II, IV
2 Ibid., 5.
* Préf. du 1. 1.
* Append. de VHist. (t. m).
■^ M. Sainte-Beuve, Tableau de la Poésie au seizième siècle. Cf. les deux articles que M. Sainte-Beuve a consacrés k d'Aubigné dans le Moniteur^ 17 et 24 juillet 1853.
8 M. Villemain s'est étonné avec raison (voy. la préface du Dictionnaire de l'Académie française^ 1835) que, lorsqu'à sa naissance l'Académie dressa une liste des écrivains qui avaient le mieux parlé notre langue, une place n'y ait pas été donnée « au véhément d'Aubigné. »
bis^né comme historien et comme prosateur. Passons à ses Mémoires*, qui ne sont, d'ailleurs, qu'un appendice ou, si Ton veut, un résumé de son Histoire universelle. Mais nous les avons assez fait connaître, en racontant la vie de d'Aubigné, pour n'avoir pas ici besoin d'en exposer longuement le contenu ou l'intérêt. Sous leur forme actuelle principalement, depuis qu unnouvel éditeur, plus fidèle que les précédents, en a rétabli le texte et leur a rendu cette piquante vivacité de style que des corrections arbitraires avaient beaucoup trop émous?ée% c'est une des lectures les plus attachantes que nous aient léguées nos pères : elle est surtout très propre à nous initier aux mœurs et à la société du seizième siècle '.
Il est vrai que dans ses Mémoires, d'Aubigné, homme de secte et de parti, est dominé plus encore que dans son Histoire par ces préjugés qui, s'ils ne font pas dévier les consciences les plus droites, obscurcissent du moins les lumières des plus fortes intelligences ; mais ce témoin, malgré sa passion, est précieux à consulter, quand on prend soin de le contrôler avec prudence. Agrippa n'avait eu d'autre but, en tout cas, que de fournir à ses propres enfants, comme il le déclare lui-même ^, des instructions dont ils pussent tirer profit. Son œmTe, destinée à demeurer renfermée dans l'intérieur de sa famille (il n'avait été fait que deux copies de l'original ^), n'en est sortie que cent ans environ après la mort de l'auteur, pour être livrée au public \ La nature confidentielle de ces Mémoires explique donc, avec le ton de liberté qui y règne, ce défaut d'apprêt, cette franchise pleine de sécurité et libre d'entraves, qui, aux yeux de la postérité, donnent son plus grand prix à ce genre d'ouvrage.
A ce titre et à plusieurs autres, le livre de d'Aubigné tient une des premières places dans cette partie si riche de notre littérature ', qui déploya dès ce moment une fécondité prodigieuse, ce qu'attestent
1 Intitulés aussi, nous l'avons précédemment constaté, «sa Vie secrète, écrite par luimême. »
- M. Ludovic Lalanne vient de donner une édition des Mémoires de d'Aubigné, d'après le texte dont notre premier article a fait mention. Mais^ outre le manuscrit du Louvre, qui occupe 148 pages petit in-folio, il existe un autre manuscrit des Mémoires, que possède Genève et qui est digne d'une sérieuse attention. Cest de la comparaison de ces deux textes que de^Ta résulter, à notre avis, le texte définitif.
3 « On y apprend mieux que dans tout autre livre, remarque judicieusement Anquetil, les mœurs de la jeune noblesse du temps. » (Esprit de la Ligue. in-S», 1818, t. i, p. lxvi.)
* Méjnoires, t. i, p. 79 (édit. in-12 de 1731).
5 Voyez le début des Mémoires, où d'Aubigné commande a ses enfants « de n'avoir de son manuscrit que deux copies, d'en être les gardiens, et de n'en laisser aller aucune hors de la maison.»
« En 1729, pour la première fois, et non, comme quelques-uns l'ont prétendu, en 1721.
" « La littérature française est bien riche, a très sagement dit M. Sainte-Beuve, si on la suit dans les genres qui tiennent a la société et au train même de la vie », entre lesquels les mémoires tiennent le premier rang. — u C'est le moment, ajoute l'excellent juge, de la pénétrer et de la traverser en bien des sens. » (Article sur madame de Grafigny.)
aôsez les noms des du Bellay, Tavannes, Monlluc, Marguerite de Valois, de Thou, Duplessis-Mornay et Sully. Comme César dans ses Commentaires, d'Aubigné se désigne par son nom, en se servant de la troisième personne; et son début, plein de gravité, suffirait pour annoncer la haute opinion qu'il a de lui : car il n'hésite pas à se proposer en modèle à ses descendants, bien qu'il avoue ses imperfections et ses fautes , que parfois môme il se targue des unes et des autres avec quelque imprudence. Mais ce dont il faut convenir, à son éloge, c'est qu'il fait preuve en général, ainsi que son temps, d'un spiritualisme élevé et d'un esprit sincèrement religieux^ Seulement, n'attendez de lui, ni dans la conduite ni dans le ton, la juste mesure qui caractérise les époques d'une culture achevée. D'Aubigné, c'est là son trait distinctif, offre un de ces composés d'une puissance étrange et bizarre, contradictoire en plus d'un point, qu'il n'est donné de produire qu'à un certain état de la civilisation, à un certain milieu ou social ou politique.
Lorsqu'il rédigea ses Mémoires, singuliers comme la vie qu'ils retracent, Agrippa était parvenu à un âge très avancé : il y parle de ce que Louis XIII a fait « jusqu'à présent 1630 S) . Aussi , dans son accent et dans plus d'un de ses préceptes, où respire ce qu'il appelle « sa privante paternelle, » trouve-t-on la bonhomie du vieillard, quand il avertit par exemple ses enfants, ce que l'on attendrait peu d'uiKîaractère si entier, qu'il veut leur enseigner à vivre, en usant d'adresse, dans de bons rapports avec les personnes de leur condition. Il lui semble, leur dit-il plus loin, « qu'il les entretient encore sur ses genoux, » désirant que ses belles et honorables actions leur suggèrent l'envie d'en faire de pareilles, et qu'ils conçoivent en même temps de l'horreur pour ses fautes. Les révélations très diverses et toujours piquantes que promettent ces paroles ne manquent pas en effet, jusqu'à ces détails que tolère aujourd'hui difficilement notre sévérité ou plus réelle ou plus apparente. Quant au style des Mémoires, on y reconnaît, ce que l'on apercevait déjà à travers les tours plus ou moins rajeunis qui masquaient la phrase première, l'empreinte d'une rare originalité d'esprit et d'une imagination vigoureuse.
On se gardera donc bien de contester leur authenticité, comme l'ont essayé quelques-uns, en alléguant qu'ils ne s'accordent pas toujours avec l'Histoire dans le récit des faits, ce dont on ne s'étonnera pas trop, d'après le temps qui a séparé les deux compositions l'une de
* On pourrait le prouver en citant plusieurs de ses pensées, comme nous avons fait dans YHistoire. « Les heurs et malheurs, lit-on dans le début de ses Mémoires, ne viennent pas de nous, mais de plus haut; » et, enseignant encore ailleurs à ses enfants qu'ils sont toujours et partout entre les mains de Dieu, et que nous lui devons nos qualités et nos vertus : « Dieu ne donne pas, dit-il, le courage et Tentendement aux hommes, mais il ne fait que le leur prêter. »
« t. I, p. 182, de l'édit. citée.
Taulre. L'existence de l'œuvre inédile de d'Aubigné n'était pas, au reste, demeurée entièrement inconnue; et un curieux passage des Lettres de madame de Maintcnon nous apprend qu'elle en avait fait usage, a J'ai apporté, écrit-elle à son frère \ l'histoire de mon grandpère, c'est-à-dire sa Vie. » Elle n'y cherchait pour elle-même que ses titres de noblesse qu'il avait, comme il nous l'indique, retrouvés par hasard, et dont il parle assez légèrement, en homme qui se sent capable d'être le premier de sa race. Là-dessus, il a exprimé sa pensée d'un ton plein de fierté :
La gloire qu'autrui donne est par autrui ravie ; Celle qu'on prend de soi vit plus loin que la vie.
Ces vers nous rappellent au poète, et il est bien temps de considérer Agrippa sous ce nouvel aspect, où il est si digne d'être étudié.
C'est en effet, à cet égard encore, l'un des plus heureux représentants du mouvement d'esprit qui signala le règne des Valois. On sait quelle fut, sous ces princes ingénieux, la vogue de la poésie française. A l'exemple du souverain et de sa famille, avec toute la puissance de l'attrait qui s'attachait aux tentatives de jemies et hardis talents, tous s'étaient jetés, magistrats, ecclésiastiques, financiers, hommes de guerre, dans la passion des vers qu'ahmentait ce goût de galanterie mystique et enthousiaste, que l'Itahe avait récemment communiqué à la France. Jamais il ne fut dépensé tant de loisirs en rim^es, l'indulgence pubhqiie encourageant tous les efforts. Que notre Agrippa, confiant dans sa facilité brillante, se soit laissé aller à l'entraînement général, on le concevra sans peine; et ce dont on ne sera pas surpris davantage, c'est que ses débuts aient été aussitôt accueillis avec faveur. De là l'espèce de familiarité dont il jouit auprès de Charles IX et dont il profita pour composer, à l'imitation du psaume Blcitur JEgyptus, un sonnet où il ne craignait pas d'attaquer « ceux qui conseillaient le sang-» . De plus douces émotions concourui^ent à le rendre poëte. L'amour, cette inspiration un peu uniforme de presque tous les vers de cette époque, lui en suggéra qui avaient paru, comme il nous le fait connaître, sous le titre de « Printemps d'Aubigné, » mais qui n'ont pas été conservés. Si l'on en croit le jugement que porte sur eux l'auteur, « on y trouvait à la vérité plusieurs endroits peu limés, mais en récompense une certaine fureur poétique c[ue loueront toujours les gens du métier. » Il est à présumer toutefois que cette fureur poétique ne réagissait qu'assez incomplètement contre ce que son sujet avait d'usé et de vulgaire. Aux défauts du goût plus maniéré que déUcat qui caractérise ce temps, s'y joignaient sans doute
* Tome I, p. 117 de l'édition de 1758, in-12, des Lettres de madame de Maintenon. « II. II, 8.
aussi toutes les imperfections de notre langue, troj) ï)eu cultivée jusque là pour avoir cessé d'être rude et confuse. D'Aubigné lui-même, on Ta vu, n'était pas doué d'assez de patience pour hâter beaucoup, par la lenteur du travail, les progrès de maturité d'un idiome, auquel manquait encore la pureté et la correction.
Heureusement qu'Agrippa ne s'en tint pas à « ces enfants de ses premiers jours,» comme il appelle les poésies, œuvre de sa plus tendre jeunesse. La haine et la colère devaient mieux l'inspirer dans une époque plus avancée de sa vie : il était de ceux dont l'indignation est la muse, facit indignatio versum. En d'autres termes, sa plume ne devait avoir toute sa souplesse et sa puissance que lorsqu'elle fut, dans les Tragiques, comme une arme entre ses mains.
Le nom de Tragiques, au premier abord, ne donne pas du poëme qui va nous occuper une idée tout à fait conforme à sa nature \ En réalité, c'est une épopée lyrique, et plus souvent satirique, de plus de huit mille vers, où l'auteur a fait une singulière dépense de talent, sans produire autre chose cependant qu'une multitude de lambeaux de pourpre , imparfaitement cousus ensemble, comme dit Horace, non pas un de ces riches tissus qui éblouissent à la fois et charment les regards. On nous saura gré du moins de ramener l'attention sur ce poëme, qui, par les beautés de premier ordre qu'il renferme , peut paraître jusqu'à un certain point avoir préparé chez nous l'époque des chefs-d'œuvre.
D'Aubigné, qui le retoucha depuis et l'amplifia à différentes époques, en conçut la pensée l'an 1577 à Castel-Jaloux % où le retenaient des blessures graves qu'il venait de recevoir dans une entreprise sur une ville voisine. Ce fut même dans le délire de la fièvre et de son lit de douleur qu'il dicta les premiers vers au juge du lieu, son secrétaire improvisé. Ce testament, où devaient revivre ses dernières colères contre ses ennemis, ainsi ébauché, il l'oublia assez longtemps, et ce ne fut que par hasard qu'il le retrouva ensuite au fond d'un coffre remph de papiers sans valeur. Mais alors, plus qu'autrefois, l'ardeur du sectaire remplissait son âme : il brûlait de venger les coups qui avaient été portés au parti calviniste, et son imagination exaltée ne fit qu'ajouter aux traits sombres du tableau qu'il avait esquissé. De là le ton violent qui succéda, comme il l'exphque, à la douceur des accents que de tendres passions lui avaient suggérés :
Je n'avais jamais fait babiller à mes vers
Que les folles ardeurs d'une prompte jeunesse ;
Hardi, d'un nouveau cœur, maintenant je m'adresse
* Trompés par ce litre, des critiques peu érudits ont placé d'Aubigné parmi nos auteurs dramatiques, en faisant mention de ses tragédies.
2 Petite place où d'Aubigné exerça assez longtemps un commandement et où l'on voit encore les restes d'un ancien chAteau des seigneurs d'Albret. (Lot-et-Garonnr.)
A ce géant morgueur par qui chacun trompé Souffre à ses pieds languir tout le monde usurpé.
C'est ce géant morgueur ou la tyrannie (autrement dit, le pouvoir persécutant la Réforme), que « le doigt du grand Dieu le pousse à combattre. » Adieu donc, quand la trompette a sonné , le luth qui accompagnait les chants d'amour et de fètc ! Adieu les propos et les passe-temps joyeux où il s'était jadis complu !
Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style : Cueillons les fruits amers desquels il est fertile.
En vain voudrait-on s'y refuser ; en vain, pour échapper au sentiment du malheur commun, voudrait-on étouffer sa conscience et sa voix :
La main peut s'endormir, non Tâme reposer.
Et l'àme de d'Aubigné, aigrie par les plus douloureux spectacles, lui a dicté ce poëme, dans lequel on a vu quelquefois une espèce de contre-partie du discours de Ronsard « sur les misères du temps, » mais où il vaut mieux voir, sans cette arrière-pensée d'une réplique au prince respecté de la Pléiade, une protestation libre et indignée contre les excès dun siècle meurtrier; production bizarre, remplie dallusions historiques, de fictions empruntées à la mythologie grecque, d'allégories morales, de discussions théologiques et de souvenirs de la Bible, où se confondent, dans un mélange sans modèle, les plus choquants défauts et les plus rares mérites, les plus folles divagations de l'esprit de secte et les inspirations les plus nobles d'un ardent patriotisme. C'est dans les rephs ténébreux de cette œuvre formée d'éléments si hétérogènes que nous allons nous engager avec courage, pour avoir sur ceux qui nous ont précédé l'avantage d'en donner une idée plus complète.
Au début même des Tragiques, les opinions politiques et rehgieuses de d'Aubigné éclatent dans toute leur fougue ou plutôt dans toute leur fureur; mais cette fureur, on doit s'y attendre, ne pourra manquer de troubler ce juste équihbre qui doit exister, chez le poète digne de ce nom, entre l'inspiration et le bon sens. Trop souvent sa verve sans frein rappellera ce Romain, Labiénus, dont on avait, pour exprimer l'emportement de ses écrits, changé le nom en celui de Rabiénus *. Agrippa s'empresse de reconnaître
Que ses vers échauffés Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés.
En effet, il laisse bien loin derrière lui l'hyperbole mordante d'Ar- ^ Voyez Sénèque le rhéteur, préface du s* livre des Controv.
chiloque et de Juvénal, dès qu'il a vu, spectacle qui enflamme sa colère.
Le visage mourant de l'Eglise captive.
Ainsi Agrippa désignc-t-il la Réforme aux abois, dont il va entonner riiymnc de gloire et de vengeance. Et, en (ace de lui, quels sont les ennemis qu'il trouve d'abord et qu'il assaillcî à outrance? Ce sont avec « les légions de Rome, les monstres d'Italie,» nos rois qui se sont faits leurs ministres, nos rois, les pasteurs du peuple, devenus les loups qui déchirent le troupeau; ce sont, en outre, les linanciers, les justiciers qui ont sucé la moelle de la nation, dont il déplore les dissensions en ces termes :
0 France désolée! ô terre sanguinaire!
(Non pas terre, mais cendre!) ô mère, si c'est mère, Que trahir ses enfants aux douceurs de son sein. Et, quand on les meurtrit, les serrer de sa main : Tu leur donnes la vie, et, dessous ta mamelle, S'émeut des obstinés la sanglante querelle.
Dans leur lutte homicide, ils épuisent, ils tarissent le doux lait qui doit les nourrir, et, blessée des coups que se portent ces fils ennemis, leur mère n'a plus qu'à s'écrier dans son désespoir :
Or, vivez de venin, sanglante génlture,
Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture.
Sous l'obsession de ces terribles images qui ne cesseront de le poursuivre, le poète adjure les acteurs de cette tragédie d'ouvrir les yeux, au nom de leur propre salut, sur le péril commun dont ils seront les victimes :
Lorsque, dedans la mer, la mer pareillement Vous menace de mort, courez à la tempête ; Car, avec le vaisseau, votre ruine est prête.
La peinture des malheurs du pays, en proie aux discordes, continue à être le sujet du premier livre, et pour les représenter. Agrippa, laissant de côté les tableaux allégoriques, emprunte des traits non moins frappants à la réalité :
Les places de repos sont places étrangères ; Les villes du milieu sont les villes frontières : Le village se garde, et nos propres maisons Nous sont le plus souvent garnisons et prisons. L'honorable bourgeois, l'exemple de sa ville, Souffre devant ses yeux outrager femme et fille, Et tombe, sans merci, sous l'insolente main Qui s'étendait naguère à mendier du pain...
Le paysan * de cent ans, dont la tète chenue S'est couverte de neijie en suivant sa charrue, Voit galoper de loin Targoulet * orageux, Qui d'une rude main arrache les cheveux. L'honneur du vieillard blanc, mû de faim et de rage Pour n'avoir pu trouver que pilh-r au village...
Voilà pour les laboureurs, aimés de la terre, la récompense qu'ils retirent
D'ouvrager son beau sein de si belles couleurs.
Elle n'a plus de retraite pour les protéger, et vainement elle semble leur dire :
Cachez-vous sous ma robe, en mes noires forêts ; Les plus épaisses forêts n'ont pas assez d'ombres pour les dérober aux yeux de l'impitoyable pillard qui veut leur arracher la vie, à défaut de leurs dépouilles. Aussi, chaque jour voit -il cesser les travaux de la culture, et s'étendre la dévastation et la solitude :
Les loups et les renards et les bêtes sauvages ^ Tiennent place d'humains, possèdent les villages.
Nul ne confie plus la semence à la terre, tant on redoute la ravissante main de V étranger, tant /es reitres noirs, s'abattant sur nos provinces, les transforment fréquemment en déserts. Et la disette, en multipliant le nombre des victimes, rend plus furieuses encore ces bande-: qui parcouraient nos campagnes pour dévorer la substance du pauvre peuple. De là des cruautés dont la peinture fait frémir; car d'Aubigué se plaît dans les détails borribles ; il les prodigue à l'excès, sans connaître ou sans mettre en usage l'art qui consiste à tempérer ce que la réalité a de repoussant. En laissant de côté ce qu'offrent de plus aflreux ces monotones descriptions, nous nous bornerons à citer un épisode, où Ton voit une femme égorger son propre fils dans une famine :
La mère, ayant longtemps combattu dans son cœur
Le feu de la pitié, de la faim la fureur.
