OBSERVATIONS
Nous ne relaierons ici que des observations personnelles ou inédites, ou les observations étrangères récentes, qui n’ont pas été publiées en France. Nous renverrons pour les autres à l’index bibliographique et aux leçons de M. Lancereaux publiées dans la Gazette hebdomadaire de 1881.
OBSERVATION I (Personnelle).
Intoxication alcoolique ; Paralysie des membres inférieurs et supérieurs ;
Hyperalgésie; Abolition du réflexe tendineux ; Troubles trophiques ; Amélioration dans la motilité des membres supérieurs.
La nommée S... Antoinette, âgée de 37 ans, institutrice, est entrée le 22 janvier 1884, dans le service de M. Lancereaux, à l’hôpital de la Pilié.
Voici les renseignements qu’elle nous a donnés à son entrée à l’hôpital : Son père est mort à l’âge de 51 ans; il était inspecteur des eaux et forêts et faisait, dit-elle, d’assez nombreux excès alcooliques.
Sa mère est morte à l’époque de la ménopause.
Dans sa famille, ils ont été cinq enfants ; deux vivent encore et habitent Strasbourg; un autre est mort pendant la guerre de 1870, sur le champ de bataille.
En 1865, la malade a fait, à cette époque, un voyage en Amérique, comme institutrice dans une famille, puis, après trois mois d’absence, elle est rentrée à Strasbourg où elle resta jusqu’en 1870; à cette époque, elle est rentrée à Paris, et, jusqu’en 1873, elle a constamment habité dans la môme famille, où elle donnait des leçons d’allemand. En 1873, elle s’est mariée. Depuis cette époque, elle a continué à donner des leçons dans plusieurs maisons, où elle était, parait-il, très estimée.
C’est depuis son mariage, 10 ans environ, que la malade se plaint d’avoir fréquemment le matin des vomissements aqueux, des pituites, en sortant du lit, c’est depuis cette, époque également qu’elle rêve fréquemment la nuit;
elle aperçoit dans ses rêves des fantômes, des chauve-souris, des tableaux effrayants, etc.; elle tombe dans le feu, ou dans des précipices, et s’éveille souvent en sursaut, couverte de sueurs. 11 lui est aussi arrivé à plusieurs reprises de se lever brusquement la nuit, tout endormie, et d’aller à la fenêtre, comme pour fuir quelqu’un qui l’aurait poursuivie. Elle avait chez elle un lapin apprivoisé, et depuis deux ans, il lui est souvent arrivé à quatre ou cinq reprises dans la même nuit de voir distinctement ce lapin sur le lit, qui lui mordait les jambes, quoique cependant elle fut éveillée.
Ces renseignements nous sont fournis par le mari et confirmés par sa femme, devant qui les questions sont posées.
Elle prétend ne boire plus qu’elle ne devrait le faire que depuis deux ans seulement, mais son mari nous raconte qu’il lui connaît ce défaut depuis les premiers temps de son mariage, depuis dix ans environ ; souvent, dit-il, l’a vue en état d’ivresse manifeste et il ne savait pas toujours de quelle façon elle s’enivrait. Sous ce rapport, il est presque impossible d’obtenir un aveu de là malade; elle reconnaît cependant que depuis trois ans elle boit tous les matins, pour combattre ses pituites, un quart de verre ordinaire de ■ vulnéraire, » et, de temps à autre, du bitter associé au curaçao.
Depuis deux ans environ, elle ressent parfois de vives douleurs dans les membres inférieurs qui sont devenues beaucoup plus intenses depuis quelque temps ; ces douleurs s’accompagnent de picotements, d’élancements, de crampes douloureuses dans les jambes et dans les mollets en particulier.
Enfin, dans le courant d’octobre 1883, la malade a commencé à ressentir une faiblesse particulière dans les membres inférieurs qui a été en augmentant et qui est devenue si considérable que la marche est tout à fait impossible. Conduite d’abord à l’hospice Dubois, elle a été transportée chez M. Lancereaux, à la Pitié, le 23 janvier 1884.
État actuel. — La malade est dans le décubitus dorsal, ne peut ni se lever, ni se tenir assise dans son lit; lorsqu’on la soutient sous les bras, elle traîne les pieds au niveau de leurs pointes et dit ne pas sentir le sol; il lui semble qu’elle ne pourrait dire si elle marche sur de la terre, de la pierre, du bois ou du carrelage; on croirait, dit-elle, qu’il y ait, entre la plante du pied et le sol, un coussin d’ouate interposé.
Placée dans le décubitus dorsal, la malade soulève avec peine les membres inférieurs au-dessus du plan du lit; les mouvements d’abduction, d’adduction des cuisses sont plus accusés et se font avec plus de force. C’est avec la plus grande difficulté que la malade s’assied sans aide sur son lit. Mais ce qui est le plus caractéristique, c’est l’attitude particulière des jambes et des pieds. Ceux-ci sont étendus sur la jambe, légèrement relevés par leur bord interne, présentant ainsi la face plantaire légèrement dirigée en dedans.
