UN MOT DU COUCOU GRIS
Tous les livres d’ornithologie constatent que le coucou ne construit pas de nid. Le plus souvent la femelle pond son œuf à terre, sur delà mousse, ou des herbes, elle le prend ensuite dans son bec et va le déposer dans le nid d’un oiseau. Elle en met très-rarement deux dans le même. Elle ne fait qu’une ponte par an ; mais, cette ponte étant de cinq ou six œufs (1), elle met à contribution cinq ou six nids pendant la saison du printemps.
On a remarqué que, presque toujours, le jeune coucou restait seul dans le nid, et qu’ainsi une nichée d’oiseaux lui était sacrifiée.
Ces faits, aussi extraordinaires qu’incontestables, ont mis à l’épreuve la sagacité des observateurs et des savants. Toutes les questions soulevées à ce sujet n’ont pas encore été résolues ; mais il en est résulté quelques éclaircissements importants.
Ainsi, d’après Florent Prévost, Degland et Gerbe,
le coucou serait polygame.
Il s’ensuit que, par une exception unique, dans
(1) Degland et Gerbe.
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l’ordre de nos passereaux, la femelle du coucou est polygame, qu’elle ne construit pas de nid, qu’elle ne couve pas ses œufs et qu’elle n’élève pas ses petits.
Assurément, ce ne sont pas là des titres au respect et à la bienveillance ; mais, après un plus complet examen , on voit que cette espèce n’est pas moins utile et profitable à l'homme que la plupart des autres.
Le coucou est le plus puissant éclionilleur de nos forets. Il a la propriété de rejeter par le bec, sous forme de pelottes, les poils de chenilles dont il se nourrit. Il avale en effet celles qui sont velues, aussi bien que celles qui ont la peau lisse, et même celles pour lesquelles les autres oiseaux éprouvent le plus de répugnance. Un coucou, que j’avais à la maison, mangeait des chenilles processionnaires. La clirysorée, la disparate, la limée, ne tardent pas à disparaître des cantons forestiers où cet oiseau s’est établi (1).
Comme la partie aqueuse des chenilles n’est guère nourrissante, et que le coucou est plus gros que la grive-draine et pèse 125 grammes, il en mange considérablement. Aussi j’ai trouvé, dans un coucou qu’on a tué le 7 mai 1872 , à 10 heures du matin, les restes et les tètes de 210 chenilles. D’après le calcul d’Homeyer rapporté par Brehm (2), dans un bois de pins de dix hectares, des coucous ont mangé par jour 192.000 chenilles de l’espèce nommée liparis monaclia
(1) Millet, inspecteur des forêts, Constitutionnel , 29 juin 1869.
(2) La Vie des Oiseaux illustrée, t. II, p. 175.
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en 15 jours,' ils en ont dévoré environ 2.880.000.
Il faut donc que le coucou puisse opérer facilement de continuels déplacements. Pour cela, il a reçu des ailes qui ont la forme de celles des faucons et dont la surface plane est de 479 centimètres, tandis que la surface plane de celles d’un épervier ordinaire pesant 144 grammes n'est que de 455 centimètres. Si nous remarquons encore que l'estomac des jeunes coucous ne pourrait s’accommoder de la nourriture ordinaire des vieux, on comprendra déjà que cet oiseau ait été dispensé de couver ses œufs et d’élever ses petits.
Les instincts de cette espèce sont vraiment trèsremarquables.
La femelle recherche pour sa ponte les retraites les mieux cachées. Portant son œuf dans son bec, elle le dépose au besoin dans le nid sphérique du troglodyte, dont l’ouverture n’a que 30 millimètres sur 35 millimètres.
Elle a soin, ont dit quelques auteurs, de le déposer dans les nids dont les œufs ne sont pas couvés et qui ressemblent le plus au sien, et il est à noter que les œufs du coucou ont des couleurs trèsvariées.
Pour 20 que j’ai trouvés, ces faits se sont vérifiés le plus souvent.
Ce qu’il y a d’incontesté, c’est que cet œuf est plus petit que celui de la grive draine, quoique cet oiseau soit, ainsi que nous l’avons dit, moins gros que le coucou. Il en résulte que cet œuf peut être déposé au milieu de ceux des petits insectivores sans que cela paraisse beaucoup. Jusqu'alors je n’en ai trouvé que dans les nids de rouge-gorge,
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de troglodyte, de pipit, de pouiJlot, de fauvette, de pie-grièche grise et de bruant proyer.
Le coucou, ne déposant qu’un œuf dans chaque nid, le petit auquel il donne naissance y est d’autant plus à son aise, que le plus souvent il finit par être seul, soit que pendant l’incubation la mère du coucou ait pris soin de venir enlever un ou plusieurs œufs du nid, soit que le jeune coucou ait fini lui-même par jeter dehors les œufs ou les jeunes qui le gênaient.
La mère du coucou vient, en effet, de temps en temps surveiller la nourrice qu’elle a choisie pour son petit.
Le mode si exceptionnel de la reproduction de cette espèce est donc de nature à plutôt augmenter qu’à diminuer l’admiration que nous avons pour toutes les œuvres du Créateur; car c’est surtout par les difficultés exceptionnelles que se révèle sa puissance.
En fait, la reproduction de cette espèce est aussi assurée que celle de toutes les autres , et nous avons chaque année pour purger nos forêts les plus voraces des insectivores et surtout des échenilleurs, et pour les animer, des chanteurs dont les premières notes, si connues de tout le monde et qui se font entendre dans les premiers jours d’avril, sont comme l’annonce du printemps, des grands concerts d’oiseaux et le réveil des espérances.
D’autres observations que j’ai faites au sujet du coucou ne seront peut-être pas sans intérêt pour les ornithologistes.
Deux fois sur vingt-six j’ai trouvé deux œufs de coucou dans un même nid, la première fois c’était
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dans un nid enfoui sous des herbes par un rougegorge, la seconde dans un nid de troglodyte ; mais sous le rapport des proportions, du poids, de la nuance générale et du dessin ces œufs étaient trèsdifférents. Je suis donc persuadé qu’ils provenaient de quatre mères qui ont pu se tromper à cause de 1 obscurité du lieu et je ne pense pas avec certains auteurs qu’un coucou dépose deux œufs dans le même nid.
Autre fait. La mère adoptive du jeune coucou se charge encore de son éducation après la sortie du nid. Dans une circonstance surtout j’ai eu l’occasion de le constater. Je visitais un petit bois de la Champagne crayeuse, quand j’entendis les petits cris répétés d’un jeune coucou. Je me dirigeai de suite vers lui. A peine avais-je fait quelques pas qu’une pie-grièche à poitrine rose partit en lançant une note d’appel. Aussitôt le coucou se leva et s’envola à sa suite ; tous deux se reposèrent à cent mètres de là dans un autre petit bois. A mon approche la pie-grièche s’éleva, emmenant encore le coucou. Je répétai une troisième fois cette expérience. Il était donc évident que cette pie-grièche avait conservé jusqu’alors sous sa tutelle le coucou qu’elle avait élevé. Du reste j’ai déjà trouvé un œuf de coucou dans un nid de pie-grièche grise.
Après l’exposé des faits et des principes qui caractérisent le plus la nidification, ii me semble qu’il est temps et facile de conclure.
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Conclusions.