Convoite dans son sein la créature aimée,
Et dit à son enfant moins mère qu'affamée :
ce Rends, misérable, rends le corps que je t'ai fait;
Ton sang retournera oii tu as pris le lait.
Au sein qui t'allaitait rentre contre nature :
Ce sein qui t'a nourri sera ta sépulture... »
De sa lèvre ternie il sort des feux ardents ;
Elle n'apprête plus la bouche, mais les dents :
' Dissyllabe: on prononçait alors, comme on le fait encore dans plusieurs provinces, \e pésan. Ailleurs encore, d'Aubigné parlant de Dieu et montrant comme il se joue aes conditions humaines : Il mit des cœurs de rois aux seins des artisans. Et aux cen^eaux des rois des esprits de paysans. t On a vu que c'était un synonyme de carabin, ou cavalier portant une carabine.
Dos poucos ollc ('treinl la gorge qui gazouille
Quelques mots sans accents, croyant qu'on la chatouille *.
Ces scènes de deuil et d'autres semblables, répétées sur tout le sol de France, étaient le déplorable fruit des divisions religieuses et de Taveuglement des princes qui avaient dépouillé leur ancien caractère. Le poète ne cesse d'insister sur ce point, et s'adressant, dans une digression chaleureuse, à Henri de Navarre, alors occupé à conquérir son royaume : «0 toi, lui dit-il, qui te fais un jeu de prodiguer ta vie,»
Souviens-toi, quelque jour, combien sont ignorans, Ceux qui, pour être rois, veulent être tyrans.
Après s'être déchaîné, à cette occasion, contre les tyrans, auxquels il n'épargne jamais les invectives, d'Aubigné revient sur les causes de maux qui ont affligé le pays. Il signale parmi elles l'orgueil, la superstition asservie aux idoles, et bien d'autres vices, comme ayant excité le courroux du ciel, qui s'est servi de deux fléaux pour punir un peuple égaré, d une Jésabel, — c'est Catherine de Médicis, — et d'un Arcliitophel, conseiUer de cette princesse , — c'est le cardinal de Lorraine ^. Il fait de l'un et de lautro des suppôts de l'enfer, qui, pour les produire, a épuisé ses plus noirs enchantements ; et la colère qui l'anime éclate par de telles violences, que l'éditeur, effrayé de la hardiesse du texte, a cru devoir laisser vide la place de plusieurs mots, en les remplaçant par des étoiles. Mais toute idée de prudence et de ménagement est étrangère à d'Aubigné. Représentant d'une époque d'action, bien plus que d'une époque httéraire, il s'est, de guerrier, fait auteur, pour épancher ses ressentiments en rimes impétueuses; et ses vers sont comme une vengeance personnelle dont il se donne le plaisir aux dépens de ses ennemis, disons mieux, de ceux qu'il juge les ennemis de la France, alors qu'elle semblait condamnée à se détruire par elle-même. Suivant Agrippa, non contente d'épuiser son sang sur les champs de bataille, Catherine a répandu chez elle, pour la décimer, les fins empoisonneurs d'Italie, et elle y a semé la peste du duel; en sorte que toute l'ambition des gentilshommes et des
* Cet épisode, on le sait, a été reproduit par Tauteur de la Henriade, et ce n'est pas là seulement que Voltaire a profité de d'Aubigné : il lui a emprunté plusieurs autres traits du tableau de nos guerres civiles, et notamment du massacre de la Saint-Barthélémy. On pourrait même établir sans trop de peine, par la comparaison de divers passages, que la lecture des Tragiques n'a pas été, pour la versification, tout à fait inutile à Voltaire. Par exemple, lorsqu'il a dit, en s'adressant à Dieu :
Viens, des cieux irrités abaisse la hauteur, Frappe, écrase à nos yeux...
n'a-t-il pas eu présents à l'esprit ces mots de d'Aubigné :
Baisse donc, Éternel, tes hauts cieux pour descendre. Frappe les monts...?
Il serait aisé de prouver aussi par l'examen de plusieurs tragédies de Corneille, et Celui de Rodogune en particulier, qu'il connaissait les Tragiques.
2 D'Aubigné, dans son Histoire, comme on l'a déjà vu, juge ce personnage aussi bien que Catherine de Médicis avec plus d'équité. Un mot qu'il cite de cette dernière: « Quoiqu'un membre soit pourri, on ne le coupe qu'à regret, » semble indiquer qu'elle n'était pas naturellement cruelle. On ne saurait nier, de plus, qu'elle n'eût à cœur l'honneur de son pays adoptif, ce qui a fait dire à Brantôme ; « Qu'elle avait l'âme française. »
grands a été d'imiter, en se faisant bourreaux les uns des autres, ces marauds de Rome, rebut des esclaves, qui, pour le plaisir du peuple rassemblé dans Tamphithéàtre,
Avec grâce et sens froid*, mettant pourpoint à part, Sans s'ébranler, logeaient en leur sein le poignard.
Encouragée par les éloges imprudents des princes , la renommée de duelliste avait dès lors éclipsé toutes les autres :
On appelle aujourd'hui n'avoir* rien fait qui vaille. D'avoir percé premier l'épais d'une bataille, D'avoir premier porté une enseigne au plus haut Et franchi devant tous la brèche par assaut. Se jeter contre espoir dans la ville assiégée, La sauver demi-prise et rendre encouragée, Bien faire une retraite ou d'un scadron battu Rallier les débris, cela n'est plus vertu.
La vertu de ce temps, c'était, continue d'Aubigné, de prendre une querelle pour un oiseau, pour un chien, pour un valet, pour un bouffon, ou pour rien du tout :
Car les perfections du duel sont de faire
Un appel sans raison, un meurtre sans colère.
Ajoutons qu'en peu de temps la munie de se battre était devenue universelle :
De cette loi sacrée ores ^ ne sont exclus Le malade. Tentant, le vieillard, le perclus. On les monte, on les arme ; on invente, on devine Quelques nouveaux outils à remplir Libitine : On y fend sa chemise, on y montre sa peau ; Dépouillé en coquin, on y meurt en bourreau.
Les conseillers eux-mêmes, les trésoriers, les avocats avaient imaginé de vider leurs procès ou de terminer leurs comptes sur le pré ; enfin on avait vu les femmes, « hommasses ou plutôt démons déguisés, » marcher Tune contre l'autre, l'épée au poing et les traits bouleversés par la fureur. Tel n'était pas, lorsqu'ils bravaient le fer, l'aspect des premiers chrétiens, dont Agrippa oppose la sainte mort à ces assassinats inspirés par les plus mauvaises passions. Jadis le triom- 'phant martyr
Priait pour ses meurtriers ^ et voyait en priant Sa place au ciel ouvert, son Christ l'y conviant. Celui qui meurt pour soi, et en mourant machine De tuer son tueur, voit sa double ruine : Il voit sa place prête aux abîmes ouverts ; Satan, grinçant les dents, le convie aux enfers.
* Ancienne et judicieuse orthographe, ce semble, de la locution de sang-froid. ' Maintenant : de là notre mot dorénavant, autrefois écrit d'ores en avants
* Alors dissyllabe.
Ces sanglants désordres, qiie d'Aubigné peint de si vives couleurs, sont à ses yeux, il le répète encore, le résultat manifeste de la vengeance divine : nous le croirons sans peine, et nous nous étonnerons seulement qu'après les avoir rapportés à une cause qui suffît si bien à les expliquer, l'auteur les attribue à l'orgueil de Rome et du Saint- Siège, en plaçant dans la bouche du Souverain-Pontife des paroles altières par lesquelles il s'applaudit de représenter ici-bas la divinité, d'être l'unique maître des nations et l'arbitre suprême dont le caprice Donne aux gueux la couronne et le bissac aux rois.
Agrippa, dans sa haine aveugle contre la papauté et le catholicisme, ne pouvait demeurer indifférent à l'égard d'une société, qui, pendant plusieurs siècles entiers, devait être si étroitement et si fortement unie à leur existence. Aussi adresse-t-il une apostrophe fougueuse aux disciples de Loyola, à qui seuls il appartient, dit-il, de reconnaître et de prêcher l'omnipotence du Pape. Plus calme ensuite, le poète accuse les hommes d'avoir oubhé la maison du Seigneur pour prodiguer, dans l'embellissement de leurs propres demeures, Palbàtre, le marbre et les métaux précieux :
Et Dieu seul, au désert pauvrement hébergé, A bâti tout le monde et n'y est pas logé!... Tu as tout Tunivers où ta gloire on contemple , Pour marchepied la terre et le ciel pour un temple : Où te chassera Thomme, ô Dieu victorieux ? Tu possèdes le ciel et les cieux des hauts cieux !
Un hymne dont on peut juger l'élévation par ce passage, un appel à la justice tutélaire de Dieu, que d'Aubigné invoque en faveur de son église (par là il faut entendre la Réforme), terminent le premier livre des Tragiques^
Le second, qui est le plus célèbre de tous, est celui qui renferme les portraits des princes et princesses de la famille des Valois. La rougeur au front, pour la honte dont ils se sont souillés et qui a rejailli sur la couronne de France, Agrippa veut, dans son ressentiment implacable.
Que Tacier de ses vers Burine leur histoire aux yeux de Tunivers.
Et l'on ne peut nier que cette indignation n'ait bien servi le poète, dont l'élan est ici des plus vigoureux ^ . Avec une hardiesse antique, qui se mêle à son goût ordinaire pour les fictions morales et les sen-
1 II renferme douze cents vers et au-delà; le second a le même nombre de vers ; le cinquième en compte plus de quatorze cents, et le quatrième quinze cents environ ; tandis que le troisième et le septième n'excèdent pas beaucoup neuf cents, et le sixième, le moins considérable de tous, passe peu le chiffre de sept cents vers.
* Ce livre a fait donner non sans raison une place à d'Aubigné parmi les fondateurs de la satire en France. 11 ûgure à ce titre et occupe même une assez grande place dans le Discours sur la satire, que M. VioUet-Leduc a mis en tête de son édition de Régnier, réimprimée tout récemment.
tences des psalmistos, il nous îiniioncc qu'il va étaler à nos yeux les sépulcres blanchis des réprouvés qui ont perdu le pays. Comme ces autres réi)rouvés qui iigurent dans la Divine Comédie de Dante, ils reculeront d'ellroi devant la vérité de ses peintures :
Vous qui avez donné ce sujet à ma plume. Vous-mêmes qui avez porté sur mon enclume Ce foudre rougissant *, acéré de fureur. Lisez-le : vous aurez horreur de votre horreur.
Il reproduit en effet, de manière à leur faire peur d'eux-mêmes, l'image des rejetons de cette race royale dégénérée : tour-à-tour il montre Charles IX ne connaissant pas de plus beaux triomphes que ceux de la chasse, et s'habituant par cette passion à giboyer de sa fenêtre du Louvre, en répandant le sang humain ; Henri III, au geste et à Fœil de Sardanapale, à la tête sans cervelle, affectant de paraître dans ses bals sous un déguisement qui laissait ignorer si Ton voyait un roi- femme ou bien un homme -reine. Pour peindre leur pâle impudence et celle de tous ceux qui les entourent, il prodigue les teintes les plus colorées et toutes les témérités de l'expression ; mais qu'on ne lui dise pas que la crudité de ce langage est de nature à offenser les oreilles et à blesser l'honnêteté : persuadé qu'il faut exposer le mal au grand jour pour en dévoiler toute la laideur, il répondrait aussitôt
Que le vice n'a point pour mère la science Et la vertu n'est pas fille de l'ignorance.
En laissant de côté ces tableaux trop fameux pour qu'il y ait lieu de les transcrire de nouveau, nous citerons de préférence un passage bien différent et beaucoup moins connu, mais très digne de Fêtre, celui où d'Aubigné nous apprend quels étaient, dans ce palais peuplé de mignons, les moyens de parvenir à la faveur, et quels courtisans assiégeaient le prince. Ce morceau, d'une touche ingénieuse et facile, forme un curieux contraste avec les invectives éloquentes dont l'écrivain a peu auparavant poursuivi les flatteurs.
Ils ont vu des dangers assez pour en conter; Ils en content autant qu'il faut pour se vanter. Lisant, ils ont pillé les pointes pour écrire; Us savent, en jugeant, admirer ou sourire, Louer tout froidement, si ce n'est pour du pain, Renier son salut quand il y va du gain : Barbets des favoris, premiers à les connaître. Singes des estimés, bons échos de leur maître. Voilà à quel savoir il te faut limiter ^. Que ton esprit ne puisse un Jupin irriter :
* C'est, il semble, un souvenir d'Horace, OJ., I, 2 : Rubente dextra jaculatus arces.
* Ce £ont dos leçons ii'oniques, adressées à un jeune hoinnie qui arrive à la cour. — Tout ce passage peut être' rapproche de celui où Fsene te indique à Enay comment il faut se produire à
la cour, 1, 2.
Il n'aime pas son juge, il le frappe en son ire.
Mais il est amoureux de celui qui l'admire.
Il reste que le corps, comme l'accoutrement.
Sache, aux lois de la cour, marcher ini^^nonnement,
Traîner les pieds, mener les bras, hocher la tête.
Pour branler à propos d'un panache la tète ;
Garnir et bas et haut de roses et de nœuds.
Les dents de muscadins ^, de poudre les cheveux.
Fais-toi, dedans la foule, une importune voie.
Te montre ardent à voir afin que Ton te voie.
Lance regards tranchants, pour être regardé.
Le teint de blanc d'Espagne et de rouge fardé :
Que la main, que le sein y prennent leur partage.
Couvre d'un parasol, en été, ton visage;
Jette comme effrayé, en femme, quelques cris.
Méprise ton effroi par un traître souris.
Fais le bègue, le las, d'une voix molle et claire;
Ouvre ta languissante et pesante paupière;
Sois pensif, retenu, froid, secret et finet ;
Voilà pour devenir grâce du cabinet ^
A la porte duquel laisse Dieu, cœur et honte.
Ou je travaille en vain en te faisant ce conte.
Le poète^ en face de ces personnages et de ces mœurs^ place les soutiens du protestantisme, leur austérité et leur courage. Dans l'impétuosité de son zèle, il ne tiendra pas à lui qu'il n'immortalise , sans distinction d'âge, de sexe et de rang, la mémoire de tous ses coreligionnaires opprimés :
Alors ces heureux noms, sans élite et sans choix. Luiront en mes écrits plus que les noms des rois.
Vengeur de son parti, d'Aubigné, avant de nous faire assister aux supplices des victimes de la Réforme , veut nous rendre les témoins des condamnations illégales qui , selon lui , les ont frappées. Par ce motif il expose à nos yeux, dans son troisième livre, la Chambre dorée % instituée pour les juger , ou plutôt pour les immoler sous les faux dehors de la justice; et ce nom général comprend, avec le parlement de Paris, tous les parlements du royaume, dont la rigueur s'était en effet déployée contre les sectateurs des nouvelles doctrines. Au milieu de beaucoup d'allégories , voile transparent qui suffit à son audace , Agrippa dénonce l'inhumanité des juges prévaricateurs , qui ne laissaient aucune liberté à la défense et n'ouvraient la bouche que pour
1 Petites pastilles où il entrait du musc.
* L'objet des faveurs du cabinet du prince, autrement dit, de la cour. 3 Souvenir de la Chambre de justice, qui dut sa naissance à Henri II, fort ennemi des protestants.
prononcer des arrêts impitoyiibles. 11 peint la Piété et la Paix, effrayées de ces spectacles et prosternées devant le trône de l'Eternel, pour le conjurer de mettre un terme aux outrages dont on les abreuve sur la terre :
Tu vois que les géants, faibles dieux de la terre, En tes membres te font une insolente guerre ; Que l'innocent périt par l'inique tranchant. Par le couteau qui doit effacer le méchant...
Les célestes esprits se joignent à ces prières, qui réveillent le courroux endormi du Tout-Puissant, et leurs efforts réunis ont provoqué bientôt sa foudre contre les persécuteurs des fidèles :
De même, en quelque lieu vous pouvez avoir lu. Et les yeux des vivants pourraient bien avoir vu Quelque empereur ou roi tenant sa cour plénière Au miheu des festins, des combats de barrière. En réclat des plaisirs, des pompes : et alors Qu'à ces princes chéris il montre ses trésors, Voici entrer à coup une veuve éplorée Qui foule tout respect, en deuil démesurée... La troupe qui la voit change en plaintes ses ris. Elle change les chants en l'horreur de ses cris : Le bon roi quitte lors le sceptre et la séance. Met l'épée au côté et marche à la vengeance.
Ainsi Dieu se lève avec menace ; et la nature entière s'émeut à cet aspect, et les fondements du monde s'ébranlent : les coupables surtout frémissent, et, plus effrayés que tous les autres.
Les rois qui Tont haï laissent choir, pâlissants. De leurs sanglantes mains les sceptres rougissants.
Ses pas se dirigent alors vers cette chambre dorée, théâtre de prévarications, que d'Aubigné représente comme un édifice dont les fondements sont formés d'os et de têtes, où les cendres des brûlés ont servi de sable, où le sang versé a détrempé la chaux fournie par la moelle des victimes : étrange et horrible fiction, bien digne des détails qui l'accompagnent, lorsque le poète montre, humant dans leurs coupes le sang des innocents et les sueurs des veuves, les justiciers,
Mercenaires, vendant la langue, la faveur. Raison, autorité, âme, science et cœur;
et qu'il les entoure de la foule de tous les vices, dont il fait leurs assesseurs naturels, en les définissant avec supériorité par quelques traits caractéristiques. C'est l'avarice, maigre et accroupie, qui compte et recompte ses gains qu'elle cache dans les plis de sa robe déchirée; l'ambition, à la folle cervelle, aux sourcils rehaussés, qui se plie, pour contenter ses désirs, à toute espèce de déguisement et de joug; Tea-
vie, dont la bouche distille le poison; la colère, au visage empourpré et le poignard en main; Tivrognerie, dont les pas trébuchent le matin et le soir; riiypocrisie, au tendre maintien ,
Qui parle doucement, puis, sur son dos bigot,
Va par zèle porter au bûcher un fagot.
Ajoutez la vengeance au teint jaune et aux regards sombres , enfoncés sous d'épaisses paupières; la luxure, à Tœil ardent et à la tète chauve ; la paresse, le menton sur la main et feignant de voir , mais jugeant, sans voir, sur l'étiquette ; la cruauté aux cheveux frisés, au poil noir, à la voix rude et enrouée; et ses complices, la faiblesse, qui s'abat sous son propre poids, la trahison, dont le cœur est emprisonné dans une poitrine d'acier, la crainte qui, à la place du cœur, n'a qu'une large plaie sous le sein , enfin l'ignorance au front étroit, chère aux courtisans, mais l'une des plus redoutables pestes de la vie humaine :
Ses petits yeux charnus sourcillent sans repos.
Sa grand' bouche demeure ouverte à tout propos ;
Elle n'a sentiment de pitié ni misère :
Toute cause lui est indifférente et claire ;
Son livre est le commun, sa loi ce qui lui plaît.
Elle dit ad idem, puis demande que c'est.
