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CHAPITRE IV

ÉTIOLOGIE

Les causes de la paralysie alcoolique, ne nous arrêteront pas longtemps; intimement liée à l’intoxication alcoolique longtemps prolongée, nous retrouvons chez tous les malades les symptômes les plus nets de cet empoisonnement chronique; aussi, toutes les fois qu’on se trouvera en présence d’une paralysie présentant les caractères que nous avons essayé d’esquisser, faudra-t-il chercher par l’interrogatoire du malade à préciser la nature et l’étiologie de sa paralysie. L’alcoolisme chronique présente généralement des symptômes si caractéristiques; que par leur ensemble même on doit, en l’absence d’aveux de la part du patient, arriver au diagnostic avec autant de sûreté qu’on pose le diagnostic de paralysie saturnine, chez un individu présentant tous les signes de cette intoxication.

En effet, les aveux des malades, s’ils sont souvent complets, font parfois entièrement défaut; les dénégations formelles se retrouvent particulièrement chez la femme; l’une de nos malades a prétendu pendant très longtemps avoir été toujours cl’une sobriété parfaite, lorsque son mari nous racontait les nombreux excès alcooliques auxquels elle se livrait depuis plusieurs années. Si parfois les dénégations sont voulues, elles sont, dans quelques cas, empreintes d’un cachet de sincérité, et les malades que Ton interroge au sujet de leurs habitudes, se révoltent aux questions qu’on

leur pose, s’indignent ou veulent quitter l’hôpital; ou bien, si ce sont des femmes, elles se mettent à pleurer, disant qu’on les déconsidère, qu’on se méprend sur leur compte, qu’elles sont honnêtes femmes., etc. Il faut être prévenu que pareil fait se présente souvent et qu’au premier abord on réserve parfois son diagnostic, lors même que tous les symptômes qu’elles accusent devraient sûrement y conduire. Ce n’est que plus tard, d’après les renseignements fournis par les personnes qui entourent les malades dans la vie de chaque jour, que l’on arrive alors à se convaincre. Il faut donc pouvoir se passer de ces aveux confirmatifs par l’examen attentif des symptômes présentés par les malades, peut-être même ces vives dénégations, ces révoltes intérieures contre la supposition, qu’elles puissent être entachées d’alcoolisme, sont-elles un symptôme à ajouter aux autres. — D’un autre côté, comme l’a fait remarquer M. Charcot, dans sa leçon, souvent ies malades sont inconscientes; elles ont perdu la mémoire, et en niant leurs habitudes alcooliques, elles sont conséquentes avec elles-mêmes.

On a beaucoup parlé d’une prédominance particulière des femmes pour les paralysies alcooliques. C’est Wilks, en effet, qui a attiré l’attention sur ce fait, et tous les auteurs anglais, après lui, en ont montré l’exactitude.

A propos delà discussion qui eut lieu au sujet du cas de Myrtle, au Congrès de l’Association médicale anglaise de 1882, les médecins qui prirent la parole, reconnurent, en effet, la fréquence de ces paralysies chez la femme et la rareté chez elle du delirium tremens, beaucoup plus fréquent chez l’homme. En 1884, à la Société royale de médecine de Londres, Broadbent lit la même observation et supposa qu’il fallait attribuer, dans la production de ces phénomènes, une certaine importance à l’état sédentaire de la femme. Les cas auxquels font allusion Blizzard et Barlow, dans la même séance, sont également relatifs à des femmes.

En feuilletant les diverses observations anglaises relatives à ce sujet, nous avons vu, en effet, qu’il y avait une prédominance marquée pour le sexe faible; chose particulière, parmi les sujets de ces dernières observations, beaucoup appartenaient à une classe assez élevée de la population ; c’étaient des ladies, des miss, etc.; enfin, beaucoup étaient des veuves qui cherchaient peut-être dans l’alcool, la consolation et l’oubli de leurs malheurs.

Il est très possible qu’en Angleterre la femme soit plus souvent atteinte que l’homme, mais nous ne sommes point convaincu de cette prédominance presque exclusive du sexe féminin. Sur 55 observations que nous avons pu recueillir complètes ou qui se composaient uniquement de quelques lignes, et qui constituent, croyons-nous, les seules publiées jusqu’à présent, il y avait 37 femmes et 18 hommes.

En Allemagne, les huit observations publiées étaient toutes relatives à des hommes. Notons, enfin, que dans le livre de Magnus Hüss, les accidents paralytiques surviennent presque toujours chez des hommes.

Il est probable que ces différences dans les sexes tiennent au genre de vie spécial, variable sous chaque climat et dans chaque pays,

Telle ou telle variété d’alcool détermine-t-elle de préférence ces lésions nerveuses périphériques? La question est difficile a résoudre, car on ne peut que difficilement trouver la solution de ce fait dans l’observation clinique, et, d’autre part, 1 expérimentation ne donnerait probablement aucun résultat. On connaît, en effet, la grande difficulté qu’on éprouve a déterminer chez les animaux des symptômes d alcoolisme chronique; d’autre part, il est bien probable que le système nerveux des animaux ne réagit pas, comme celui de 1 homme, constamment surmené de toutes façons et d autant plus par 1 individu alcoolisé q îi commet souvent en même temps des excès de tout genre, etc.

