CONDUITE DE L’HOMME A L’ÉGARD DES NIDS
Les bienfaits résultant de la production des oiseaux ne nous sont assurés que si ceux-ci peuvent nicher; il importe donc que nous cherchions par tous les moyens à leur rendre cette tâche facile. A ce sujet voici quelques recommandations.
Planter dans la plaine et dans les jardins potagers des arbustes pour l’établissement des nids d’insectivores, aussi bien que pour servir de perchoir. Laisser, à partir du 25 mars, aux écuries et surtout aux étables à vaches des ouvertures qui permettent aux hirondelles rustiques d’y pénétrer et d’y nicher.
Ne pas toucher aux nids, et même, pour certaines espèces, éviter, en les regardant de trop près, d’attirer l’attention des père et mère.
Rendre ces nids inaccessibles à leurs ennemis. J’entoure d’épines le pied d’un arbre de mon jardin, quand je vois des oiseaux apporter les premières brindilles de la construction. Dans les parcs et les jardins placer des nids artificiels.
Si dans la forêt ils étaient respectés, on en tirerait de grands profits; en voici un exemple.
Dans les années 1852 à 1857, l’inspecteur général des forêts, M. Diétrich, à Grünheim, en Saxe, rap-
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porte que deux espèces de coléoptères (charançons), les hylobins abietis, ont exercé de grands ravages sur les forêts de sapins de son district. On employa dans ce laps de temps une somme de plus de 4.000 francs pour détruire ces insectes, et malgré tous les efforts le mal persista. Alors on y remédia au moyen des étourneaux. L’inspecteur fit placer 121 nids artificiels dans le voisinage des plantations d’épicéas. Le succès fut complet. A la fin de mai on examina les étourneaux à peine ailés, et l’on trouva leur estomac rempli de charançons, dont la trompe avait été soigneusement brisée par le père et la mère (1).
En raison de la spécialité industrielle de chacune de leurs espèces, comme aussi de la puissance de leur locomotion, les oiseaux sont des régulateurs dans les forces de l’élimination, et leur place est marquée partout où apparaît la production.
Pourquoi y aurait-il exception à l’égard des vignes ? En la forçant, ainsi que le sol qui la nourrit, on devait arriver au rachitisme de cette plante. Bientôt des éliminateurs du genre du phylloxéra sont Tenus en hâter la décomposition. Ne trouvant pas eux-mêmes d’agents assez nombreux et assez puissants pour modérer leur action, ils se sont multipliés au point d’inspirer des alarmes à d immenses vignobles.
En plantant dans les vignes des buissons, comine des groseilliers, pour faciliter l’établissement des nids d’insectivores, du genre de la fauvette, en attachant des nids artificiels à de jeunes arbres ou
(i) Bulletin de la Société d'acclimatation de Nancy, t. V, p. 87.
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à des poteaux pour appeler des mésanges, on attirerait assurément des oiseaux qui se chargeraient d’une partie de la police des vignes.
J’ai souvent entendu faire des objections au sujet de ces nids ; mais je puis y répondre péremptoirement. Si je transportais dans mon jardin un arbre de foret dans lequel aurait été creusé un nid de pic, j’aurais toutes les chances possibles d’attirer les oiseaux qui nichent dans les creux ; en fixant sur un de mes arbres une branche forée par un pic, j’arriverais au même résultat. Or, les nids naturels des trois espèces de pics, je les ai pris comme modèles pour en creuser de pareils dans les branches que je fixe à mes arbres. Avec le numéro du pic-épeichette, j’ai des oiseaux de petite taille et surtout la mésange. Nous avons vu qu’heureusement le moineau domestique et le moineau-friquet ne les trouveraient pas à leur convenance. Avec les numéros du pic-épeiche et du pic-vert, j’ai attiré des éliminateurs de plus forte taille.
Mes nids sont construits de manière à être aussi solides et aussi confortables que ceux des pics, et à être facilement attachés et même dissimulés.