Au miheu de ces fléaux rassemblés, les lâches exécuteurs du bon plaisir royal, suivant l'énergique expression d'Agrippa, trafiquent des biens et de la vie des hommes; et c'est sur l'édifice fantastique où s'abritent tant d'iniquités que planent les regards du Seigneur. Mais bientôt, après nous avoir fait voir la puissance égarée des princes s'épuisant à lutter contre la volonté et la vérité divines, d'Aubigné met à nu la vanité de ces efforts, qui tournent à la confusion de leurs auteurs et à la propagation de la foi évangélique :
Les cendres des brûlés sont précieuses graines, Qui, après les hivers, noirs d'orage et de pleurs, Ouvrent au doux printemps d'un million de fleurs Le baume salutaire, et sont nouvelles plantes Au milieu des parvis de Sion florissantes. Tant de sang que les rois épanchent à ruisseaux S'exhale en douce pluie et en fontaines d'eaux, Qui, coulantes au pied de ces plantes divines, Donnent de prendre vie et de croître aux racines.
Ces vers, pleins d'un charme ému, et dont l'heureuse facilité forme une opposition frappante avec l'âpre vigueur de beaucoup d'autres passages, sont suivis d'une énumération oi^i le mouvement du poëme se ralentit un peu, celle des personnages importants qui, chez les Hébreux, les Grecs, les Romains, et parmi nos ancêtres, ont fait respecter ou ont violé les saintes lois de la justice. Au nom des uns Agrippa
veut attacher, par un équitable partage, Tiinmortalité de la gloire ; au nom des autres, celle de Topprobre. Il prend soin, d'ailleurs, de nous avertir qu'il n'y a rien de commun entre la 'VTaie justice et la justice masquée de termes sauvages, qui a son séjour officiel au Palais, cette justice que cultivent de préférence les Normands et les Poitevins plaideurs, tandis qu'elle est inconnue aux Suisses, sujets de Dieu seul, et aux Anglais, dont Agrippa loue volontiers les institutions, dont il exalte les vertus ;
Car les nobles et grands la justice y ordonnent. Les états non vendus comme charges se donnent : Heureuse Elisabeth, la justice rendant.
Et qui n'as point vendu tes droits en la vendant !
Un magnifique éloge de cette princesse, que rend chère à d'Aubigné, on Ta déjà vu, la communauté des sympathies politiques non moins que des croyances rehgieuses, contraste, à la fin du chant, avec les sanglants reproches dont il accable encore les suppôts de l'iniquité et ceux qui se servent de ces indignes instruments.
Le quatrième li\Te, les Feux, espèce de martyrologe du protestantisme, comme on Ta dit justement, nous place en présence des bûchers allumés ; le titre seul suffit pour le marquer : c'est encore un chant de douleiu* sur les victimes et de vengeance contre leurs juges; ou plutôt, c'est une suite naturelle du livre qui précède. Rangées sous la blanche oriflamme qui marche devant elles, les longues légions des confesseurs de la foi se déroulent aux yeux du poète, qui prétend perpétuer le souvenir de chacun d'eux par un tableau suspendu dans le saint temple : de là les vers par lesquels il veut ravir à l'oubli les Allemands Jean Huss et Jérôme de Prague, les nourrissons de ïile sainte (ainsi nomme-t-il l'Angleterre) Granmer, Béverland, Haux, Norris, et jusqu'à de faibles femmes, s'écriant pour enhardir leurs compagnons de supphces :
Où est ton aiguillon, où est ce grand effort, 0 mort ! Où est ton bras ?
Entre ces femmes. Agrippa rappelle Jeanne Gray, dont il a parlé aussi dans son Histoire, et dont il célèbre de nouveau, avec une sensibilité touchante, les derniers moments :
Les mains qui la paraient la parèrent encore ; Sa grâce et son honneur, quand la mort la dévore, N'abandonnent son front; elle prend le bandeau; Par la main on la mène embrasser le poteau ; Elle demeure Sviule, en agneau dépouillée. La lame du bourreau de son sang fut mouillée; L'âme s'envole en haut : les anges gracieux Dans le sein d'Abraham la ravirent aux cieux.
, Après ce coup-d'œil jeté à l'étranger, ce sont les martyrs de la Réforme en France que la plus grande partie de ce livre a pour but d'honorer; et l'un des premiers qu'il mentionne est Paumier, d'Avignon, qui, par un raffinement de cruauté, avait été renfermé dans une cage, suspendue au sommet de la plus haute tour, pour y être exposé à tous les caprices, à toutes les fureurs des éléiiients :
» Mais quand c'est pour son Dieu que le fidèle endure, Lors, le fer s'amollit ou sa peau vient plus dure. Sur ce corps nu la bise attiédit ses glaçons. Sur sa peau le soleil rafraîchit ses rayons : Témoin deux ans six mois qu'en chaire si hautaine Ce prêcheur effraya les juges de sa peine
Ami du merveilleux, comme il l'a montré dans plusieurs de ses ouvrages ^ d'Aubigné rapporte, enprodiguant les circonstances extraordinaires, d'autres suppUces dont nos principales villes ont été le théâtre. Il s'arrête surtout, parmi les victimes, au conseiller du Bourg, que Henri II était venu arracher du parlement, en jurant qu'il verrait sous peu de jours son bûcher de ses yeux, tandis que Dieu, faisant mentir sa superbe parole, voulut que ce prince, frappé d'un coup soudain, le précédât au tombeau. Agrippa triomphe de cette fin tragique, aussi bien que de l'impuissance des bourreaux, qui, s'acharnant contre les corps, ne peuvent « toucher aux âmes par les gênes*. » Mais, quelle que soit la vigueur de ses descriptions et son habileté à déguiser par la variété de l'expression la monotonie des détails, le lecteur, on le comprend sans peine, est rebuté par l'uniformité de ces sombres peintures et par la violence trop continue de l'auteur. 11 suffira donc, pour terminer l'analyse de ce chant, d'en résumer la pensée, en citant les vers oii d'Aubigné atteste que tous les âges de la vie et toutes les conditions payaient leur tribut aux échafauds :
... Les uns , tout chenus d'ans et de sainteté, •
Mouraient blancs de la tête et de la piété ;
Les autres, méprisant au plus fort de leur âge
L'essor de leurs plaisirs, eurent pareil courage
A leurs virilités; et les petits enfants,
De qui l'âme n'était tendre comme les ans.
Donnaient gloire au grand Dieu, et de chansons nouvelles ^
S'en couraient à la mort au sortir des mamelles.
Quant aux artisans eux-mêmes , . à en croire d'Aubigné , qui leur prête de très longs discours, ils puisaient tout à coup l'éloquence et le savoir dans l'ardeur de leurs croyances :
* spécialement dans ses Mémoù^es. L'Athenœum français, dans son numéro du 13 mai 1854, en citait un passage curieux, qui montre que notre écrivain a connu les prétendus espi^its frappeurs, dont on parle beaucoup de nos jours.
• Tortures : Acception que l'on retrouve encore dans Corneille et même dans Racine.
L'esprit donna des voix Aux muets pour parler, aux ignorants dos langues, Aux simples des raisons, des preuves, des harangues, Ne les lit que l'organe à prononcer les mots Qui des docteurs du monde effaçaient les propos.
' [Dans le cinquième livre, les Fers^ les bouillants transports du sectaire continuent à éclater; car là encore il n'est à peu près question que de persécutions et de morts.' En même temps, l'imagination du poète s'ingénie non sans succès pour renouveler un fond unique. Oi admirera d'abord le spectacle majestueux par lequel s'ouvre ce chant c'est le conseil des célestes esprits qui entourent le trône de la divi nité. Le démon s'est glissé dans cette assemblée, et, malgré le masque qui le dissimule, l'œil du Tout-Puissant a aussitôt surpris sa présence Il n'a fallu pour le confondre qu'un de ces regards auxquels riei n'échappe :
S'il fuit, le doigt de Dieu par tout le monde vole; S'il ment, Dieu prouve tout et connaît sa parole.
Satan est forcé d'avouer qu'il vient de quitter la terre, où il a tendi mille pièges aux faibles et suscité mille traverses aux fermes adora leurs du Christ; et Dieu, curieux de retremper son Église dans le ; périls comme aussi d'en relever la gloire, lui permet de redoublCi contre elle ses embûches et ses attaques. Avec quelle souplesse d'in vention et même de langage d'Aubigné ne représente-t-il pas l'habilimposteur allant éprouver les âmes des fidèles ! 11 a promptemen abaissé son vol vers Paris et pénétré au Louvre, où il revêt, pou multiplier ses séductions, une foule de formes diverses :
Tantôt en conseiller finement déguisé.
En prêcheur, pénitent et en homme d'église,
Il mutine aisément, il conjure, il attise
Le sang, l'esprit, le cœur et l'oreQle des grands.
Rien ne lui est fermé, même il entre dedans
Le conseil plus étroit ; pour mieux filer sa trame.
Quelquefois il se vêt d'un visage de femme.
Et pour piper un cœur s'arme d'une beauté ;
S'il faut s'autoriser, il prend l'autorité
D'un \1sage chenu qu'en rides il assemble.
Penchant son corps voûté sur un bâton qui tremble...
Pour l'œil d'un fat bigot, l'affronteur hypocrite
De chapelets s'enchaîne en guise d'un ermite,
Chaussé de capuchons et de frocs inconnus.
Se fait pâlir de froid, par les pieds demi-nus
Se fait frère-ignorant pour plaire à l'ignorance.
Puis souverain des rois^ par points de conscience; , .
Fait le savant, départ aux siècles la vertu, MeBt le nom de Jésus, de deux robes vêtu; Il fait le justicier pour tromper la justice, Il se transforme en or pour vaincre Tavarice...
Mais le ciel veille pour combattre TefTet de ces nises du roi des enfers, qui, sauf quelques défections dont il se vante, ne retire de ses efforts et de ses transformations que le douloureux sentiment de sa défaite. La véritable Église prévaut contre les dangers et les tourments qui Tassaillent. Attachons maintenant nos yeux sur une longue suite de tableaux mystiques, où sont décrites ses épreuves et qui offrent aux regards des bienheureux, dans les demeures célestes, Tliistoire de nos calamités civiles. Ce sont les journées de Dreux, de Saint-Denis, de Jarnac, de Moncontour, où Ton voit la victoire hésitant entre les deux camps, mais toujours ivre de sang français; ce sont des villes assiégées, saccagées, livrées aux flammes; et, en face des hauts faits des soldats de la Réforme, les violences du parti opposé, telles que le massacre de Vassy et les trahisons d'une paix ensanglantée. Surtout, entre les meurtres rehgieux qui ont souillé plusieurs de nos cités, Sens, Agen, Gahors, Tours, Orléans, ressort, appelant et effrayant la vue, le carnage de Paris, cette nuit sinistre du 24 août 1572 qui succéda à la Joie et au bruit des fêtes, destinée à susciter tant de justes regrets et tant d'amères récriminations :
La cloche qui marquait les heures de justice. Trompette des voleurs, ouvre aux forfaits la lice.
La cité, où jadis la loi fut révérée.
Qui à cause des lois fut jadis honorée.
Qui dispensait en France et la vie et les droits.
Où fleurissaient les arts, la mère de nos Rois,
Vit et souffrit en soi la populace armée
Trépigner la justice à ses pieds diffamée.
Or, cependant qu'ainsi par la ville on travaille. Le Louvre retentit, devient champ de bataille. Puis après échafaud, quand fenêtres, créneaux Et terrasses servaient à contempler les eaux, Si encore sont eaux : les dames mi-coiffées, A plaire à leurs mignons s'essaient échauffées. Remarquent les meurtris, les membres, les beautés, Bouffonnent salement sur leurs infirmités ; A rheure que le ciel fume de sang et d'âmes. Elles ne plaignent rien que les cheveux des dames....
On peut en juger par ces vers : peinte par beaucoup de contemporains et spécialement par Tavannes, cette tragédie n'a jamais été re-
produite avec de plus vives images que par Agrippa ; mais là, comme ailleurs, il se perd par Tabus de la verve et de la force. Dans cette description en particulier, avec ses qualités, se montrent ses défauts, dont les principaux sont le faux goût, Tenflure et la diffusion. D'Aubigné n'a pas le secret des maîtres : il ne sait pas s'arrêter à temps, il accumule, il charge les détails ; il manque Teffet en excédant la juste mesure. Dans sa composition verbeuse mais traversée d'éclairs, c'est un Lucain plus passionné certes et plus intempérant encore que l'auteur de la Pharsale.
Quelles que soient, au reste, ses chutes fréquentes, il se rachète par l'élévation du sentiment moral, lorsque, par exemple, après avoir montré le furieux Charles IX réveillé en sursaut la nuit par un bruit confus de voix et de plaintes que lui fait entendre sa conscience, il adresse ces nobles paroles à Henri de Navarre :
Toi, prince prisonnier, témoin de ces merveilles, Tu as de tels discours enseigné nos oreilles ; On a vu à la table, en public, tes cheveux Hérisser, en contant tels accidents affreux : Si un jour, oublieux, tu en perds la mémoire, Dieu s'en sou^^end^a bien , à ta honte, à sa gloire !
Les expiations qui suivirent ces massacres, quand les agneaux furent devenus lions, comme s'exprime Agrippa; en d'autres termes, les succès du protestantisme se relevant en armes, etvictorieux à Coutras, Arques et Ivry, tels sont les détails qui remplissent les dernières pages de ce livre, composé jusqu'au bout de souvenirs de notre histoire associés à des fictions allégoriques. En regrettant que ce mélange n'y soit pas exempt de quelque obscurité, on ne refusera pas d'accepter l'avis de l'éditeur primitif qui Ta jugé, « à raison de son style, plus tragique et plus hardi que les autres. » Il est curieux aussi de rappeler, d'après le même témoignage, que ce chant fut l'occasion d'une savante dispute entre les amis de d'Aubigné. Rapin, l'un des collaborateurs de la Satire Mënippée, y blâmait l'invention des tableaux que nous avons fait connaître, et sa raison était « que nul n'avait encore entrepris de peindre les affaires de la terre au ciel, mais bien les célestes en terre. » L'auteur alléguait au contraire, pour se défendre, les fictions d'Homère, de Virgile, et, tout récemment, du Tasse, qui ont représenté le ciel prenant part aux querelles des hommes. On choisit donc à ce sujet des arbitres, entre lesquels était Scévole de Sainte-Marthe, et qui se prononcèrent en faveur de notre poète.
Si l'allégorie, plus ou moins à propos employée, domine dans le livre des Fers,\ la théologie a le dessus dans le livre qui lui succède et qui est intitulé Vengeances, D'Aubigné leur fait appel par cette
apostrophe, où se peint toute la violence de l'homme et du temps :
Venez justes vengeurs, vienne toute la terre A ces Caïns français, d'une immortelle guerre, Redemander le sang de leurs frères occis; Qu'ils soient connus partout aux visages transis!....
Bien plus, les vengeurs que réclame Agrippa, ce ne sont pas seulement des hommes; c'est Dieu même et ses foudres, comme il en avertit ses lecteurs : car quoiqu'il se donne pour un chrétien fervent, il ne faut assurément pas compter parmi ses vertus Touhli des injures. Ce chant suffirait pour nous l'apprendre, grâce à la joie farouche avec laquelle il expose, en les interprétant au gré de sa passion, les terribles jugements de la colère divine. Il est même tellement dominé par l'esprit de parti, que son éditeur n'a pas dissimulé qu'on en pouvait blâmer, dans ce passage, l'empreinte trop manifeste. On n'ignore point, d'ailleurs, que les âmes exaltées sont celles dont notre écrivain a recherché et obtiendra le plus le suffrage. Tl ne laisse pas, avant que sa rude énergie éclate dans toute sa liberté, de montrer une gravité qui lui est trop peu ordinaire, en débutant par une invocation à la source de toutes les lumières, dont on ne peut s'approcher, selon lui, qu'avec un cœur qui a conservé ou reconquis la pureté de l'enfance. Les vers suivants, pleins de douceur et de naturel, témoigneraient au besoin de quelle heureuse variété de tons d'Aubigné, plus circonspect et plus lent dans ses travaux, eût été capable. 0 Seigneur! dit-il.
Si je n'ai or ni myrrhe à faire mon offrande. Je t'apporte du lait : ta douceur est si grande, Que de même œil et cœur tu vois et tu reçois Des bergers le doux lait et la myrrhe des Rois.
Ce qu'Agrippa demande à Dieu, c'est de lui prêter les clartés et l'inspiration de son esprit :
D*un saint enthousiasme appelle aux cieux mon âme, Mets au lieu de ma langue une langue de flamme.
Cet enthousiasme, cette langue de flamme, qui ne lui feront pas défaut, le poète les consacrera à combattre les adversaires de l'Eghse du Christ, et à proclamer les châtiments qui les ont atteints, avec les assauts dont elle a jadis triomphé. Dans ce but, il rétrograde jusqu'aux premiers jours du monde, et il prouve que les ennemis des serviteurs de Dieu n'ont jamais joui de l'impunité. Il passe ensuite aux persécutions du Christianisme naissant, dont il retrace l'histoire tout entière; et c'est pour constater qu'elles ont toujours été funestes à ceux qui les ont ordonnées, et que nul ne s'est attaqué au nom ou aux œuvres du Seigneur, sans être victime de sa folle audace. L'exemple des Je-
sabel, des Nabuchodonosor, des Hérode, des Néron et des Domitien, atteste donc assez à quelle récompense doivent s'attendre ceux qui, dans l'époque contemporaine, se sont faits les imitateurs de ces tyrans qu'il interpelle avec bravade :
Sortez, persécuteurs de l'Eglise première. Et marchez enchaînés au pied de la banmère De l'agneau triomphant ; vos sourcils indomptés, Vos fronts, vos cœurs si durs, ces fières majestés. Du lion de Juda honorent Ja mémoire.
Traînés au chariot de l'immortelle gloire.
Ici, d'Aubigné remplit le rôle de grand justicier, dont il se croyait revêtu par sa conscience : il énumère ceux qui, avec l'intolérance de ce siècle, arme commune alors à toutes les religions, ont prétendu comprimer l'accroissement du protestantisme ; et, à côté des crimes qu'il leur reproche, il place les peines qu'ils ont encourues. Il raconte les morts lamentables de Pontcher, le chef de la chambre ardente, de l'inquisiteur Lambert, de Crescence, de Bézigny, de Cosseins, de Revêt, et de bien d'autres, non moins obscurs, qu'il voue à l'infamie dans ses vers. Entre les personnages connus, on remarque deux cardinaux, Polus, et surtout Charles de Lorraine, dont la fin est peinte des couleurs les plus dramatiques. Telle est, du reste, la multiplicité des scènes effrayantes qui assiègent son souvenir et qu'il prodigue, (Jiie la satiété et la fatigue lui arrachent ce cri :
Maint exemple me cherche, et je ne cherche pas Mille nouvelles morts, mille étranges trépas De nos persécuteurs : ces exemples m'ennuient; Ils poursuivent mes vers et mes yeux qui les fuient.
En terminant, il croit avoir besoin, et non sans quelque raison, de s'excuser d'avoir rempli tout un livre d^ ces sombres détails :
J'ai crainte, mon lecteur, que tes esprits lassés De mes tragiques sens aient dit : c'est assez; Certes, ce serait trop, si nos amères plaintes Vous contaient des romans les charmeresses feintes : Je n'écris point pour vous, enfants de vanité
Les enfants de vérité, pour qui seuls il écrit, jouiront, comme se le persuade l'irascible d'Aubigné, des vengeances du Très-Haut, dont il a voulu ne leur laisser rien ignorer : encore ne serait-il pas satisfait, s'il ne montrait étendues au-delà de ce monde les expiations qu'il a déjà si longuement retracées.