Cependant, d’une façon générale, on peut dire que la plupart des malades dont nous avons vu l’histoire n’étaient pas des buveurs de vin; c’étaient des buveurs de liqueurs, vulnéraire, amer-picon, bitter, absinthe, eau de mélisse, etc ; beaucoup, dont l’observation est rapportée par les auteurs Anglais, buvaient habituellement du porto, du gin, du brandy, etc.

Wilks fait jouer un rôle important aux huiles essentielles contenues dans les liqueurs et lVl. Lancereaux partage le même avis.

Nous pensons cependant que l’alcool, et surtout l’alcool de mauvaise qualité, alcool méthylique et amylique dont la puissance toxique a bien été établie par MM. Audige et Dujardin-Beaumetz et qui, comme on le sait, constituent souvent la base des liqueurs à bon marché, doivent vraisemblablement jouer un rôle plus important encore.

Les essences et huiles essentielles sont de nature et de propriétés probablement si différentes, qu’il semble difficile qu'elles puissent produire des lésions et des troubles identiques. Enfin, deux observations de M. Lancereaux prouvent le fait d’une façon bien évidente; il s’agit de deux femmes qui s’alcoolisèrent dans les mêmes conditions ; l’une, tenait à Paris un magasin de vernis dans lequel se trouvaient un grand nombre de vases renfermant des alcools de bois; cette femme passait sa journée dans la boutique et couchait la nuit dans une petite chambre séparée du magasin par une mince cloison percée d’un vide à la partie supérieure ; dans tout le magasin on respirait de fortes odeurs d’alcool amylique. Elle fut atteinte d’une paralysie alcoolique, avec hyperesthésie, insomnie, cauchemars, etc., mais la malade niait toutes espèces d’habitudes d’ivrognerie; c’est plus tard seulement, qu’un examen attentif du local où elle habitait, permit de se rendre compte de l’étiologie.

La seconde malade avait épousé un marchand de vernis,

et lorsqu'elle fut prise des accidents paralytiques, elle habitait depuis six ans dans un magasin rempli de vernis et de bocaux, contenant de l’alcool amylique.

Ges deux faits sont très concluants et nous montrent 1 action particulièrement nocive de l’alcool amylique ; d’un autre côté, ils nous font voir que lorsque les dénégations de la malade et de son entourage sont absolues, il ne faut pas pour cela repousser le diagnostic étiologique, mais chercher quelles seraient les conditions qui, à part l’absorption intestinale, pourraient donner lieu à une intoxication alcoolique chronique.

Rappelons en términant, que non seulement l’alcool, mais des substances plus toxiques encore, à part Te plomb, l’arsenic, l’oxyde de carbone, le sulfure de carbone, etc., donnent lieu à des accidents rappelant, en beaucoup de points, la paralysie alcoolique.

Tous ces faits ont été analysés et comparés entre eux dans les leçons faites par M. Lancereaux à la Pitié en 1880 et publiées dans la Gazette hebdomadaire de 1881.

Nous trouvons encore une analogie frappante, au point de vue symptomatique, entre les paralysies alcooliques et bien des cas rapportés sous le nom de névrites multiples ; si comme nous l’avons dit, quelques-uns doivent se rapporter, sans aucun doute, à l’alcoolisme, un grand nombre encore n’ont, qu’une étiologie obscure. Enfin, une maladie connue dans le Japon, sous le nom de « Kakke » et qui n’est probablement que le béribéri, présente des ressemblances assez frappantes. Elle a été surtout étudiée par Scheube (1). Les symptômes ont une marche beaucoup plus rapide, puis ils sont beaucoup plus généralisés et se compliquent fréquemment de lésions viscérales multiples, endocardite, pleurésie, etc., etc. Mais le fait que nous voulons seulement retenir,

(1) Scheube, Deutsche, Ardu f. Klin, meil., Baud XXXI, Heft 1 et 2.

c’est qu’un des principaux symptômes est constitué par une paralysie des muscles, allant de la simple faiblesse à la paralysie totale, qu’elle s’accompagne d’hyperalgésie, liée souvent à l’anesthésie, enfin de troubles vaso-moteurs, surtout d’œdème.

L’analogie nous paraît assez grande, on la saisira mieux encore en lisant un récent travail de Baeltz (1), ;le Tokio, démontrant qu’il s’agit d’une névrite multiple généralisée, une « pannévrite endémique », ne respectant pas plus les nerfs crâniens que les nerfs périphériques. Si ces faits sont exacts, on devrait donc admettre que certains agents infectieux, de même que certaines substances toxiques, se localisent de préférence sur les nerfs, en respectant les centres nerveux.

(1) Baeltz, Uber das Verhâllniss der mulliplen peripherischen neuritis zur Béribéri, Panneuritis endetnica, Zeils f. Klin, med., Band IV, p. 616.

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