DIAGNOSTIC
La paralysie alcoolique est-elle susceptible de guérison ? Nous avons plus haut parlé des diverses iormes cliniques qu’elle peut présenter et il est certain que le pronostic de chacune d’elles variera. Les formes à généralisation rapide qui surviennent le plus souvent chez des individus très fortement intoxiqués par l’acool, comportent un pronostic extrêmement grave, mais il est difficile de préciser la part même que la paralysie a prise dans l’évolution des accidents ultimes, car dans presque toutés les observations, la mort a été déterminée par une des complications les plus redoutables, la tuberculose : en effet on trouve fréquemment mentionnée la tuberculose pulmonaire ou généralisée; quelquefois, bien plus rarement c’est la cirrhose du foie. Cependant dans l’observation IV la paralysie seule et ses conséquences, escharre, etc., a pu être incriminée etnousavons villa maladie évoluer en trois mois et demi environ. Quand les phénomènes paralytiques se généralisent et surviennent chez un individu débilité depuis longtemps, le pronostic est donc des plus graves; Broadbent dit n'avoir jamais vu qu’une seule guérison, mais il n’est pas absolument fatal; en effet la paralysie peut s'arrêter dans sa marche, rétrocéder surtout dans les membres supé-
rieurs, pour ne conserver que le type paraplégique. Son évolution clans ces cas est essentiellement chronique ; elle dure très longtemps, non seulement des mois, mais des années, et des divers cas que nous avons observés, dans l’un (Obs. II.) la paralysie date de quatre ans et demi ; elle s’est d’abord considérablement améliorée, puis elle est restée depuis longtemps au statu quo ; dans l’Obs, III, la paralysie, d’abord si complète, que le malade ne pouvait faire un seul pas, ni se servir de ses mains, a. diminué d’intensité, mais elle n’est pas entièrement guérie, et nous sommes maintenant à la cinquième année qui suit le début de la maladie. Enfin dans le troisième cas (Obs. I.), la paralysie ne date que de seize mois environ, et nous avons pu depuis cette époque suivre pas à pas l’amélioration qui s’est produite, mais d’une façon extrêmement lente.
Beaucoup d’autres observations sont semblables aux nôtres (Fischer, Charcot, etc.).
Ainsi donc, la marche est essentiellement chronique, et il semble douteux que dans bien des cas la guérison complète, absolue puisse être toujours obtenue. La curabilité existe certainement dans les formes légères, atténuées, comme elle existe pour certains troubles •d’incoordination de la marche (Dreschefd, Krüche) mais elle se produit lentement, progressivement ; il faut compter par mois pour la guérison.
Nous avouons que les observations des médecins anglais, en particulier celles de Wilks (I) rapportées, il est vrai, en quelques mots, nous étonnent beaucoup ; il parle de malades ayant récupéré leurs mouvements, ayant retrouvé une guérison complète, après peu de temps, une fois que les boissons alcooliques eurent été entièrement supprimées, lorsque la paralysie était généralisée et que la mort du malade semblait proche. Ces faits ne concordent guère ni avec ce que nous
(1) Wilks, The Lancet, 4872.
connaissons do l'évolution dos paralysies alcooliques, ni avec ce que nous savons de leur anatomie pathologique. A la séance du douze février 1884, de la Société royale de Londres (1), cet auteur parle encore de la curabilité rapide de ces paralysies, qui, dit-il, prendraient souvent la forme clinique de la sclérose latérale amyotrophique. Nous avouons que le diagnostic posé en pareil cas par un médecin aussi remarquable que Wilks ne laisse pas que de nous étonner beaucoup.
D’une façon générale, la paralysie alcoolique porte avec elle un pronostic qui dépend surtout de l’état général de l’individu qui en est atteint; survenant chez un malade profondément intoxiqué, son pronostic est des plus graves; si l'état général est relativement satisfaisant, elle est susceptible de se localiser, de s’améliorer, quelquefois de guérir, Wsque les anciennes habitudes vicieuses auront été laissées de côté, lorsqu’ enfin le malade se sera astreint à un traitement et à une hygiène sévères.
Le diagnostic n’est pas toujours facile à établir, et les difficultés varient suivant les cas.
Lorsque la paralysie est localisée, qu’elle est peu accusée, que les troubles sensitifs jouent encore le rôle principal, le diagnostic le plus difficile à établir est certainement avec le tabes. En effet, les douleurs, parfois fulgurantes, l’absence de réflexe rotulien, enfin quelquefois les troubles dans la coordination des mouvements (ataxie alcoolique) pourraient facilement induire en erreur. Voici des symptômes qui font défaut dans la paralysie alcoolique ; paralysie oculaire, myosis, troubles vésicaux, douleurs en ceinture, etc., cependant, si l'on en croit Krüche ces phénomènes existeraient dans le « pseudotabes » alcoolique et le diagnostic
(1) Wilks. — Lancet , 1884, 16 février.
serait des plus difficiles à poser; l’embarras est moindre, quand la paralysie est bien nettement accusée.
La coïncidence de l’alcoolisme doit être ici d’une grande importance pour établir le diagnostic; quoique, on le comprend, elle ne doive pas être uniquement considérée comme moyen de diagnostic.
Nous ne parlerons que pour les citer, de la paralysie spinale aiguë de i adulte, et de la paralysie saturnine; la première se distingue de la paralysie alcoolique par le début plus rapide, presque toujours brusque, la paralysie presque complète cl’emblée, et surtout par l’absence complète de troubles de la sensibilité ; en tous cas ils sont peu accentués. Il nous paraît inutile d’insister sur le diagnostic de la seconde qui possède des caractères si tranchés qu’il sera difficile delà confondre avec la paralysie alcoolique.
Le diagnostic des paralysies toxiques, en particulier de celles qui relèvent de l’intoxication arsenicale (Scolozuboff et Gautier) (1) est parfois plus difficile, car ces troubles paralytiques et sensitifs offrent souvent une ressemblance assez grande avec ceux des paralysies éthyliques ; les conditions spéciales dans lesquelles elles se sont développées, l’absence de troubles cérébraux manifestes, l’hyperesthésie et l’hyperalgésie généralement moins accusées, seront des signes qui permettront de les reconnaître. Ces faits sont du reste très rares en France.
Quant à la paralysie ascendante aiguë, la maladie décrite par Landry, si mal connue encore aujourd'hui, elle se distingue de la paralysie alcoolique, d’abord par la rapidité généralement plus grande de sôn évolution, la paralysie plus généralisée, et enfin l’absence presque totale de toute espèce de troubles de la sensibilité.
fl) Scolozuboff et Gautier, Arch. de Physiol., norm. et path. 1875, p. 653. — Scolozuboff, Arch. de Physiol. 1884. •