Tel est l'objet du septième livre, du livre final, qui renchérit sur les précédents par la fougue d'une imaginrrtion emportée. L'auteur, avec la teinte biblique qui lui est ordinaire, s'adresse encore à l'Eternel, et il le supphe d'animer de son esprit, pour l'enseignement des autres
hommes, la voix de son serviteur ; que par elle Dieu réveille de leur langueur ceux qui sommeillent, qu'il éclaire ceux dont les yeux sont fermés, mais surtout qu'il confonde ceux qui osent, en combattant son église, entrer en lutte avec lui. Parmi ces derniers, son indignation poursuit de préférence les faibles et les lâches dont la connivence enhardit le crime en le tolérant; c'est à leur mollesse, complice de la tyrannie, qu'il impute le triomphe des ennemis de son parti :
Je vous en veux, à vous, bâtards ou dégénères, Lâches cœurs qui léchez le sang h'ais de vos pères Sur les pieds des tueurs
Contre ces fds, qui se sont faits les valets des bourreaux pour éviter leurs coups, d'Aubigné évoque le spectre des victimes, prêt cà se dresser pour demander compte de leur abandon. Vainement, par un tardif repentir, se réfugieront-ils dans la prière; vainement se couvriront-ils des liens de parenté qu'ils avaient brisés : en présence du trône de Dieu, leur dit le poète.
Vos pères de ce temps seront alors vos juges.
C'est là le fruit détestable de la corruption et de l'ignorance, dans lesquelles ont été nourries leurs jeunes années :
On vous a dérobé de vos* aïeux la gloire, hiibu voire berceau de fables pour histoire ;
mais que n'ont-ils eu quelque chose de la vertu de ce Scanderbeg, qui, élevé parmi les infidèles, après avoir humé le spectacle de leurs erreurs et de leur puissance, se retourna contre eux et leur fit expier les leçons qu'ils lui avaient données î
D'Aubigné, dans sa haine implacable des apostats, ne se contente pas de redoubler les menaçantes apostrophes qu'il leur adresse ; il enveloppe dans ses imprécations les villes et les Etats qui, servant leurs projets, ont fait la guerre à la Réforme :
Cités ivres de sang et encore altérées. Qui avez soif de sang et de sang enivrées. Vous sentirez de Dieu l'épouvantable main; Vos terres seront fer et votre ciel d'airain...
Les Parisiens, qu'il déclare traîtres et massacreurs des prophètes, sont en particuher l'objet de ses invectives : il leur prédit mille maux, juste suite de leur cruelle impiété; et ces maux d ici-bas, que sont-ils eux-mêmes, demande bientôt Agrippa, auprès de ceux que l'Enfer tient en réserve pour les réprouvés ?
Ce ne sont que miroirs des peines éternelles :
0 quels seront les corps dont les ombres sont telles !
Selon d'Aubigné, l'àme de l'homme, cet hôte de r Eternité amsi
qu'ii l'appelle, le représente à jamais; à jamais elle est destinée à porter la responsabilité de ses actions.
Après l'expression enthousiaste de ces hautes vérités morales, l'auteur n'aspire à rien moins qu'à offrir aux regards « le grand tableau peint par Ézéchiel, » la résurrection. Il va, embouchant la trompette de l'archange, nous faire assister à la fin des siècles et nous montrer, dans un langage bizarre, mêlé de trivialités et de sublimes hardiesses, le genre humain se rassemblant sous les yeux de Dieu sur les débris des mondes détruits :
La terre ouvre son sein ; du ventre des tombeaux Naissent des enterrés les visages nouveaux : Tous sortent de la mort comme l'on sort d'un songe. Dieu paraît
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ; L'air n'est plus que rayons, tant il est semé d'anges : Tout l'air n'est qu'un soleil ; le soleil radieux N'est qu'une noire nuit au regard de ses yeux.
Interprète des décrets divins, d'Aubigné ne craint pas de faire le discernement des boucs et des brebis, entre lesquels il prétend partager les récompenses et les peines : c'est cette grande scène du jugement dernier qui couronne les Tragiques; et nulle part, on peut l'affirmer en toute assurance, l'originalité du poète n'est plus vivement empreinte. A l'aspect du fils de l'homme, que les méchants avaient jadis lié et qui maintenant se présente à eux « les mains hautes , » à l'aspect de ce juge, dont «les sévères sourcils viennent compter les fautes des coupables » , il s'écrie :
Voici le grand héraut d'une étrange nouvelle. Le messager de mort, mais de mort éternelle. Qui se cache, qui fuit devant les yeux de Dieu? Vous, Gains fugitifs, où trouverez-vous lieu ? Quand vous auriez les vents collés sous vos aisselles Ou quand l'aube du jour vous prêterait ses ailes. Les monts vous ouvriraient le plus profond rocher, Quand la nuit tâcherait en son sein vous cacher, Vous enceindre la mer, vous enlever la nue. Vous ne fuiriez de Dieu ni le doigt ni la vue.
Contre les coupables tout s'élève, et leurs crimes inscrits en traits de feu sur lem' visage, et les cris des innocents qu'ils ont accablés, et tous les éléments qu'ils ont fait servir à leurs vengeances, et la nature entière indignée de leurs attentats, et tous les êtres de la création que leur tyrannie a profanés, et, plus que tout le reste, le livre de vérité où le passé est gravé en caractères ineffaçables. Alors les puissances
terrestres s^humilient, forcées de reconnaître leur néant; et d'Aubigné, fidèle à sa haine du Saint-Siège, fait voir parmi ces grands dépossédés un pape, qui s'accuse d'avoir autrefois tenu ce fier langage :
Rois et reines viendront au siège où je me sieds,
Le front en bas, lécher la poudre sous nies pieds.
Mon règne est à jamais, ma grandeur éternelle;
Pour monarque me sert l'église universelle :
Je maintiens le papat tout-puissant en ce lieu.
Où, si Dieu je ne suis, pour le moins vice-Dieu. i
En outre, dans un monceau qu'il entasse aux pieds du chef des catholiques. Agrippa confond insolemment des tiares, des mitres, des chapes, et jusqu'à cette pantoufle « qu'ont baisée tant de rois. » La sentence divine est enlin prononcée ; et, tandis que les fidèles entendent avec ravissement ces paroles :
Venez race du ciel, venez élus du père,
Vos péchés sont éteints : le juge est votre frère;
Les réprouvés frémissent, consternés par ce foudroyant arrêt :
Vous qui avez laissé mes membres aux froidures, Qui leur avez versé injures sur injures, Qui à ma sèche soif et à mon âpre faim Donnâtes fiel pour eau et pierre au lieu de pain, Allez, maudits, allez grincer vos dents rebelles Au gouffre ténébreux des peines éternelles. — Lors ce front, qui ailleurs portait contentement, Porte à ceux-ci la mort et Tépouvantement.... •
Quelle énergie le poète ne déploie-t-il pas aussi en exprimant leur supphce par cette suite pressée d'apostrophes !
Votre âme, à sa mesure, enflera de souci.
Qui vous consolera ? L'ami qui se désole
Vous grincera les dents au lieu de la parole.
Les saints vous aimaient-ils ? Un abîme est entr'eux ; ,
Leur chair ne s'émeut plus : vous êtes odieux.
Mais n'espérez-vous point fin à votre souffrance?
Point n'éclaire aux Enfers l'aube de l'espérance.
Transis, désespérés, il n'y a plus de mort
Qui soit pour votre mer des orages le port.
Que si vos yeux de feu jettent l'ardente vue
A l'espoir du poignard, le poignard plus ne tue.
Que la mort, direz-vous, était un doux plaisir !
La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.
Voulez-vous du poison ? En vain cet artifice ;
Vous vous précipitez ? En vain le précipice.
Courez au feu brûler : le feu vous gèlera.
Noyez-vous : l'eau est feu, l'eau vous embrasera.
La peste n'aura plus de vous miséricorde. Etranglez-vous : en vain vous tordez une corde. Criez après l'enfer : de l'enfer il ne sort' Que l'éternelle soif de l'impossible mort
On connaît de semblables accents d'un autre cœur indomptable, d'un autre proscrit, l'auteur de la Divine Comédie. Certains traits paraissent annoncer ici que notre auteur n'avait pas été étranger au commerce de Dante et ne sont pas indignes de ce modèle. Jamais, peut-être, l'éternité des peines qui attendent les méchants n'a été rendue d'une manière plus effrayante ; et ce passage, avec quelques-uns de ceux que nous avons cités d'Agrippa, mériterait d'être invoqué comme argument à l'appui de cette thèse, qu'il'ne serait ni déplacé ni difficile d'étabhr : c'est qu'il est arrivé plus d'une fois à un génie vigoureux, même avant les époques 'de maturité et de perfection des littératures, d'atteindre, par le bonheur soudain- d'un élan inspiré, le plus haut degré du beau dans la pensée et dans l'expression. - .
Avec une souplesse ^ de talent qui est chez lui trop rare, d'Aubigné oppose,* par un contraste d'un effet puissant, à cette peinture des châtiments de l'enfer, la description du bonheur des élus ; c'est là le couronnement de son ouvrage :
»"* Saint, saint, saint, le Seigneur, ô grand Dieu des armées ! De ces beaux cieux nouveaux les voûtes enflammées. Et la nouvelle terre, et la neuve cité, Jérusalem la sainte, annoncent ta bonté ! Tout est plein de ton nom : Sion la bienheureuse N'a pierre dans ses murs qui ne soit précieuse. Ni citoyen que saint, et n'aura pour jamais Que victoire, qu'honneur, que plaisir et que paix. Là, nous n'avons besoin de parure nouvelle; Car nous sommes vêtus de splendeur éternelle : Nul de nous ne craint plus ni la soif ni la faim. Nous avons l'eau de grâce et des anges le pain.
Là, sans tache on verra les amitiés fleurir : Les amours d'ici-bas n'étaient rien que haïr. Au prix des hauts amours dont la sainte harmonie Rend une âme de tous en un vouloir unie
Bien que nous n'ayons pas eu la prétention de conduire le lecteur dans tous les détours du labyrinthe souvent très comphqué que présentent les Tragiques, nous croyons avoir assez fait connaître par notre analyse le contenu de ce singulier poème, dont l'étendue semble d'autant plus grande qu'il ne renferme aucun intérêt d'action, aucun épisode qui ranime l'attention fatiguée. On y regrette de plus, dans les
développements , l'absence de Tordre , cette beauté , cette grâce suprême des productions de Tesprit^ a dit Horace :
Ordinis hacc virtus erit et venus, aut ego fallor....
Doué d'une force supérieure dans l'invention, Agrippa n'a pas possédé suffisamment Tart de la bien dispenser. Mais, comme il est incontestable qu'on lui peut emprunter de nombreuses beautés de détail, nous achèverons de donner une juste idée de l'œuvre et du poète, en citant quelques-unes de celles qu'il est ai^é de détacher et que nous n'avons pas eu l'occasion de rencontrer jusqu'ici. Dans ce nombre^ mentionnons d'abord beaucoup de vers frappants, de généreuses pensées ou de sages maximes, telles que la suivante, placée dans la bouche de la vertu personnifiée :
A moi-même je suis de moi-même le prix;
et celles-ci, d'une admirable vérité^ que proclament l'expérience et l'histoire :
Quand l'orgueil va devant, suivez-le bien à Tceil, Vous verrez la vengeance aux talons de Torgueil... Lorsque Dieu veut livrer les princes en servage, Pour la première pièce, il ôte le courage.
Une mâle élévation respire dans ces conseils adressés à l'homme sur la direction de sa vie :
Chacun de tes jours tende au dernier de tes jours; De qui veut vivre au ciel Taise soit la souffrance, Et le jour de la mort celui de la naissance !
Ou bien encore, dans cette exhortation d'un enfant, condamné pour sa foi, et animant ses compagnons d'infortune à suivre les exemples des martyrs :
Marchons sur leurs desseins ainsi que sur leurs pas. Nos péchés ont chassé tant de braves courages : On ne veut plus mourir pour les saints témoignages. De nous s'enfuit la honte et s'approche la peur ; Nous nous vantons de cœur et perdons le vrai cœur
Comme toutes les grandes idées qui frappent l'imagination^, Tidée de Dieu ,
Qui prédit les effets dès le naître des choses,
inspire smtout d'Aubigné avec bonheur, on a pu déjà le remarquer. Quand il le peint courroucé contre les crimes des mortels, il rappelle le Jupiter irrité d'Homère ou de Virgile, dont le sourcil froncé fait trembler tout l'univers, ou plutôt il reproduit quelque chose de la subhme gravité des Saintes Ecritures. Voyez ce Dieu menaçant se lever soudain pour arracher son sanctuaire aux profanations de l'impiété :
A l'éclair de ses yeux.
Les cieux se sont fondus; tremblant, suant de crainte, Les hauts monts ont croulé *. Cette majesté sainte, Paraissant, lit trembler les simples éléments Et du monde ébranlé les stables fondements.
La vigueur du caractère de l'écrivain se retlète également dans son langage, soit qu'il interpelle ainsi des juges prévaricateurs :
Rendez-vous la justice ou si vous la vendez ?
et qu'il les cite ensuite devant le tribunal suprême : vos trésors et vos chicanes, leur demande-t-il avec ironie,
Serviront-ils vers Dieu, qui tiendra ses grands jours * ?
soit qu'il reproche à ces financiers arrogants, dont le règne commençait en France,
De souffrir mendier la main qui tient les armes.
Cette énergie de d'Aubigné n'est jamais plus manifeste que là où il faut flétrir des crimes. Raconte-t-il le massacre des chefs du protestantisme, il les montre assaillis
Par les lièvres fuyards, armés à millions,
Qui tremblaient en tirant la barbe à ces lions ;
parle-t-il d'un assassin , victime à son tour d'une affreuse mort, il l'apostrophe en ces termes :
Tu criais, on riait; la pitié t'abandonne : Nul ne l'en avait fait, tu n'en fis à personne.
Avec une concision pleine de sens , qui se joint parfois chez d'Aubigné à la force du style , il raille ce qu'a de puéril , chez beaucoup d'hommes, la peur de mourir :
Pour une heure de mort avoir vingt ans de crainte !
Veut-il peindre l'amour du fils de Dieu pour les hommes : Jésus, dit Agrippa,
En donnant sa vie Fut le prêtre, l'autel, et le temple et l'hostie.
Il exprime avec non moins de justesse la situation où les élus puiseront leur bonheur :
L'àme ne souffrira les doutes pour choisir, Ni l'imperfection que marque le désir ;
1 C'est-à-dire :oat émus, agités : de l'italien crollare.
' Allusion à ces assises extraordinaires de la justice royale, qui,jusqu'au dix-septième siècle, avaient pour but de rétablir, comme on le sait, à certains intervalles le respect de la loi et même la sécurité dans les provinces.
et définit à merveille la faiblesse déplorable du respect humain, lorsqu'il plaint
Ces infirmes de cœur, Qui, par peur des humains, de Dieu perdent la peur.
Quant aux expressions d'un effet pittoresque, elles abondent dans les Tragiques. Un trait suffit à l'auteur pour découvrir toute la perversité de son siècle :
On berce en leurs berceaux les enfants et le vice. Le mauvais emploi des années de sa jeunesse est vivement exprimé dans ces deux vers :
J'ai adoré les rois, servi la vanité,
Etouffé dans mon sein le feu de vérité...
Au milieu des scènes de carnage que propageaient les fureurs religieuses , il nous apitoie sur de petits enfants, qui, pour échapper à la mort.
Embrassaient les genoux des tueurs de leurs pères ; puis sur des vieillards, à la tête blanchie, dont le meurtre inutile lui arrache ce cri :
C'était faire périr une nef dans le port.
D'Aubigné possède à un haut degré ce don de peindre , propre aux
écrivains d'élite : on a pu le reconnaître à plusieurs personnifications,
entre lesquelles se distingue celle des principaux vices des mortels. Il
faut remarquer aussi comme il stigmatise les parjures et les apostats.
De qui les genoux las, les inconstances molles. Ploient au gré des vents, aux pieds de leurs idoles ;
comme il assimile la reine-mère à un monstre, dont le souffle empoisonné répand partout la corruption et la mort :
Elle halène les fleurs ; Les fleurs perdent d'un coup la vie et les couleurs.
C'est avec finesse et vérité que d'Aubigné caractérise la persécution dirigée contre l'Eglise par Vingénieux Julien ;
Il ne tacha de sang sa robe ni sa main ;
Il avait la main pure et n'allumait les flammes :
Ses couteaux et ses feux n'attaquaient que les âmes.
Il n'entamait les corps, mais privait les esprits
De pâture de vie ; il semait le mépris
Aux plus volages cœurs, étouffant par la crainte
La sainte déité dedans les cœurs éteinte.
On relèvera encore un rehef de diction, peu commun pour le temps, dans cette description qui rappelle quelques-uns des plus beaux vers de VAthalie de Racine :
Jésabcl, altérée ot puis ivre de sang, '^ • /
Flambeau de ton pays, piège de la noblesse,
Peste des braves cœurs, que servit ta linesse ?
De ton sein sans pitié ce cœur chaud fut ravi.
Lui qui n'avait été de meurtres assouvi....
Vivante, tu n'avais aimé que le combat;
Morte, tu attisais encore le débat
Des chiens grondant entr'eux
Le dernier appareil de ta feinte beauté Ne te servit de rien *
Il serait facile de multiplier ces sortes de citations où éclatent des traits vifs de sentiment , des coups de pinceau à la Régnier, un esprit d'observation remarquable et d'autres qualités non moins précieuses ; mais, sans pousser plus loin ces extraits, ne semblera-t-il pas que beaucoup des vers que nous avons rapportés , dont le tour franc et nerveux annonce Corneille , expliquent ou plutôt excusent la confiance d'Agrippa, qui disait à son ouvrage :
Tu as pour support l'équité,
La vérité pour entreprise.
Pour loyer l'immortaUté ?
Toutefois, nous devons l'ajouter en vue de maintenir les principes éternels du goût, pour rendre immortels une œuvre ou un auteur il ne suffit pas de quelques beautés çà et là répandues ou même de traits sublimes. Il faut, avant tout, l'alliance étroite et continue de l'imagination avec la raison, qui en règle la marche et en prévient les écarts; il faut, pour emprunter le langage de Bossuet-, «que la hardiesse qui convient à la liberté soit mêlée à la retenue qui est l'efiet du jugement et du choix. » C'est ce qui n'a pas lieu dans les Tragiques, puisque, comme on l'a vu, d'Aubigné obéit sans discernement, loin de lui commander, à la fougue de sou imagination surexcitée. De là les taches mulliphées qui déparent son hvre : ce n'est qu'un corps disproportionné dans lequel s'aperçoivent partout, suivant l'expression d'Horace, disjecti membra poetœ. Or l'immortalité, et à juste titre, n'est que le loyer des poèmes, où l'esprit et le cœur, également satisfaits, ne puisent que de sages et de nobles inspirations; elle n'est que le partage des écrivains qui, se respectant toujours ainsi que le lecteur et se corrigeant toujours, résistent à leurs premiers mouvements et mûrissent par la réflexion les produits de leur pensée.