Voici le dessin du modèle que j’ai inventé et que je recommande. Le morceau de bois que j’emploie a les deux extrémités coupée en biseau , de sorte qu’il apparaît comme une loupe sur une branche d’arbre avec laquelle il s’identifie, et qu’il offre le moins de prise possible à un grimpeur comme
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le chat. Pour plus de sûreté, j’entoure le pied de l’arbre d’une ceinture d’épines.
Ce forage se fait au point A pour l’ouverture, et au point B pour la chambrette. Un bouchon en bois est coupé et creusé dans sa partie supérieure, de manière à s’adapter à la forme arrondie et concave du nid, et dans sa partie inférieure, il prend l’inclinaison du biseau de mon morceau de bois.
Une pointe à la hauteur de la lettre C fixe le bouchon et un fil de fer qui s’enroule autour de la branche de l’arbre. Un second fil de fer placé au point D et s’enroulant également autour de cette branche, est le complément de mes attaches.
Au moyen d’un revêtement en écorces d'arbre ou en mousse, j’arrive à dissimuler autant que possible ce petit appartement.
Si l’on se reporte à ce que j'ai dit dans le cours de cette étude, et surtout sous le paragraphe précédent, on comprendra que j’ai déjà causé quelques satisfactions à certains oiseaux et à plusieurs de mes amis.
S’il faut venir en aide à l’oiseau pour la construction de son nid, il est nécessaire, à plus forte raison, d’empêcher le dénichage, à moins qu’il ne s’agisse de quelques rares espèces considérées comme nuisibles en ce moment.
Surtout, il faut que l’ornithologie soit enseignée dans les écoles primaires et dans les collèges ; on n’arrivera à protéger efficacement les oiseaux que lorsqu’on aura fait connaître leur rôle important dans les harmonies de la nature.
N’y a-t-il pas de danger à divulguer les secrets de la nidification à une époque où l’on est si porté
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à ne pas respecter les nids? C'est une objection qui m’a été faite. Or, ce que j’ai écrit est aussi bien à la portée des gardes qu’à celle des braconniers, et d’ailleurs beaucoup de dénicheurs sont trèsinstruits en ces matières et ne se cachent pas pour enseigner ce qu’ils savent.
§ 2. — AVANTAGES QUE L’ORNITHOLOGISTE PEUT TROUVER A ÉTUDIER ET A COLLECTIONNER LES NIDS.
Les vérités que nous avons exposées et dont nous avons fait entrevoir les applications aussi nombreuses que pratiques se recommandent assez d’elles-mêmes pour que l’on soit porté aies étudier et à les connaître. L’ornithologiste a des raisons plus que tout autre de se livrer à ces études. Il y a bien des questions que je n’ai résolues qu’en procédant ainsi.
L’une d’elles, qui préoccupe d’abord l'ornithologiste, est de déterminer les espèces d’un pays." En effet, il convient surtout de savoir quelles sont les différentes industries pratiquées par les oiseaux, combien parmi eux il y a de corps d’états, combien de journées de travail ils nous donnent dans telle ou telle saison.
Les œufs indiquent la présence d’oiseaux qu’on ne voit pas ou qu’on ne distingue pas, mais certaines variété d’œufs d’espèces différentes se ressemblent tellement, que plus d’une fois des marchands en ont abusé pour vendre des œufs qui n’étaient pas des espèces par eux indiquées.
Par exemple, je possède certaines variétés d'œufs du rossignol de muraille, du traquet tarier, du
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gobe-mouches à collier et de l’accenteur mouchet, qui se ressemblent au point de ne pas être reconnus par les plus experts : à la vérité, ils viennent de nids très-différents et pour celui qui les a recueillis ils constatent, dans telle ou telle contrée, la présence de tels ou tels travailleurs.
Dans des circonstances de ce genre, il m’est arrivé de résoudre des questions bien difficiles. L’une d’elles m’a trop intéressé pour que je n’en parle pas.
