avait rien perdu de sa vive et puissante originalité : il éclatait en mille jeux de mots, en mille traits satiriques^; il réagissait par la raillerie contre nos malheurs^ et^ plus efficace que les armes, il devait leur marquer un terme.

En attendant, les principales figures de cette époque continuent à passer sous nos regards. Henri de Guise n'avait pas tardé à justifier sur les champs de bataille son titre de chef de la maison de Lorraine, et la journée des Barricades avait fait de lui presque un roi : « Résolu à se sauver dans l'audace, et, après avoir franchi le Rubicon, à se faire voir dans Rome», il déguisait toutefois, sous la courtoisie des dehors, la hauteur de ses proj ets, et demandait au prince qu'il chassait de la capitale « sa miséricorde, la main sur la garde de Tépée ^w Tel n'était pas le duc de Mayenne, non moins habile que son frère avec un extérieur moins héroïque, qui, né pour être le plus tranquille et le plus fidèle des sujets, fut jeté par le hasard des temps dans la carrière des révolutions et le rôle de chef de parti. Chez lui toutes les quahtés étaient sagement mesurées, et d'Aubigné le représente, politique plutôt que général, « cédant à un autre le nom de roi, tandis qu'il en gardait l'effet, faisant modestie de sa crainte, et fuyant leô blasphèmes des peuples comme l'envie de ses rivaux \)) Il est curieux surtout de lire le paraUèle établi entre ce personnage circonspect et le brillant prince qui ajouta à la gloire de le vaincre, celle de lui pardonner ^ Nous arrivons à ce qui concerne Henri IV, et cette partie est la plus intéressante de l'ouvrage de d'Aubigné, qui nous a tracé de ce souverain une histoire presque complète. Attaché de fort bonne heure au jeune roi de Navarre, nul n'était en eff'et plus capable que lui de le faire connaître à fond dans les différentes phases de sa vie et de sa fortune, depuis le moment où élevé « à la béarnaise, » c'est-à-dire pieds nus et tête nue, il partageait les jeux des fils de paysans % jusqu'à celui où assis, au comble de la puissance et de la réputation, sur le premier trône de l'Europe, il tenait le monde dans l'attente des plus grands événements, brusquement anéantis par sa mort.

A ce conquérant du sien, comme dit d'Aubigné \ à ce parvenu légitime, comme V 3, récemment appelé M.Guizot%il appartenait de relever.

1 m, IV, 3.

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