1 Un autre passage des Tragiques réveille le souvenir d'Esther, prévalant par sa vertu contre les artifices d'Aman. On trouve enfin sur Néron deux vers d'Âgrippa, dont la pensée sera reprQduite par l'auteur de Britannicus :
Miroir de cruauté, duquel l'infâme nom Retentira cruel quand on dira Néron...
a Remerclment à l'Académie^ ^..
Les Trmiiqiies, dans presque toute leur étendue, ne sont qu'une improvisation liîu^die : ce qui l'atteste, ce n'est pas seulement l'incohérence de la conception générale ; le style abrupto de l'auteur, dans ses inégalités et ses soubresauts, n'accuse pas moins de précipitation. Bien qu'Agrippa ait survécu à INlalherbe et qu'il ne soit mort que six ans avant qu'on applaudît le Cid sur notre théâtre, trop souvent il semble reculer par le langage vers les membres de la Pléiade. On dirait, en plus d'une rencontre, que les heureux changements qu'avait accomphs notre idiome dans la première partie du dix-septièmii siècle n'ont pas existé pour lui. C'est que le souffle de progrès, qui venait de l'Ile de France et de Paris, n'était encore qu'imparfaitement arrivé jusqu'au fond de la province où résida longtemps d'Aubigné, et surtout jusqu'à Genève. Dès ce moment aussi avait été faite en grande partie chez nous, pour les besoins de la langue poétique, cette séparation des termes bas et des termes choisis qu'on a plus d'une fois attaquée sans pouvoir la détruire, parce qu'elle est, sauf les exagérations, éminemment appropriée à la distinction de l'esprit français : mais cette séparation elle-même demeura toujours inconnue à d'Aubigné.
Loin de repousser aucune des libertés que notre ancienne poésie revendiquait comme autant de privilèges, il avait pour les vieux mots une tendresse qui tenait à son patriotisme, et qu'il s'honorait de partager avec Ronsard ^ Avec ce dernier, il inclinait pareillement du côté de termes plus récents, qu'on se plaisait à tirer du grec, dans la vogue de cet idiome classique. Ainsi désigne-t-il l'injustice par le nom d'Ubris, les prières, par celui de Lite s ; et les deux vers suivants montrent en lui un digne élève de l'auteur de la Franciade ou de l'helléniste Henri Estienne :
Pachuderme ^ de corps, d'un esprit indompté, Astorge ^, sans pitié, c'est la stupidité.
Auprès de ces innovations que le bon sens ]>ublic n'a pas consacrées^ on en trouve d'autres, chez Agrippa, qui sont relatives à la
* Comme on critiquait chez d'Aubigné quelques termes vieillis, rapporte son éditeur ( préface des Tragiques), « il rappelait que le bonhomme Ronsard, lequel il estimait par-dessus son siècle en sa profession, disait quelquefois à lui et à d'autres : Mes enfants, défendez votre mère de ceux qui veulent faire servante une demoiselle de bonne maison. Il y a des vocables qui sont français naturels, qui sentent le vieux, mais le libre et le français. Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et défendiez hardiment contre des marauds qui ne tiennent pas pour élégant ce qui n'est point écorché du latin et de l'italien, et qui aiment mieux dire collauder, contemner, blasonner^ que louer, mépriser, blâmer. »
2 Epais (m. à m. au cuir épais).
3 Indifférent. — Ailleurs d'Aubigné parle d'un corps plein de dyscratie, ce qui signifie d'un mauvais tempérament, et d'un cœur autochire, en d'autres termes qui s'immole lui-même. Il a des périphrases aussi bizarres que celles de Ronsard, par exemple lorsqu'il montre les Alpes, au passage d'Annibal, arrosées des feux d'aigre humeur, c'est-à-dire de vinaigre.
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l'actui'c du vers, cl qui devaient prévaloir ou plutôt reparaître de nos jours. Telles sont ces coupes brusques, favorables à la souplesse et à la variété du style poétique :
Le sage justicier est traîné au supplice ;
Le malfaiteur lui f;iit son procès : l'injustice
Est principe de droit
Si nous avions le loisir d'insister sur ces points, un fait piqudnt que nous nous llatterions d'établir, c'est que pour certains procédés de versincation,telsquelasuppression de riiémisticlie, l'enjambement, etc., ce que l'on a pris dans notre époque pour des nouveautés hardies, n'était autre chose que des archaïsmes imités de nos devanciers.
En résumé, s'il est vrai que Balzac ait bien défini Ronsard en disant (|u'il ne renfermait que les éléments d'un poète, au lieu d'être un poète complet, cette définition ne s'appliquera pas avec moins de raison à l'auteur des Tragiques, dont les défauts égalent les qualités, ce qui n'est pas donner une petite idée des uns et des autres. Nous avons montré sa puissance et sa fécondité d'invention, sa dignité et sa vigueur de pensée, sa verve tour à tour solennelle et familière, nous lui avons emprunté des exemples nombreux de ces alliances originales de mots qui frappent l'esprit par la vivacité des antithèses. On peut, tout aussi justement, lui reprocher de l'emphase, de la tension, de la subtihté et de la recherche, défauts qui abattent la force des passages les plus nerveux et corrompent le sentiment des plus pathétiques. Ce qui le rend surtout obscur et difficile à hre, c'est sa prédilection pour les allégories, si fort en honneur chez nos vieux poètes. Mais, comme l'énergie et l'éclat se nuisent par leur excès même, les fictions • chez Agrippa sont trop multipliées pour ne pas se gêner entre elles. De là quelque chose de confus, entre tant de points lumineux qui appellent l'œil à la fois. Dans un poème, ainsi que dans un tableau, il faut quelques figures et quelques groupes distincts sur lesquels se concentre l'attention, sans être disputée par une foule d'objets divers, sans que les couleurs trop vives et heurtées éblouissent et troublent les regards. Enfin, il lui a manqué, plus que toute autre chose, la sûreté du jugement, et cette lenteur prudente du travail, limœ labor etmora, que recommande l'antiquité K Quant au goût, dont la principale règle est la sage dispensation des qualités dans l'art d'écrire, ce n'est pas chez lui seidement, c'est dans toute son époque qu'il en faut noter l'absence; et cette remarque est de l'un de nos plus judicieux critiques '^ : « Le seizième siècle eut tout, tout hormis ce seul petit fruit
1 « Les plus gentilles des pièces de d'Âubigné, dit l'éditeur des Tragiques, sortaient de sa main ou à cheval ou dans les tranchées; mais ce qui nous fichait le plus, c'était la difficulté de lus lui faire relire. »
* M. Sainte Beuve, article sur Gabriel Naudé.
assez capricieux, qui ne vient, on ne sait pourquoi, qu'à de certaines saisons et à de certaines expositions du soleil, je veux dire le bon goût, ce présent des grâces. »
Comme du liartas, que les calvinistes plaçaient à côté ou même audessus de Ronsard, et qui peut, on l'a déjà dit, ôtre comparé sous plusieurs rapports à l'auteur des Tragiques, d'Aubigné atteint parfois au sublime : mais, dénué en général de flexibilité et de mesure, il n'a pas le molle atque faceimn qui complète le véritable poète. En d'autres termes, tous deux ont possédé à un haut degré l'invention et la force ; l'harmonie poétique et la grandeur majestueuse des images ne leur ont pas été étrangères : mais, ce qui fait surtout vivre les ouvrages parmi nous , l'élégance et la grâce leur ont été habituellement refusées.
Pour les imitations des anciens, elles ne laissent pas d'être assez fréquentes dans ce poème, ainsi que dans les autres œuvres d'Agrippa. Il a notamment emprunté, par affinité de génie, plus d'un trait énergique à l'auteur de la Pharsale, en s'inspirant du tableau des proscriptions romaines dans la peinture de nos malheurs, soit qu'il montre le crime devenu si vulgaire, qu'on avait peur ou honte de n'y pas prendre
part :
11 n'est garçon, enfant, qui quelque sang n'épanche, Pour n'être \u honteux s'en aller la main blanche;
soit qu'il nous intéresse au sort de jeunes et tendres victimes, tombant sous le poignard des assassins :
Mais quel crime, avant vivre, ont-ils pu encourir ? C'est assez pour mourir que de pouvoir mourir ^
D'Aubigné se rapproche également de Juvénal, dont il reproduit quelques idées; et il n'est pas rare qu'il offre des traces de son commerce avec Tacite : les pensées qu'il lui prend sont, par excellence, de cehes qui plaisent aux âmes généreuses, comme lorsqu'il voue au mépris la race toujours renaissante de ces hommes , Servîtes pour gagner la domination ^
Des maximes de ce genre, çà et là répandues dans les Tragiques, ne pouvaient manquer de blesser les ennemis de la franchise hardie dont se targuait Agrippa. Aussi, non contents de signaler dans son o&uvre l'empreinte de cet esprit d'opposition qui lui fut ordinairement reproché, plusieurs allèrent-ils jusqu'à prétendre que ce manifeste du parti calviniste respirait la haine de la monarchie. Il est vrai qu'il y professe pour les tyrans une aversion profonde; mais, en attaquant
i Cf. Phars., II, 108 et 113. — D'Aubigné n'a pas imité Lucain seulement dans ses Tragiques: voy. sa Confession de Sancy, ii, 9. 2 Tacite a dit, Hist., l, 36 : « Omnia serviliter pro dominations »
— co —
l'abus du pouvoir royal, il n'avait garde d'en condamner l'exercice; il ne le jugeait nullement inconciliable avec le bonheur des peuples \ Néanmoins, les imputations dirigées contre l'auteur des Tragiques parvinrent jusqu'aux oreilles de Henri IV, qui fit subir là-dessus à son écuyer un interrogatoire sévère, dont il sortit à son avantage. On dit même que le prince, qui avait été l'un des premiers lecteurs de l'œuvre inédite, l'ayant relue avec le désir de s'éclairer sur les soupçons qui lui avaient été suggérés, reçut de cet examen une impression contraire à celle qu'on avait souhaitée. Henri IV n'était pas homme à se formaliser des injures adressées aux tyrans , et à prendre fait et cause pour eux. Il lui suffisait de savoir que la royauté, telle qu'il en comprenait et remplissait les devoirs, n'avait pas un adversaire dans Agrippa, dont les vers qui suivent expriment avec noblesse les sentiments à cet égard :
Servir Dieu, c*est régner ; ce règne est pur et doux. Rois de septentrion, heureux princes et sages, Vous êtes souverains qui ne devez hommages. Et qui ne voyez rien entre le ciel et vous !
D'Aubigné ne voulait donc pas, et nous l'excuserons sans peine, qu'il y eût entre les rois et les sujets ces intermédiaires, décriés sous le nom de mignons ou de favoris, qui ont si souvent empêché les uns et les autres de se connaître et de s'aimer. Pour cimenter leur union, pour la resserrer par les liens, alors trop relâchés, d'une afrection et d'une confiance mutuelles, il demandait que la loi régnât à côté du souverain, il repoussait ces influences occultes qui, sous prétexte de servir l'autorité suprême, aspirent à la dominer : un roi qui obéît à Dieu et à Dieu seul, tel fut toujours, en pohtique, le vœu ou le rêve d'Agrippa. Son idéal est un Louis XII, plus habile ou plus heureux guerrier, mais non moins désireux de réduire les tailles et d'alléger les autres charges qui pesaient sur le pauvre peuple.
En justifiant les intentions politiques de d'Aubigné, nous ne prétendons aucunement, d'ailleurs, excuser la violence de son ouvrage ni en exphquer les obscurités très nombreuses. Le premier éditeur du poème n'avait garde de se les dissimuler, et en même temps qu'il promettait de combler les lacunes laissées dans les vers, il se portait fort d'éclairer par un commentaire tous les passages peu aisés à entendre. Par malheur, ce zèle louable se rebuta, effrayé sans doute des difficultés de l'entreprise, et le commentaire ne parut point. On
1 Dans cet ouvrage, disait avec raison le premier éditeur, «vous verrez plusieurs choses contre la tyrannie, nulle contre la royauté. » Au reste, Agrippa avait prévu ces attaques, ce qui Tavait porté à exprimer le vœu que Ton attendit sa mort pour la publication de son œuvre, attendu qu'elle le ferait placer «parmi les républicains et turbulents ou même sur le rôle des fous. »
conçoit, d'après cela, que rincertitude qui régnait sur la pensée de récrivain ait encouragé les suppositions des interprètes. Parmi les plus mal intentionnés il faut placer le second prince de Condé, qui, pour susciter un ennemi dangereux à l'auteur qu'il n'aimait pas, voulut persuader à l'un des principaux personnages de la cour qu'un livre des Tragiques était dirigé contre lui^ Ce personnage jeta feu et flamme et mit tout en œuvre pour intimider d'Aubigné; mais il comprit bientôt qu'il n'y réussirait point et crut prudent de renoncer à ses vaines démonstrations.
Quoique l'épopée d'Agrippa ait été connue en partie ou en totalité avant cette époque, la première édition que nous en possédons n'est que de 1616 ^ Alors elle fut imprimée au Désert^, et il sembla même que d'Aubigné, qui s'était très longtemps refusé à cette publication, n'y avait pas donné un entier consentement; car, si l'on en croit le titre, ce fut par l'artifice d'un de ses serviteurs ou de ses amis, qui s'intitule le larron Frométhée, que l'ouvrage vit le jour. Grâce à cette flamme ainsi dérobée, on s'était flatté de rallumer les ardeurs du zèle calviniste qui sommeillait; mais, après l'Edit de Nantes et la pacification du règne de Henri IV, ces provocations avaient heureusement perdu beaucoup de leur à-propos et de leur effet. Pour les idées comme pour le langage, ce poème parut donc suranné en naissant, malgré l'enthousiasme de quelques adeptes. De ce nombre fut la princesse Anne de Rohan, qui n'hésita pas à remercier le subtil larron, et, pour mieux dire, ^ô hardi preneur, dans un sonnet où elle montrait d'Aubigné
Se rendant des neuf sœurs maître et non pas mignon,
et où elle le félicitait d'avoir transporté le Parnasse dans Doignon * et ravi d'une main puissante la lyre de Phébus.
L'auteur des Tragiques a témoigné, du reste, en les accompagnant d'une pièce assez bien sentie et assez bien frappée, qu'il n'avait pas été volé trop malgré lui, ou plutôt qu'il n'avait voulu, en paraissant se faire
1 Mémoires de d'Aubigné^ 1. 1, p. 175.
8 In-quarto. « Il semble résulter d'un passage de d'Aubigné, a dit M. Sainte-Beuve, que les Tragiques, dM moins en partie, parurent et coururent anonymes vers 1593. C'est un problème que je propose aux bibliographes. » Ajoutons que nous n'avons rien trouvé qui nous permît de le résoudre. — Après l'édition de 1616, il y en a une autre, petit in-S», sans noms d'imprimerie ni de ville, conforme d'ailleurs à la précédente, si ce n'est qu'elle porte le nom de d'Aubigné, qui avouait son livre; elle paraît être de 1630. Je ne connais que ces deux éditions, bien que quelquesuns aient affirmé qu'il en existait trois ou quatre, l'une d'elles étant de 1623. Gui Patin en mentionne même une, plus récente, « comme venant d'être publiée à Genève, et dont il demande un ou deux exemplaires;» mais il est à croire qn'il a été trompé. (Voy. ses Lettres, èA\i. Réveillé- Parise, t. ii, p. 120 et 123.)
3 C'est-à-dire, à Maillé. Le Deiser^^ c'était le terme sacramentel, par lequel les protestants se plaisaient à désigner, en le déguisant, le lieu de leurs assemblées et suTtout de leurs publications. On retrouve ce nom sur le frontispice de plusieurs des livres de cette époque et d'Agrippa en particulier.
* On a vu que c'était un des châteaux-forts de d'Aubigné,
arracher ses vers, que leur ajouter cet attrait propre aux choses à moitié interdites. Dans cette espèce de préface où il parlait à son œuvre. Agrippa taisait ainsi allusion à la rudesse de son accent :
Porte, comme au Si'nal romain.
L'avis et rhal)it du vilain Qui vint du Danube sauvage, Et montra hideux, effronté De la façon non du langage, La malplaisante vérité.
Il ne pouvait en outre se défendre, à la pensée des attaques qui attendaient son livre, d'un sentiment de pitié pour lui :
Pauvre enfant, comment parais-tu.
Paré de ta seule vertu?
Car, pour une âme favorable.
Cent te condamneront au feu ; Mais c'est ton but invariable De plaire aux bons et plaire à peu.
Les poésies qu'il avait composées à un autre âge, d'A.ubigné les rappelait en ces termes :
Bien que de moi déjà soit né Un frère et plus heureux aîné, Plus beau et moins plein de sagesse (C'est l'enfant de mes premiers jours).
Tu peux instruire son aînesse ; Car son partage est en amours.
Puis, s'excusant de laisser voir le jour à ces fruits d'une veine plus sérieuse et de son arrière-saison, il attribuait ingénument cette faiblesse à celle que l'amour naturel au cœur des parents suppose et fait pardonner :
Ni la mère ni la nourrice
Ne trouvent point leurs enfants laids.
Enfin il adressait à son ouvrage cet adieu tendre et mélancolique :
Commence, mon enfant, à vivre Quand ton père s'en va mourir.
Cette pièce suffirait pour prouver quelle juste importance d'Aubigné attachait aux Tragiques : aussi ne saurions-nous être surpris qu'un jeune et zélé littérateur ait conçu la pensée de nous rendre cette production d'un de nos auteurs les plus originaux ^ Il faut le redire en
1 Ou aiinouce, comme devant paraître prochainement, par les soins de M. Ludovic Lalanne, les Tragiques de d'Aubigné, qui feront suite à ses Mémoires. — D'"un autre côté, M. Mérimée doit aussi, dit-oa, publier le Baron de Fœneste, avec une annotation qui ne peut manquer d'être ingénieuse. — L'époque présente, comme on voit, aura bien mérité de notre Agrippa.
effet : à ce talent, plein de fécondité autant que bizarre, qu'a-t-il manqué, sinon cet élément indispensable du génie, le sens droit, qui est dans Tordre intellectuel la lumière des écrits, comme il est dans la pratique le maître de la vie humaine? Dans cette épopée satirique, où Ton voit, suivant une heureuse manière de l'apprécier, « l'esprit hébraïque respirer, pareil à cet esprit de Dieu qui flottait sur le chaos,» se mêlent, sur un fond incohérent, des inventions tour à tour extravagantes et admirables. Car, si la marche d'Agrippa est incertaine et sujette aux chutes, par quels bonds hardis ne s'élève-t-il pas tout à coup à la plus haute poésie? Quand la passion l'anime, quelle âpreté dans ses invectives ! quelle verve d'impatience et de courroux ! N'ayant rien de médiocre, mais extrême dans le bien comme dans le mal, il représente la grandeur inégale et les brusques contrastes d'une civilisation généreuse mais inachevée. Les œuvres du poète, ainsi que celles du prosateur, attestent donc chez d'Aubigné une nature d'élite qui, se produisant à un autre temps ou placée dans des circonstances plus favorables à sa culture, eût porté sans aucun doute des fruits excellents *.