Le 24 juin 1871, je reçus de Charmont, village situé dans la Marne, à trente-deux kilomètres de Saint-Dizier, une lettre dans laquelle on me disait que des faucheurs avaient mis à découvert tin nid contenant quatre œufs, très-différents de ceux qu’on trouvait ordinairement dans la plaine ; on ajoutait qu’on profitait d’un occasion pour me les envoyer et qu’on me priait de les classer.
Je reçus, en effet, les œufs le lendemain. Par la taille et les couleurs, ils ressemblaient beaucoup à ceux du busard saint-martin, et même presque complètement à des variétés que je possède de cet oiseau ; mais ils avaient été pris en plaine, dans un pré, et, à ma connaissance, le saint-martin n’a jamais niellé ailleurs que dans le bois et même dans les taillis de deux à six ans. Les explications embrouillées et inexactes de la lettre me déroutaient plus qu’elles ne m’éclairaient. J’étais donc très-embarrassé pour trouver la vérité. Alors j’écrivis de me conserver le nid, et plus tard, en le voyant, je découvris que cette ponte venait du busard montagu.
Jamais, dans ces pays que je connais très-bien,
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je n’avais remarqué cet oiseau au moment des pontes ; mais on n’avait naturellement pas chassé pendant l’invasion de 1870 ; le gibier de poil et de plume s’était multiplié, et ses éliminateurs s’étaient de suite montrés en plus grand nombre. En 1871 et 1872, on ne faisait pas un pas, dans la plaine surtout, sans rencontrer des oiseaux de proie.
J’ai su, depuis, que le 27 juin 1871, on avait également trouvé une autre ponte de montagu, à quatre kilomètres de la première.
Très-exceptionnellement donc, et à raison de la quantité anormale du gibier, ces deux familles de busards étaient venues s’établir dans les prairies de Charmont.
Au contraire, voici des œufs qui ont les mêmes proportions et des couleurs très-différentes. J’en ai de dix nuances fort distinctes ; mais ils viennent de nids en tout semblables et qui indiquent qu’il n’y a là qu’une espèce d’individus, portant le nom de pipit des arbres.
La connaissance du nid de cet oiseau est d’autant plus nécessaire qu’une variété de ses œufs ressemble à ceux du pipit des prés, et que ces deux oiseaux eux-mêmes ne présentent de différences caractéristiques que dans la courbure de l’ongle du pouce ; chez le pipit des arbres, qui perche, elle est très-arquée ; chez le pipit des prés, qui marche, elle l’est moins.
Les nids et leurs œufs ont aidé à déterminer des espèces d’oiseaux qui pendant longtemps avaient été confondues ; cela peut se présenter encore.
En 1871, j’ai montré àM. Gerbe quelques variétés
d’œufs si extraordinaires, que lui-même eut besoin de mon humble secours pour les classer. Tous les savants réunis eussent d’ailleurs été aussi embarrassés.
Par exemple , j’étalai sous ses yeux cinq œufs de chouette hulotte qui avaient les couleurs jaunâtres d’un œuf de buse : jusqu’alors on n’en a vu que de blancs.
Je n’étais certain qu’ils étaient de hulotte, que parce que j’avais très-bien distingué dans le nid et à côté les père et mère. A ce sujet le savant M. Gerbe me disait, avec beaucoup de raison, que dans certains cas ce genre de justification était nécessaire.
On le voit, l’étude des nids peut rendre plus facile la recherche de la vérité et par conséquent laisser aux savants des heures qui valent pour eux et pour nous beaucoup plus que de l’argent.
Inutile d’ajouter encore que cette étude aide singulièrement à connaître les mœurs des oiseaux et a déterminer leurs espèces et leurs genres. 11 est même des oiseaux qui ne se laissent étudier qu autour de leurs nids : tels sont, par exemple, 1 aigle jean-le-blanc et le milan royal.