Un recueil de vers détachés, les Petites Œuvres mêlées de d'Aubigné, nous le montre encore sous un autre aspect que les Tragiques, en révélant chez lui de nouveaux genres de mérite, la facihté et parfois même une humeur gaie et plaisante : là, en effet, son imagination se joue dans des pièces peu étendues et peu finies, mais non dénuées de trait et d'agrément. Ne dirait-on pas, à la touche vive et légère du sixain que voici, «sur l'inconstance de la femme,» qu'il a été écrit par Marot?
Qui va plus tôt que la fumée, Si ce n'est la flamme allumée?
Plus tôt que la flamme ? le vent :
Plus tôt que le vent ? c'est la femme : Quoi plus? rien; elle va devant Le vent, la fumée et la flamme.
On peut citer, dans le même ton, une satire assez fine de ces zélateurs du bien pubhc, qui ne manquaient pas au siècle de d'Aubigné et qui ne devaient manquer à aucun autre :
Enfin chacun déteste Les guerres, et proteste
* Nous trouvons à peu près la même conclusion dans un article récent où les Tragiques ont été l'objet d'un examen étendu, Bulletiii du Bibliophile, numéro de janvier et février 1854 : « D'Aubigné, dit fort bien l'auteur de ce morceau, M. le vicomte de Gaillon, est un poète du premier ordre; c'est l'idée que prendront ceux qui voudront s'aventurer dans la lecture des Tragiques, lecture qui exige une certaine dose de courage et de patience, et que nous serions tenté de comparer à un voyage dans une contrée pittoresque, accidentée, toute pleine de grands spectacles, mais dont l'accès est quelquefois difficile. »
Ne vouloir que le bien ; Chacun au bien aspire, Cliacun ce bien désire Et le désire sien.
L'une des pièces les plus longues du volume des Œuvres mêlées, et à mon gré la meilleure, est celle qui a pour titre l'Hiver de d'Axihujné. L'auteur rappelle les illusions du jeune âge qui ont fui loin de lui et les compare à des hirondelles, qui partent, au moment de l'hiver, à la recherche de plus doux climats :
Mes volages humeurs, plus stériles que belles, S'en vont et je leur dis: vous sentez, hirondelles, S'éloigner la chaleur et le froid arriver ; Allez nicher ailleurs
Quant à lui, au terme d\me carrière si agitée, il n'a plus soif que du repos ; il l'invoque de tous ses vœux :
Laissez dormir en paix la nuit de mon hiver.
Sa tête blanchie l'avertit assez de renoncer aux amours; il salue donc avec empressement la saison que la sagesse accompagne, et en célèbre les avantages :
Voici moins de plaisirs, mais voici moins de peines ;
Le rossignol se tait
Nous ne voyons cueillir ni les fruits ni les fleurs : L'espérance n'est plus, bien souvent tromperesse ; L'hiver jouit de tout. Bienheureuse vieillesse, La saison de l'usage et non plus des labeurs !
Dans ces accents se retrouve quelque chose du sentiment et de la grâce de Villon, lorsqu'au souvenir de la beauté qui passe vite et de la gloire qui n'est plus, il demande avec douleur : mais où sont les neiges d'antan ?
Nous nous arrêterons sur ces douces impressions, après en avoir rencontré tant d'autres qui pourraient susciter des controverses irritantes. Parmi les poésies de d'Aubigné il serait possible toutefois de mentionner d'autres vers, imprimés à part, «sur la mort d'Etienne JodeUe, le prince des poètes tragiques K » Mais, malgré d'activés recherches, nous n'avons pu en prendre connaissance, et le jugement qu'en porte Niceron est de nature à nous consoler : «Cette pièce funèbre, ditil % consistant en une ode extrêmement longue et en un sonnet, est
1 Iû-4ode 10 p., lo74. — Bien que portée sur le catalogue de la Bibliothèque Impériale, cette pièce ne se trouve plus : au moins Tai-je demandée eu vain plusieurs fois. — Tout ce que j'ai vu de d'Aubigné sur Jodelle, c'est un quatrain que renferme le volume des Petites Œuvres mêle'es.
^Mémoires pour servir à l'histoire des hommes illustres de la irpubliquc des lettres, t. nvm, p. 222.
dos plus mauvaises. » C'est, il est permis do le croiro, que le bel esprit domine dans ce morceau : et, dans de tels sujets, Agrippa n'est bien inspiré que par la passion. Il nous eût été facile encore d'emprunter au recueil des Petites Œuvres mêlées quelques-uns de ces vers mesurés ou métriques, que le seizième siècle, par une de ces nouveautés rétrospectives qui charmaient sa passion érudite *, aimait à composer d'après l'exemple des Grecs et des Romains ^, et que jusqu'au milieu du dix-huitième siècle Turgot, comme on sait, par l'étrange aberration d'une rare intelligence, voulut remettre en honneur, sans plus de raison ni de succès ^ Mais ces vers, quoiqu'on soit l'auteur, sont fort indignes d'être cités; et il vaut mieux se borner à rappeler quelle était à leur égard l'opinion d'Agrippa. Un jour qu'tl discutait sur ce genre avec Rapin, La Noue et d'autres hommes distingués de l'époque, il lui arriva do le traiter de ridicule et de déclarer même qu'il était impossible; mais on lui répondit que cette impossibilité n'existait que pour ceux qui ne savaient pas la vaincre. Piqué alors de cette sorte de défi, d'Aubigné s'essaya à traduire do cotte manière quelques psaumes; et, « après on avoir tàté, ajoute un de ses contemporains, il eu put dire son goût, c'est que de tels vers, ayant pou de grâce à les hre et prononcer, en avaient beaucoup à être chantés, comme on l'avait remarqué en do grands concerts faits pour la musique du Roi. »
Notre étude déjà longue sur d'Aubigné ne serait pas cependant complète, si nous ne nous occupions encore de doux de ses productions frivoles en apparence, mais doublement propres à caractériser l'auteur et son temps; je veux parler des Aventures du baron de Fœneste, et de la Confession catholique de Sancy, qui lui assignent, dans la liste dos pamphlétaires du seizième siècle , un des rangs les plus distingués.
« L'ingénieuse satire, connue sous le nom des Aventures du baron de Fœneste, a toujours été si estimée, qu'il serait inutile d'en vouloir relever le prix : » ainsi s'exprimait, dans la première moitié du dixhuitième siècle, un éditeur do cet ouvrage '*, et cotte opinion n'a pas été démentie jusqu'à nous. Dans l'époque qui vit naître ce pamphlet et celle qui la suivit de plus près, il compta surtout de nombreux
* Sainte- Marthe, Elog., \. i, en parlant d'Ant. de Baïf, qui passa pour l'inventeur du genre : « Vernaculura sermonem tanti fecit ut, non contentus illis similiter desinentibus sonis quos hactenus nostri homines coluerunt, expcriri prœtcrea voluerit num ad veterum graecorum et latinorum iviuneros carmina Gallice iingi posseiit... » ; cf. Elog.j 1. v, éloge de Rapin.
2 On peut consulter, sur ces vers, un traité de Jacques de La Taille: « La manière de faire des vers en français comme en grec et on latin», Paris, 1573.
' « Il vaut beaucoup mieux pour nous et notre postérité, a dit judicieusement H. Estienne dans la Precellcnee du langage français, que nos excellents poètes aient voulu se rendre dignes du laurier par Tautre sorte de composition de vers qu'on appelle rimen. Cf.j, à ce sujet, M. Sainte-Beuve, Poésie au seizième siècle^ 2« édit-, p. 82 et 83.
* Amsterdam, 2 vol. in-12, 1731.
admirateurs, ])armi ceux dont le mérite supérieur rend les suffrages plus considérables. Ou assure en particulier que le grand Coudé, excellent juge des œuvres de l'esprit, faisait ses délices de cette lecture, dont il comprenait à merveille toutes les allusions et toutes les finesses.
Le héros du livre, Fa^neste, est un baron de Gascogne, un devancier du marquis de Mascarille, qui n'aspire qu'à paraître, comme son nom l'indique, et qui est opposé à un homme d'un esprit soHde et pratique, Énay *. Dans le singulier dialogue qui a lieu entre eux, le gentillàtre, mis à son aise par son interlocuteur qui veut se dérider, raconte ses prétendues aventures des camps et de la cour où se déploient sa fatuité et sa sottise '. Mais, comme il parle et surtout prononce à la façon de sa province ', il n'est pas très aisé de l'entendre, d'autant que plus d'un détail, famiher aux contemporains, doit nous échapper aujourd'hui. En tout cas, on est payé de sa peine à poursuivre çà et là le sens, par l'extrême enjouement du pamphlet et l'intérêt sérieux qui s'y mêle; car il offre, au milieu de très piquantes mahces, une peinture vraie des mœurs et de l'état de la France à la fin du règne des Valois.
Le cadre imaginé pour faire ressortir l'un par l'autre deux caractères si tranchés, est d'ailleurs aussi ingénieux que simple: on en jugera par un exposé rapide des circonstances qui les rapprochent. Au retour d'une expédition qui vient d'avoir lieu dans l'Aunis contre les protestants, le baron de Fseneste, « moitié courtisan, moitié soldat, » avait pris des relais à Niort; mais, s'étant égaré à quelques heues de cette ville avec un de ses laquais, il se trouve enfermé entre un parc et une rivière. C'est alors qu'il rencontre le bonhomme Énay, « vêtu d'une jupe de bure et qui n'avait pas de souliers à cric *: il l'accoste sans façon, le prenant pour un paysan. Celui-ci le détrompe; et, après que Fœneste lui a témoigné son étonnement de ce quïl allait ainsi « seul et et sans épée » (tout ce qui est simple et ordinaire étonne et désoriente Fœneste, qui ne peut concevoir qu'on se résigne à être na
* c'est le contraste entre la réalité et Tapparence, la forme et le fond, entre être et paraître, sens exprimé par les étymologies grecques avut et (puivioiui.
2 L'auteur a soin du reste de témoigner, dans sa préface, que, bien qu'il ait représenté un ga>con ridicule, il n'en eit pas moins plein d'estime et d'affection pour les gascons en général. C'est mèm\ ajou'.e-t-il, « Par le conseil d'un des plus excellents gentilshommes de ce pays-là que ce personnage a été choisi comme l'écume de ces cerveaux bouillants^ d'entre lesquels se tirent plus de capitaines et de maréchaux de France que d'aucun autre lieu.» — L'observation n'a, depuis, rien perdu de sa vérité.
3 II remplace, par exemple, les 6 par les v, et les v par les 6, etc. Beau est pour lui veau, la vertu est la berdu. Or, les mots étant écrits comme on suppose qu'ils sont prononcés, on comprend qne le lecteur soit parfois arrêté. Le Pierrot de Molière, dans le Festin de Pierre, parle comme Fœneste.
* Ces souliers, propres aux élégants, tiraient leur nom de l'espèce d'harmonie, cric-crac, qu'ils rendaient quand on marchait.
tiirol), rentrcticn s'établit, Ëiiay provoquant, comme nous l'avons iudiqué, par ses insidieuses questions le bavardage de celui qu'il teint d'admirer; il n'en faut pas plus, pour que Fa^neste se livre à l'inépuisable fécondité de son imagmation peu scrupuleuse. Quelle que soit néanmoins l'invraisemblance des histoires qu'il rassemble, l'auteur a soin de nous avertir « qu'il n'a rien dit en tout son discours qui ne soit arrivé : il a seulement attribué à un même ce qui est arrivé à plusieurs. » C'est là ce que d'Aubigné appelle des bourdes vraies K
Observons d'abord que Fœneste est un type qui n'a nullement disparu. Les gens de cette race se sont bien plutôt multipliés. Être pour eux n'est rien; ils n'ont à cœur que de paraître. Aux questions qu'Énay lui adresse sur ce qui fait qu'il se plie à telle ou telle habitude, à telle ou telle contrainte, Fœneste n'a qu'une réponse invariable : C'est pour paraître. Pour paraître, en effet, il a de très nombreuses et de très plaisantes recettes, qu'il détaille avec le plus grand sang-froid. Ne lui demandez pas s'il possède en réahté les quahtés dont il se pare, il n'aurait garde de vous comprendre. Ce brave cavalier, qui ne se montre jamais sans une longue épée de duel et un poignard à coquille, «qui est déterminé à ne souffrir d'aucun, et qui a trente querelles pour un an, » ne s'est pas, il est vrai, battu une seule fois; mais c'est que toujours quelque raison excellente l'a empêché de passer des paroles aux faits; et il le prouve. Comme on le sommait d'aller sur le terrain, il s'est choqué et a répondu fièrement qu'il n'avait pas d'ordre à recevoir. Dans une autre occasion, il n'eût pas manqué d'être exact au rendez-vous, s'il n'avait songé, chemin faisant, à la rigueur des ordonnances. Ce qui l'a détourné ailleurs d'en venir aux mains avec son ennemi, c'est la crainte de le transpercer sans péril. Pareils motifs l'ont fait échapper aux dangers de la guerre, bien qu'il ait, à l'en croire, et dans quatre campagnes, «vu pleuvoir les mousquetades plus épaisses que la grêle, tic, tac, toc, par ^ci, par là, entre les jambes, sous les aisselles, rasibus les oreilles. » Au sortir de ces hasards, il a résidé à Paris; mais ne lui en vantez pas le séjour. La justice, brutalement égale, y veut, par une prétention outrecuidante, que l'on paie ses dettes ; elle ne respecte pas les gentilshommes, pas même les raffinés d'honneur, « ces braves qui se battent pour un clin d'œil ou pour une froideur, si on les salue par acquit, si le manteau d'un autre touche le leur, et si on crache à quatre pieds d'eux. » L'avis du baron est toutefois qu'on ne devrait choisir que dans cette éhte les maréchaux de France.
Fœneste, en poursuivant sa conversation avec Énay, nous apprend encore de quelle manière on pouvait se donner les airs d'un homme à la mode et d'un courtisan en faveur : laissons-le parler, non sans
1 Bourde ou bowie, de fitalien burla, moquerie.
faire disparaître, comme précédemment, les traces embarrassantes de la prononciation gasconne. C'est son indulgent et malin auditeur que le baron se fait fort de renseigner et d'instruire. « Vous voilà dans la cour du Louvre... On descend entre les gardes; vous commencez à rire au premier que vous rencontrez; vous saluez l'un, vous dites le mot à l'autre: «Frère, que tu es brave; épanoui » comme une rose; tu es bien traité de ta maîtresse; cette cruelle, )) cette rebelle rend-elle point les armes à ce beau front, à cette mous- » tiiche bien troussée? » Il faut dire cela en démenant les bras, branlant la tète, changeant de pied, peignant d'une main sa moustache. Avez-vous gagné l'antichambre, vous accostez quelque galant homme et discourez de la vertu. — Et sur ce qu'Énay lui demande de quelle vertu, Fœneste continue, sans s'émouvoir : Nos discours sont des duels, où il se faut bien garder d'admirer la valeur d'aucun, et puis des bonnes fortunes avec les dames, de l'avancement en cour, de ceux qui ont obtenu pensions; quand il y aura moyen de voir le Roi; combien de pistoles ont perdu Créqui et Saint-Luc ' ; ou, si vous ne voulez point discourir de choses si hautes, vous philosophez sur les bas de chausses de la cour, sur une turquoise... — Mais, interrompt de rechef Énay, par ces discours, à quoi parvenez-vous? -^ Quelquefois, reprend Fœneste, nous entrons dans le grand cabinet, dans la foule de quelques grands, nous sortons par celui de Béringhen -, descendons par le petit degré et puis faisons semblant d'avoir \m le Roi, contons quelques nouvelles; et, delà, il faut chercher quelqu'un qui aille dîner. — Et ce dîner, dit le campagnard, le trouvez-vous toujours à propos? — Non pas, répond le courtisan, les maîtres d"hôtel quelquefois grondent, les seigneurs font fermer leurs portes, disant qu'ils ont affaire ou qu'ils se trouvent mal. — Et lors vous ne vous trouvez pas bien. — Nenui, certes; mais alors il faut prendre courage, faire bonne mme, un cure-dent à la bouche, comme si l'on avait dîné. » — C'est ce bonheur de dîner qui n'arrivait pas tous les jours à Fœneste, quoiqu'il eût, à Tenteudre, Tamitié des plus nobles personnages, « surtout celle de ce vaillant maréchal de Biron », et qu'il ne fût pas en reste de ci^ihté avec ceux qui le recevaient. Car ce baron est de la famille des courtisans bafoués par Henri Estienne, qui, prétendant à cette époque italianiser notre langue ainsi que nos mœurs, prodiguaient ces formules de politesse obséquieuse, dont l'usage, récem-
1 Ce dernier personnage, qui figure parmi les hommes illustres loués par Sainte-Marthe [Ehg.A.y), a été signalé ailleurs par d'Aubigné, comme «ayant quitté l'excellence entre les courtisans pour la gagner entre les gens de guerre, envié des premiers, aimé des autres jusqu'à la mort, et, après elle, regretté» : Hist., iiij iv, 17.
- Valet de chambre du Roi.
mont apporté d'au-delà des monts, faisait froncer le sourcil aux vieux et libres Français. ïl se déclare Vesclave du premier venu dont il a besoin, et prêt à servir éternellement quiconque le veut oblig(;r.
En revanche, tranchant et matamore avec ceux dont il n'attend et ne craint rien, il ne s'abstient môme pas de porter des jugements sur les plus hauts seigneurs et de reviser leurs titres. Énay Tétonne fort en l'avertissant « qu'il faut se garder de contrôler ceux à qui Ton doit obéissance. — Nous ne sommes pas si sages à la cour, réplique-t-il; nous parlons de tout le monde. » Il pourrait ajouter, de toute chose: car il parle bientôt de rehgion ; et c'est la grande question du temps, la querelle des catholiques et des huguenots, qui devient le sujet de l'entretien. Or, il est trop aisé de prévoir que, dans cette partie, la passion d'Agrippa se donnera carrière aux dépens de la justice et de la bienséance. Comme, chez lui, les catholiques sont d'ordinaire ou ridicules ou odieux, Fœneste est catholique : en cette qualité il veut tenir tète à Énay le huguenot ; mais, dans son empressement à réfuter les objections de ce dernier et à le convertir, il joue le rôle de ces amis compromettants dont la défense maladroite est pire que toutes les attaques. On peut en effet, parle bon sens connu du gascon, juger de la solidité des arguments qu'il emploie en faveur de ses corehgionnaires. Avec un semblable champion pour le combattre, le triomphe du protestantisme ne sera pas difficile.
Le pamphlet se divise en plusieurs livres ou dialogues; et tel est le contenu des deux premiers. Dans le troisième, le valet de Fœneste, entrant en scène, fait connaître avec une nouvelle abondance d'amusants détails l'existence de son maître à Paris, aussi bien que celle de ses gens, tous chevaliers d'industrie comme lui. Égayé par les anecdotes qui retracent leur vie de bohème, Énay se piaît à y répondre par un certain nombre de ces contes burlesques ou même impies, qui remphssent les anciens fabhaux et quelques livres scandaleux de l'époque de d'Aubigné. C'est, de part et d'autre, un assaut de traits hardis et d'historiettes joviales, qu'interrompt l'arrivée de Fœneste. Accoutumé qu'il est à vivre sous la tente, celui-ci n'a pu dormir, dit-il, que la cuirasse sur le dos ; car « il n'a point passé moins de vingt mille nuits à cheval » : le complaisant baron ne fait du reste aucune difficulté de se joindre à ce concert de propos facétieux, en renchérissant sur leur licence.
On voit figurer au livre suivant, dont la date est de beaucoup postérieure à ceux qui précèdent, un interlocuteur nouveau, le sieur de Beaujeu, l'un des amis d'Énay et qui avait jadis servi avec lui la cause royale l'épée à la main. Tous deux étaient prêts à se mettre à table, lorsque Fœneste se présente, « seul et plus mai en point que d'habitude »; il revenait encore de la guerre. Après quelques mots d'élon-
nemoiit au sujet de sa brusque apparitiou, Énay Tinviie à dîiieiv, ce dout l'iuilre ne se fait pas prier; puis il lui demande le récit de la campagne où Fanieste avait brillé comme d'ordinaire. Il n'a pas lui, mais fait retraite; et cela par mépris « pour tous ces coquins qui lui criaient : demeure, demeure, canaille, et à qui il n'a pas daigné faire la courtoisie de tourner le visage pour les regarder. » Ce qui dans sa retraite, où il fallait escalader haies et murs, l'avait gêné le plus, c'étaient ses éperons; mais le baron n'avait pas voulu les quitter, « parce que cela fait paraître le cavalier. » Énay remarque toutefois que si Fccncste s'est tiré d'aflaire, c'est que, par dérogation à ses principes, il a mieux aimé être que paraître. Incapable de profiter d'aucun avis, le Gascon n'en vante pas moins ensuite ses prouesses, et surtout sa noblesse aussi vieille que le monde, « puisqu'on pouvait montrer dans la Bible le nom de Fœneste. » De ces rodomontades, l'entretien retombe sur la religion et offre une digression mordante sur les prêcheurs du temps, avec des échantillons de leur éloquence. C'est enfin par la peinture des désordres imputés aux gens d'éghse, par des satires dirigées contre le gouvernement, quelques allégories, et, il faut l'ajouter, force plaisanteries grossières, que se termine le quatrième et dernier livre.
Les différentes parties de ce dialogue, nous venons de l'indiquer, ne furent pas publiées à la fois. L'édition de 1617, curieuse et rare, renferme deux livres et passe pour la première, mais évidemment à tort, ainsi que l'atteste le titre : limprimeur l'annonce en effet comme « revue, corrigée et augmentée, sur la bonne chère ^ qu'avait reçue le début », qui, dès lors, avait été donné séparément. La troisième partie vit le jour dans l'année 1620; en finissant, l'écrivain qui ne se nommait pas, sans toutefois se cacher (car sa préface le désigne suffisamment), disait adieu à son lecteur « jusqu'au quatrième livre », qui ne laissa pas de se faire attendre-. Celui-ci était encore terminé par un adieu, suivi de ces mots : « jusqu'à une matière qui pourra servir de cinquième livre à Fœneste » ; mais cette fois sa promesse ne devait pas recevoir d'accomplissement. Ces quatre parties, qui ne sont pas rattachées entre elles par un lien nécessaire, circulèrent donc assez longtemps isolées et successives, avant d'être réunies ^
Un esprit commun qui y domine, et que nous louerons sans réserve, c'est la haine des mœurs nouvelles qu'une jeunesse frivole et sotte-
1 Accueil; de là notre locution : faire bonne chère à quelqu'un.
' I/auteur avait dit pi'écédeminent, fin du second livre qu'il appelait le Cadet de Gascogne, « Qu'en s'acquittaut de la promesse faite au premier, il nous donnait espérance du troisième. »
3 La meilleure édition de l'œuvre entière eàt de 1731 : nous Tavons citée plus haut. Accompagnée des notes de Le Duchat, elle est divisée en chapitres^ division qui rend la lecture du livre plus facile. — Quant aux éditions partielles que nous avons signalées, ce sont aujourd'hui des raretés bibliographiques.
— moment entêtée de rétratigcr voulait substituer à Tancien caractère national : la libre franchise et la loyauté de nos pères faisaient place à une souplesse servile et à une fausseté impudente. En constatant que d'Aubigné n'a pas, dans la plupart de ses attaques, gardé assez de mesure, on le remerciera du moins d'avoir combattu par l'arme du ridicule, si puissante chez nous, ces tristes nouveautés, entre- lesquelles on a dit que la déplorable manie du duel tenait le premier rang.
Quant aux deux types principaux qui animent cette satire, on souhaiterait savoir si ce sont des originaux copiés d'après nature ; et ce désir que l'on éprouve témoigne à lui seul du singulier mérite des portraits que d'Aubigné a tracés. Car rien ne fait plus l'éloge du peintre, dans un sujet idéal, que cette ressemblance qu'on croit surprendre entre les figures qu'il a créées et les modèles qu'ont pu rencontrer ses yeux : c'est que les unes sont marquées, ainsi que les autres, de ce cachet de réalité qu'il appartient à bien peu d'atteindre dans les arts d'imitation et dans les lettres. La question que nous indiquons ici a surtout beaucoup occupé les contemporains d'Agrippa, et l'on conçoit qu'ils n'aient pas épargné les conjectures pour découvrir dansFaeneste et dans Énay des personnages de l'époque. Sous le masque évaporé du Gascon, futile dans tous ses propos, faux dans toutes ses qualités, et qui n'échappe à la haine qu'en excitant le mépris, on voulut retrouver l'un de ces grands seigneurs de mauvais aloi qu'avait faits la faveur de Henri III, le duc d'Épernon, d'autant plus fier de sa haute fortune que l'origine en était moins irréprochable. Des entremetteurs officieux ne manquèrent même pas d'avertir du bruit public l'arrogant parvenu, qui jura de tirer vengeance de la hardiesse d'Agrippa. Après l'avoir plus d'une fois attaqué par trahison, le voyant toujours sur ses gardes, il publia qu'il allait l'appeler en duel, « pour lui faire éprouver une des bonnes épées de France » ; mais tout cela se borna à des menaces. La bonne épée de d'Épernon (dût ce fastueux colonel-général de l'infanterie apporter celle dont la poignée et la garde étaient enrichies, comme il s'en vantait, de vingt mille écus de diamants) n'était pas de trempe à faire reculer d'Aubigné, qui le déclara net et qui fut cru sur parole. Au contraire, dans le sage et loyal Énay, dont les propos sensés avec mahce percent à jour la nulhté vaniteuse de Fœneste, dans ce gentilhomme de la vieille roche, aussi simple dans son courage que l'autre est fanfaron dans sa poltronnerie , doué, à titre de protestant, d'un savoir et d'un patriotisme accomphs, et qui est en tout l'opposé de son interlocuteur, plusieurs se plurent à reconnaître Duplessis-Mornay ; mais il n'est pas probable que d'Aubigné eût peint avec tant de faveur celui en qui il voyait un rival. D'autres pensèrent que, non sans dessein, certains traits de ce caractère rappelaient l'auteur lui-même :
c'était la droiture d^Agrippa, son humeur moqueuse et ses boutades; c'étaient, en outre, ses services militaires ou autres, qui ne lui avaient guère attiré que des disgrâces. Mais pourquoi nous préoccuper de ces prétendus rapports? D'Aubigné n'a songé sans doute ni à se représenter dans Énay, ni à reproduire dans Fœneste Tune des médiocrités enflées que ces temps de troubles avaient mises en lumière : son but a été plutôt, dans cette vive et piquante esquisse, de saisir et de perpétuer une partie des ridicules qui pullulaient autour de lui. 11 faut en convenir, quel que soit le goût du public à désigner par un nom propre telle ou telle personnification, les écrivains procèdent d'ordinaire avec plus de liberté, prenant çà et là les traits qui peuvent donner du relief aux figures qu'ils dessinent. C'est, on doit le présumer, d'après toutes les physionomies qui frappaient ses regards, et non d'après un original déterminé, que d'Aubigné a tracé les principales lignes du plaisant tableau, où, comme il le disait, «lassé des discours graves et tragiques, il avait voulu se récréer par la description de son siècle. » Son mérite avéré est d'avoir su joindre, à l'heureux à-propos qui fait la vogue présente des ouvrages, ce côté de vérité générale qui assure leur durée dans l'avenir. Pour pénétrer dans l'intelligence de cette qualité, qui est celle des maîtres, il n'est pas besoin des clefs plus ou moins infidèles que nous lèguent les contemporains. On rit de bon cœur au récit naïvement effronté des aventures du Gascon; on y trouve nombre d'anecdotes, peu édifiantes mais instructives, sur la cour; et, à la condition de se tenir en garde contre la partialité du sectaire, on y apprendra beaucoup sur l'histoire de nos querelles religieuses, qui est en grande partie l'histoire du seizième siècle.
Avec la liberté de composition et de langage ordinaire à cette époque, d'Aubigné, qui a du sang de Rabelais et de Henri Estienne dans les veines, rappelle, dans son Baron de Fœneste, Y Apologie pour Hérodote et les pamphlets de ce genre, témoignages de la passion contemporaine, qu'il faut se garder tout à la fois de rejeter avec dédain et de consulter sans réserve. On voudrait seulement que la raillerie, qu'Agrippa excelle à manier , portât toujours chez lui aussi juste que lorsqu'il cherche à saper des ridicules ou des préjugés funestes à nos mœurs; et l'on regrettera qu'il l'ait trop souvent mise au service des antipathies qui l'aveuglent. C'est ce qu'on peut voir encore par la Confession catholique de Sancy, où la mahce est non moins incisive et le trait non moins acéré, mais qui atteste également, avec une veine de gaîté inépuisable, d'étroites et iniques préventions. Ce pamphlet* est même signalé par les connaisseurs comme la meil-
1 La composition en fut commencée eu 1597, interrompue et reprise à diverses époques ; elle ne fut achevée, suivant le témoignage de Le Duchat, qu'après un intervalle de plus de vingt ans.
loiire des œuvres siiliriques de d'Aubigné *. Mais le personnage qui y joue le principal rôle a été défiguré par lui d'une manière étrange. En effet, comment reconnaître , dans l'homme sans loi et sans scrupule que cette pièce nous présente , l'un des plus loyaux et des plus utiles compagnons de Henri 111 et de Henri IV , l'un des serviteurs les plus dévoués de leur fortune bonne ou mauvaise ? Négociateur efficace, financier capable et brave guerrier au besoin, Nicolas Harlay de Sancy, celui qu'Agrippa poursuit de ses sarcasmes, n'a laissé que d'honorables souvenirs dans les monuments historiques de son temps ^ : un mot qu'on lui a prêté expliquera toutefois assez le ressentiment du pamphlétaire. Sancy prétendait, dit-on, « qu'un sujet devait être de la religion de son roi ». Ajoutons qu'il conformait sa conduite à ce principe, et qu'au moment où Henri IV abjura le protestantisme , il crut devoir se faire catholique comme lui. Peu arrêté dans ses convictions religieuses, il paraît même qu'auparavant il avait flotté d'un culte à l'autre ^ mais ne fallait-il pas en accuser son époque, critique pour les consciences? Ses variations , en tout cas, n'eurent pas l'amour de l'argent pour motif; car son désintéressement était si parfait, que, par une exception alors presque unique , riche lorsqu'il fut appelé à l'administration des finances, il sortit pauvre de cette charge.
Voilà qui semblait donner droit à l'indulgence : tel n'est pas, néanmoins, le compte de d'Aubigné. A ses yeux, une conversion au catholicisme est une défection : elle ne saurait être que l'effet des plus indignes manœuvres; et ce qui l'irrite le plus dans celle de Sancy , c'est que l'exemple, parti de haut, était plus contagieux , grâce à l'intégrité connue du personnage. De là tant d'amertume et de violence dans l'attaque. On sent d'ailleurs qu'Agrippa ne peut pardonner à Sancy les honneurs et l'influence dont ce dernier a continué de jouir, tandis qu'ils lui ont échappé à lui-même. L'oubh ou la disgrâce qui ont payé ses services s'aigrissent, dans sa pensée, de la faveur d'autrui , qu'il est trop disposé à trouver injurieuse ou achetée du moins par de viles complaisances. Le politique actif et résolu, auquel il a rendu justice dans son Histoire ^, n'est donc plus ici qu'un instrument docile à tous les caprices d'une volonté étrangère. Sancy est pour d'Aubigné le type des consciences souples jusqu'à la bassesse, tout entières aux calculs matériels, et promptes à l'apostasie dès qu'elle leur est conseillée par
« Pour rclrouver la verve de raillerie qui en anime les bons passages, il faut aller jusqu'à Pascal^ qui parait avoir connu et imité dans quelques parties la Confession de Sancy. Elle renferme plusieurs chapitres que l'on peut rapprocher des Provinciales. Un trait de ressemblance qu on signalera au premier abord entre ces deux ouvrages, c'est qu'à côté de morceaux très plaisants il y a dans l'un et dans l'autre des pages d'une haute éloquence.
- Voyez le Discours de Le Laboureur sur la vie de Henri 111, à la lin (t. ii du Joumal de Henri III, édit. de La Haye, 1744); et consultez notamment sur Sancy l'historien de Thou.
3 Voy., particulièrement, m, m, 24,
l'intérct. Evidemment l'auteur a voulu flétrir les ambitieux sans opinion et sans croyance, les esclaves du crédit et de la fortune : rien de plus légitime et de plus honnête qu'un tel but; mais aussi, nous le répéterons, rien de plus injuste que de personnifier , sous les traits de Sancy, ces serviteurs-nés de tous les pouvoirs et de toutes les causes. Pour le caractériser sévèrement, s'il était de la race des courtisans flexibles, on ne contestera pas qu'il appartînt aussi à celle de ces hommes précieux, dont le dévouement se manifeste par de bons services, et qui, tout en ménageant leur maître , méritent bien du pays. Ces réserves faites (car il ne convient pas à la postérité d'épouser des inimitiés rétrospectives), nous n'hésiterons pas à dire que la composition de d'Aubigné est fort divertissante. La forme qui déguise le pamphlet contribue à le rendre plus piquant ; car la satire y est cachée sous le voile de l'apologie, procédé dont cette époque offre déjà à celle qui va suivre plus d'un exemple remarquable. C'est Harlay de Sancy, qui, plaidant lui-même sa cause, prétend donner de ses changements des raisons victorieuses, tandis que les explications oii il s'embarrasse l'accusent, comme on pense, bien loin de le justifier. Alors on était passionnément épris de la controverse; ce qu'annonce la longueur des discussions auxquelles se hvre Sancy, et qui ne trouveraient plus la même faveur que par le passé près des lecteurs de nos jours : chacun, dans le siècle de la Ligue, se croyait volontiers compétent en matière de foi, au lieu que nous préférons, à bon droit, nous en remettre aux théologiens sur ce qui concerne l'autorité de l'Eghse et du Pape, les traditions, l'intercession des saints, les rehques, les mystères et l'ensemble des dogmes du christianisme. A côté de ces graves questions, que nous nous garderons d'aborder et qui n'auraient pas fait vivre l'ouvrage d' Agrippa, un attrait durable, par lequel il invite encore le lecteur, c'est l'esprit de bon aloi qui l'anime. Quelques hgnes, que nous lui empruntons, donneront une idée de la manière dont il plaisante; lorsque, par exemple, il place dans la bouche de Sancy cette profession de foi politique : « Comme Daniel, pour faire sa prière, tournait sa face vers le soleil levant, il faut toujours qu'un galant homme adresse ses dévotions vers le soleil levant, aux grandeurs naissantes, et tourne le dos à celles qui vont en décadence. Je ne fis pas grand cas du feu Roi depuis la fête des barricades; mais, ayant promptement jugé les prospérités de celui-ci, j'ai tourné mes dévotions aux rayons de ce beau Soleil levant. » — Accuserait- on là-dessus Sancy d'être versatile ? Ce serait bien à tort; car personne n'a moins varié que lui, et il le démontre : « En bonne foi, ce n'est pas changer que de suivre toujours le même but. J'ai eu pour but, sans changer, le profit, les honneurs, l'aise et la sûreté... J'ai donc suivi mon but; je n'ai changé que de moyens. » Il est vrai qu'il a quitté le parti des Huguenots, mais ce
n'est pas sans motif, il prend soin de nous l'apprendre : « Avec eux, riionncur ne se gagne qu'à coups d'épée, chose que je dédaigne fort, encore que l'on m'ait fait colonel des Suisses; et, quant à leur sûreté, ils n'ont que Dieu pour tout potage, où un homme de mon humeur ne se fie que médiocrement. »
Tel est l'art de railler sans trop d'amertume ; et l'on voudrait que d'Aubigné, qui le possédait à merveille, se fût abstenu de tomber dans la licence. Par malheur, au heu de se borner à faire sourire, il choque fréquemment et scandahse. C'est surtout en parlant du célèbre cardinal du Perron qu'il franchit toutes les bornes. Car Sancy n'est pas le seul adversaire qu'immole l'humeur caustique d'Agrippa : s'il poursuit d'une égale antipathie tous les convertis, il s'acharne encore plus contre les convertisseurs, les uns et les autres ne pouvant être que des corrompus et des corrupteurs à ses yeux. Or, du Perron n'avait pas seulement, comme on sait, ramené Sancy à la foi catholique, il avait aussi réconcilié avec l'Eglise Henri IV ; et plus d'un trait va, par-dessus la tête de ces deux personnages, frapper le souverain lui-même. Cette audace n'a d'ailleurs rien d'étonnant chez d'Aubigné, qui n'épargne pas davantage les choses sacrées. On en jugera par ce passage, où, pour expliquer le saint dogme de la transsubstantiation, il allègue ces arguments, qui sont, dit-il, de l'invention de Sancy : « Ne peut-on pas, sous le nom de Dieu, changer les substances de toutes choses, puisque, sous le nom du Roi, on a fait et l'on fait tous les jours de si étranges métamorphoses et transsubstantiations? La sueur d'un misérable laboureur en la graisse d'un prospérant partisan et trésorier; la moelle des doigts d'un vigneron de Gascogne remplit le ventre d'un parasite.... Les pleurs de la veuve ruinée en Bretagne font avoir du fard à la femme de Santory... Les impôts de la France ont transsubstantié les champs du laboureur en pâturages, les vignes en friches, les laboureurs en mendiants, les soldats en voleurs, avec fort peu de miracle.»
Trop souvent, dans ce pamphlet,* d'Aubigné fait de son esprit un aussi déplorable usage : il dépasse presque toujours le but, tombe dans le cynisme, et, quoiqu'il soit fort éloigné d'être un impie, il emploie contre le cathohcisme, en protestant haineux, des armes que l'on pourrait tourner contre toute espèce de croyance. A sa polémique téméraire il mêle en outre volontiers ces historiettes grivoises, dont sa mémoire était richement fournie et qu'il excellait à conter. Pour provoquer le rire, il n'est pas homme à reculer, même au milieu de graves discussions, devant des bouffonneries indécentes; et Bayle, qui ne lui est nullement contraire, n'a pas laissé de remarquer qu'il avait plus d'une fois falsifié des légendes dignes de respect, pour donner à ses assertions un tour plus agréable ou plus spécieux *.
1 Voyez notamment le Dictionnaire critique^ au mot Marie Égyptienne ; cf. les notes de Le Duchat. dans son édition de la Confession de Ranc.n.
Une partie moins contostahlo do la Co)(fcssion de Sanc^j, un colé qui kl recoimnaiido spécialciiieiil à notre élude, e'est la peinture qu'elle oflrc de la cour et de la société en France, sous les Valois et Henri IV. Aux yeux des amateurs du vieux temps, ce pamphlet est encore une de ces histoires anecdotiques ou de ces chroniques famihères, qui complètent le mieux la connaissance de nos annales. Là d'Aubigné, considéré comme l'un des plus énergiques représentants de l'esprit français, continue à flageller sans pilié la race de ces courtisans, qui, se détachant de la souche gauloise, entaient àTenvi sur notre sol les folies et les vices de l'étranger.
A la différence du Baron de Fœneste, la Confession de Sancy ne fut publiée qu'après la mort de d'Aubigné ^ : au reste on ne peut nier qu'elle n'ait, de son vivant, circulé manuscrite entre les mains des curieux. Sans doute, elle se produisit d'abord sous le voile de l'anonyme, ce qui est ordinaire aux pamphlets ; les premières éditions eUes-mêmes ne portaient pas le nom d'Agrippa : néanmoins, le titre d'auteur ne lui a jamais été sérieusement contesté.
Quand on embrasse d'un coup d'œil l'ensemble des œuvres dont nous avons rendu compte, on ne peut manquer d'éprouver quelque surprise de ce qu'une vie où la guerre et la politique occupèrent tant de place ait été si remphe au point de vue littéraire ; et cependant les travaux que nous avons énmnérés ne sont pas encore les seuls qu'avait produits la fécondité extraordinaire de d'Aubigné. Parmi ceux qui furent édités, quelques-uns ne se retrouvent plus: ce qu'il faut expliquer, ce semble, par les haines que sa plume intempérante avait soulevées autour de lui et qui s'exercèrent contre ses livres ; plusieurs autres n'ont jamais été pubUés. Dans la classe des premiers, on signalera des « Épitres familières, » dont l'écrivain nous dit « qu'elles couraient imprimées par le monde ^ » : elles se rapportaient, à ce qu'il paraît, aux événements du jour et surtout aux affaires de larehgion; des «Lettres de d'Aubigné sur quelques histoires de la France et sur la sienne; )> une autre « Lettre, dédiée par lui à la postérité ^» ; un « libre Discours sur l'état des églises réformées en France »; un « Traité de Lissidiis Patrum », sur les Contradictions des Pères, composé à la suite de la discussion qu'il avait eue avec du Perron, relativement à l'Eucha-
* La première édition, accompagnée des notes de Le Duchat, parut en Hollande, 1693 ; mais on préfère les réimpressions de 1699 et 1720. La Confesssion de Sancy a été jointe aussi au 7oMrnal de Henri III,t.\ ào, Tédit. de 1744. — Aux éditeurs futurs, si elle est encore reproduite, nous indiquerons, comme devant être consultée avec fruit, une copie de cet ouvrage, qui se trouve à rArsenal, dans le Recueil des Manuscrits de Conrart, série in-f», t. m, p. 1 à 112.
2 Mémoires, t. i, p. 182.
3 La date assignée à ces deux dernières publications est 1620. (Voy, le P. Lelong, édit. Fontette, t. IV, p. 413.) — Il est, d'ailleurs, permis de croire que ce titre ne désignait qu'un tirage particulier des Avant-Propos de l'Histoire universelle.
ristie, et auquel ce dernier s'abstint de répondre ^ Ce ne fut pas, en théologie, l'unique ouvrage d'Agrippa qu'on chercherait vainement aujourd'hui : à la vérité, le plus souvent, il improvisait ces productions avec une rapidité extrême dont il s'applaudit % mais qui devait peu en garantir la durée. Une composition d'un tout autre genre, et qui lui a été imputée, est le Divorce satirique, violente invective contre Marguerite de Valois, môlée de colère et de cynisme, où l'auteur laisse loin derrière lui la licence de Juvénal, vouant à l'infamie les débordements de Messaline ^ Quelle qu'ait été l'aversion connue de d'Aubigné pour la première femme de son maître, qui le lui rendait bien, on hésitera pourtant à le croire coupable de ce libelle scandaleux. Sa réputation de causticité et de virulence était d'ailleurs si généralement établie, qu'on lui attribuait, comme l'atteste une lettre de Josepli Scahger \ les pamphlets auxquels il était le plus étranger.
Les œuvres inédites de d'Aubigné sont peut-être elles-mêmes plus nombreuses que celles qui ont paru: il faut les chercher à Genève. Une communication bienveillante de M. Privat-Bovy, bibUothécaire de cette ville, nous apprend qu'elles ne remplissent pas moins de dix volumes considérables. Quelques-unes d'entre elles se trouvent annoncées dans YÉpUre préliminaire du premier éditeur des Tragiques : celui-ci déclarait qu'il avait en sa possession d'autres ouvrages de d'Aubigné, qu'il promettait de donner prochainement au public ; en particulier, « deux livres d'épigrammes françaises, des discours polémiques en diverses langues, quelques romans, cinq livres de lettres sur des sujets très variés % et des mélanges poétiques. » Plusieurs années après, à la tête d'une nouvelle édition des Aventures du baron de Fœneste ^, l'imprimeur témoignait l'espérance « de mettre la main sur diverses productions de d'Aubigné », parmi lesquelles il en signalait « de haut goût, et que l'auteur appelait râ yiXolcc, ses gaillardises. » Le P. Lelong mentionne aussi de lui quelques manuscrits dont l'un a pour titre : « Choses notables, et qui sont dignes de l'histoire, advenues aux premiers troubles, et qui ont été omises aux histoires publiées \ » Agrippa
* Mémoires, 1. 1, p. 148.
' Cette pièce se trouve dans Tédition citée du Journal de Henri III, t. iv, p. 486 et suiv-
* C'était, dit celui-ci, à cause de son caractère, «toujours goguenardant et bouffonnant. » (Voy. la dernière de ^^p^sfre^ françoises des personnages illustres et doctes à M. de la Scala, in-8o, 1624.) — On remarquera que cette épître porte d'Aubigmj-, car, au seizième siècle et au commencement du dix-septième, on écrivait et on prononçait souvent ainsi le nom de d'Aubigné.
5 On peut penser que c'est à cette collection qu'appartenaient deux lettres autographes de d'Aubigné, qui ont été vendues, à la salle Silvestre, le 28 novembre 1853. Les lettres qui ont été conservées de lui sont au reste très rares, sa correspondance familière ayant disparu, comme l'affirme M. Sayous.
6 ln-8o, 1630. C'est l'édition que nous avons rappelée dans la Vie de d'Aubigné, comme ayant paru peu avant sa mort.
■^ Bibliothèque historique de la France, t. ii, p. 235^ de l'édition citée; cf. ibid., p. ^66; t. IV, p. 4î4j etc.
lui-même, non sans sollicitude pour ses livres inédits, qu'il a^j^elait ses enfants spirituels, avait ordonné par son testament, conservé dans les îU'chives de Genève % que tous ses manuscrits lussent réunis entre les mains du pasteur Tronchin, docteur en théologie et l'un des personnages le i)lus estimés de la République ^ Le fds naturel de d'Aubigné, Nathan, était chargé de les examiner avec ïronchin, et d'imprimer ce qui paraîtrait le meilleur, en faisant main basse sur le reste. lire, seca, avait dit le testateur. C'est d'un premier choix fait entre ses papiers qu'est provenu, sans doute;, l'opuscule des Petites Œuvres mêlées.
11 eût été possible de tirer des manuscrits d' Agrippa bien davantage. Nous y citerons notamment, comme digne d'être consulté et connu par fragments, sinon mis tout entier en lumière, un poème de d'Aubigné sur la Création, en XV chants, dont on me communique ce début :
Quoique le temps chenu, d'un superbe pouvoir Semble bien triompher de tout ce qu'on' peut voir. . . .
Plus d'un rapport, nous l'avons constaté, existe entre d'Aubigné et du Bartas, tous deux protestants et souvent entraînés par leur enthousiasme bien au-delà des bornes du goût; mais c'est dans ce sujet, que tous deux se sont accordés à traiter, qu'il eût été surtout curieux de les rapprocher l'un de l'autre.
Après une existence si pleine de travaux et dé belles actions, qu'a-t-il manqué cependant à ce personnage extraordinaire (on se posera cette question qui terminera notre étude), pour prendre tout-à-fait rang parmi les grands hommes ? Nous nous apphquerons à le faire sentir en résumant les traits distinctifs de son caractère et de son talent. S'il est peu de carrières qui éblouissent plus les yeux et captivent plus l'attention que celle de d'Aubigné, il faut aussi avouer qu'en pénétrant dans tous les détails qu'elle présente , on éprouve parfois dé vifs mécomptes et qu'on ne peut manquer de se laisser aUer à des jugements sévères. Cette rare nature, par l'effet des circonstances et plus encore de certaines imperfections dont elle ne s'est jamais débarrassée, n'a pas porté tous les fruits qu'on eût dû en espérer : en un mot, nous ne croyons pas inutile d'examiner pourquoi le héros, chez Agrippa, malgré de si brillantes parties, est demeuré incomplet comme l'écrivain.
Soldat de Henri IV et plus encore de la Réforme, d'Aubigné fut l'un
* M. Ludovic Lalanne a publié ce testament dans son curieux appendice des Mémoires de d'Aubigné.
■2 Ces manuscrits sont demeurés en partie dans la famille Tronchin, qui les a communiqués à M. Sayous, et celui-ci en a fait connaître divers passages, spécialement quelques fragments curieux des Instructions de d'Aubigné à ses filles. (Voy. le t. ii des Études sur les Ecrivains de la Réformation, 'i^ édit., p. 236.) — Plusieurs autres de ces manuscrits sont entre les mains de M. Merle d'Aubigné, connu par d'importants travaux.
de ceux qui contribuèrent le plus par leur persévérante ardeu ret leurs prouesses multipliées à donner de l'éclat h nos guerres civiles et à préparer la génération immortelle qui les suivit. Mais il aima trop les divisions pour elles-mêmes, et son âpreté d'humeur ne permit jamais qu'il fût accessible aux opinions d'autrui. De là naquirent d'inévitables travers : la franchise se confondit trop fréquemment pour lui avec la rudesse, comme la bravoure avec la témérité, et presque toutes ses qualités aboutirent aux défauts qui leur conllnent.
Ce n'est donc pas un type de perfection que nous avons eu la pensée de reproduire. Est-ce un modèle à imiter que nous prétendions ofl'rir dans Agrippa? Pas davantage. Mais, dégagées du cadre défavorable qui les obscurcit, ses qualités sont de celles dont l'exemple peut exercer sur la vie humaine la plus salutaire influence. L'abus que l'on faisait dès vertus dans ces époques d'énergie n'est pas désormais à craindre. Retenons ce qu'elles ont d'essentiel. S'il convient de regretter que d'Aubigné, même dans les beaux côtés de sa nature héroïque, n'ait pas su assez commander à son esprit et modérer sa fougue, ces caractères excessifs dans le bien sont-ils de ceux que l'on court risque de rencontrer le plus aujourd'hui?
Quoi qu'il en soit (on nous permettra de le redire, puisque telle est la vérité qui doit ressortir de cet essai), si le premier rang pour lequel il était né échappa à cet homme rare, c'est qu'il lui manqua ce qui fait le couronnement du mérite et de la gloire, la justesse et la mesure. Là fut le principe de ses imperfections intellectuelles ou morales. Le talent de d'Aubigné, comme sa vie, faute d'être gouverné par un bon sens supérieur, eut toujours quelque chose de défectueux. Également incapable de discipliner son esprit et sa plume, il ne parut souvent, dans l'action, qu'un aventurier hardi ; et, en tant qu'écrivain, il tomba dans l'excès, sous l'empire de la passion qui le dirigeait moins qu'elle ne l'égaraitt On eût souhaité que cette forte et puissante nature eût en elle-même sa règle ou l'empruntât à ses croyances ; et l'un et l'autre lui a fait défaut. Un parallèle qui s'offre naturellement à nous complétera notre pensée en achevant de l'éclaircir.
Plaçons en effet par contraste, en face de cette figure violente, type de nos dissensions intestines, une physionomie plus calme, qui représente une époque et offre des aspects bien différents, celle de la petitefille de d'Aubigné. Opposons à ce rude et bouillant guerrier les traits nobles avec grâce de cette femme qui était d'ailleurs fière et non sans raison d'un tel ancêtre; à la plume irrégulière de l'aïeul opposons aussi le style plein de sobriété et de sagesse qui nous captive dans les lettres de madame de Maintenon. C'est un curieux spectacle et qui porte avec lui son enseignement, que de mettre la conduite heurtée et inégale du compagnon de Henri IV à côté de l'existence toujours bienséante et digne
-gode cette personne distinguée, qui, longtemps mal servie par la fortune, releva les plus humbles positions par sa valeur individuelle et se montra sans ellbrt au niveau des situations les plus hautes. On sait toutefois que, douée d'un charme si attirant, madame de Maintenon avait dans les veines du meilleur sang de d'Aubigné : elle se rappelait dans les malheurs de la France, et quand il fallait donner du courage à ceux qui Tentouraient, qu'elle était de la famille de ce glorieux soldat*. Mais d'où vint ce tempérament de douces et de fortes qualités qui nous séduit en elle et qui exerça tant de prestige sur les plus illustres de ses contemporains? N'hésitons pas à le dire : ce fut du culte que madame de Maintenon avait embrassé, en se séparant de la religion de ses pères. Le catholicisme, seul, onTavouera, en réglant les âmes énergiques, leur donne le caractère de la perfection. Il communique aussi aux cœurs je ne sais quoi de contenu et de tendre qui les adoucit. Loin de nous la pensée de nier que le protestantisme ait, dans le seizième siècle, mis en sailUe quelques natures d'une puissante originalité. Qu'il ait encore trempé, dans cette période critique, des esprits déjà fermes par eux-mêmes; à la bonne heure : mais au catholicisme nul ne contestera sans doute le privilège unique de fortifier les faibles, de modérer les fiers "X les généreux, de tempérer en un mot Tune par l'autre les vertus h s plus contraires et d'imprimer à tout le sceau du souverain bien.
Quant à moi, qui, en rappelant quelques-uns de nos vieux auteurs, ai voulu remettre en lumière des faces un peu éclipsées de Tesprit de nos ancêtres, avec Henri Estienne le mouvement érudit et philologique, avec Scévole de Sainte-Marthe le mouvement politique et religieux de la Renaissance, avec La Boétie le côté philosophique dont s'honore le siècle de Montaigne, avec Pasquier le côté parlementaire qui fut une de nos gloires, je me suis attaché à retracer, avec d'Aubigné, l'esprit aventureux et guerrier de cette époque qui préludait à la plus glorieuse de nos annales. Après l'âge des chefs-d'œuvre, quand les cœurs et les imaginations s'épuisent, n'est-ce pas à leurs antiques sources nationales que les peuples vieillissants doivent, au point de vue intellectuel et moral, se retremper pour se rajeunir? Et ne peuton pas appliquer aux littératures et aux langues une maxime d'Etat de Guichardin, que notre Agrippa lui-même a citée dans ses Mémoires * : « Les sociétés bien ordonnées, venant à tomber en décadence, ne se rétablissent jamais bien qu'autant qu'on les ramène à leur première institution? »
1 Voy. dans les Lettres de madame de Maintenon, sa lettre du 13 juin 1700 au duc de Noailles ; cf. ses lettres au même, du 22 juin 1709 et du )8 mai 1711.
Noie a. Nous avons cru qu'on nous saurait peut-être gré de donner ici Tindication des passages qui nous ont semblé les plus curieux et les plus dignes d'être reproduits dans le livre de d'Aubigné. Au moins la liste qui suit serat-elle de quelque prix pour ceux qui, acceptant la tâche ingrate mais utile de restituer les œuvres de nos vieux auteurs, voufkont nous rendre en partie la présente Histoire, ce qui serait fort à désirer. Il leur restera à augmenter ou à modifier, par le résultat de leurs propres recherches, les renseignements que nous leur fournissons. Ajoutons que comme d'Aubigné est loin d'être soutenu, même pour l'intérêt de ses récits, il y a de fréquentes coupures à faire dans plusieurs des chapitres mentionnés. Nous avons d'ailleurs omis de rappeler ici ceux qui ont été déjà signalés dans l'Étude comme plus particuhèrement remarquables.
Tom. I, n, 7. (Là se trouve un discours énergique, adressé à un écuyer du duc de Savoie par un pâtre vaudois.)
Ibid., 11. Mort de Henri II.
Ibid., 12. Situation des partis et de la France à l'avènement de François II.
Ibîd., 15. Conspiration d'Amboise.
Ibid., 24. Colloque de Poissy.
Tom. I, m, 14. Bataille de Dreux.
Tom. I, IV, 9 et 10. Bataille de Saint-Denis et ses suites.
Ibid., 14. Dévoûment des réformés à leur parti. (La fin de ce chapitre est à remarquer pour son énergie.)
Ibid., 18. La ville de Szigeth (Hongrie) vigoureusement défendue contre Soliman-le-Grand.
Ibid., 19. Malte attaquée par les Turcs; triomphe héroïque des Français.
Ibid.,2i. Insurrection des Gueux. Détails sur Marie Stuart.
Tom. I, V, 6 et 7. Exploits de la réforme.
Ibid., 8. Bataille de Jarnac; mort du prince de Condé.
Ibid., 11. Combat de la Roche-l'Abeille.
Ibid., 12. Siège de Niort.
Ibid., 15 et 16. Sièges de Poitiers et de Châtelleraut.
Ibid., 17 et 18. Bataille de Moncontour et ses suites.
Tom. n, 1, 1. Etat de la France en 1671.
Ibid., 3. Noces de Henri de Navarre et de Marguerite de Valois.
Ibid., 14. Résistance héroïque de Bragadin aux Turcs; son supplice.
Ibid., 15. Don Juan d'Autriche triomphe des Turcs à Lépante.
Tom. II, II, 1 -3. Le duc d'Anjou, Roi de Pologne; ambassade des Polonais; arrivée du prince français dans leur pays.
Ibid., 8. Mort de Charles IX.
Tom. II, III, 3. Naissance de la Ligue.
Toni. II, V, 4. Ucmi de Navarre proteste contre la Ligue.
Tom. m, I, 6. Conférence de la Ueine-mère avec Henri de Navarre.
Ibid., 7. Siège de Monségur.
Ibid., a. Détails littéraires et peinture du temps.
Ibid.y 14. Bataille de Coutras.
Ihid., 19. Journée des Barricades.
Ibid.y 22, Une anecdote curieuse.
Ibid., 23. Philippe II équipe l'invincible Armada.
Tom. m, II, a. Etats de Blois (1588).
Ibid., 15. Mort des Guise et de Catherine de Médiris.
Tom. III, III, 5. Bataille d'Ivri.
Ibid., 6. Siège de Paris.
Ibid., S. Prise et reprise de Corbeil.
Ibid., 21. Décadence de la Ligue.
Ibid., 22. Conversion du Roi.
Tom. m, IV, 1. Etats de la Ligue.
Ibid., 17. Prise et reprise d'Amiens.
Tom. ni, V, 4. Voyage du duc de Savoie en France.
Ibid., 8. Mariage de Henri IV avec Marie de Médicis.
Ibid., 15. Mort de Philippe H d'Espagne.
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1 0 nm 1993
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