Les orteils sont fléchis sur la plante du pied, particulièrement leurs deux dernières phalanges, la première restant légèrement étendue sur les métatarsiens correspondants; quant au gros orteil, il est entièrement inerte, et tombe vers la face plantaire, plus bas encore que les autres orteils, mais il
n’est pas fléchi au niveau des articulations des phalanges entre elles; il reste complètement étendu.
L’attitude des deux pieds est entièrement semblable, absolument symétrique.
Les deux pieds ne peuvent être relevés qu’avec difficulté sur la jambe, tandis que les mouvements volontaires sont entièrement abolis; cette raideur particulière, dans les articulations tibio-tarsiennes, semble tenir à quelques adhérences intra ou périarticulaires, car il n’existe pas de contracture dans les muscles du mollet.
Tous les muscles de la jambe, aussi bien ceux de la région antérieure, externe, que postérieure, sont considérablement atrophiés.
Il en est de même du triceps qui est considérablement diminué de volume, d’une façon plus accusée que les muscles postérieurs de la cuisse; cependant les mouvements d’extension de la jambe ne sont pas entièrement perdus.
Du côté des membres supérieurs, l’extension delà main sur le bras est considérablement diminuée en force; elle n’est cependant pas entièrement, abolie; la llexion est incomplète également, surtoutdans le membre supérieur gauche; la malade éprouve une grande peine à faire le » poing » ; la flexion des doigts est incomplète, surtout pou" l’index.
Ces troubles paralytiques sont assez accusés toutefois pour lui interdire tout travail manuel; c’est avec difficulté qu’elle parvient à manger avec ses mains.
Dans les bras et les épaules il n’existe pas de troubles paralytiques, même peu accusés.
Pas de tremblement bien appréciable ; il n’apparaît que si l’on fait étendre le bras à la malade pendant quelques instants.
Sensibilité. - A part les troubles subjectifs, douleurs lancinantes, fourmillements, etc., nous constatons les particularités suivantes :
La sensibilité du tact est diminuée du côté des membres inférieurs, surtout aux jambes; à ce niveau, les sensations diverses produites par la tête d’une épingle, le bout du doigt, etc., sont perçus d’une façon à peu près semblable; il en est de même aux avant-bras. Dans ces diverses régions, cette diminution de la sensibilité du tact est surtout sensible à la face externe des jambes, à la face interne des cuisses, à la face postérieure des avant-bras. A côté de ce phénomène, il faut noter une hyperalgésie extrême des membres supérieurs et inférieurs, s’accusant au plus haut haut degré à la face plantaire, où le moindre chatouillement donne lieu à des réflexes très étendus et à des douleurs très intenses.
Douleur à la pression de la colonne vertébrale au niveau de la masse sacrée et lombaire. Sensibilité thermique conservée, peut-être un peu exagérée. Réflexe rotulien entièrement aboli. Sens de notion et de position intact.
Du côté des organes des sens, il n’y a rien à noter; vue, ouïe, etc., absolument intactes.
Pas d’œdème des parties déclives, mais il faut signaler au niveau des orteils
un épaississement très notable de l’épiderme, qui se desquame sous forme de lamelles épidermiques blanchâtres; les ongles sont allongés, recourbés, striés transversalement.
Rien dans les fonctions des organes digestifs; appétit conservé; les sphincters sont intacts.
Au courant faradique. les muscles : extenseur propre du gros orteil, extenseur commun ne réagissent plus. .
Le jambier antérieur réagit à un courant de moyenne intensité.
Les muscles de la région postérieure de la jambe ne réagissent pas, môme à un courant maximum (machine Chardin, des hôpitaux); les péroniers réagissent mais avec un courant assez intense.
Les contractions du triceps sont insensibles au courant maximum.
Au niveau des membres supérieurs, les réactions sont moins accusées; ce sont surtout les extenseurs des doigts, puis les fléchisseurs qui réagissent le moins.
Courants galvaniques (exploration faite en janvier 1885) :
Au pôle négatif , nous obtenons, avec 18 éléments et un courant de 11 milliampères une contraction à la fermeture, pour le jambier antérieur, rien l’ouverture.
Pour l’extenseur propre, contraction à la fermeture, avec 34 éléments, 40 milliampères.
Pour l’extenseur commun, réactions analogues.
Au pôle positif, avec 28 éléments, 18 milliampères, nous obtenons une contraction à la fermeture. Pour l’extenseur commun et l’extenseur propre, contraction légère à l’ouverture du courant.
Ici donc K F Z < An F Z pour les muscles extenseurs.
La réaction est la même pour les muscles du mollet.
Cette exploration est, du reste, rendue très difficile par les douleurs qu’éprouve la Inalade à la suite d’applications de courants assez forts pour obtenir une réaction musculaire.
Du côté des membres supérieurs, contraction entre 8 et 10 milliampères, avec K F Z.
Diagnostic. — Paralysie d’origine alcoolique; troubles de la sensibilité troubles trophiques.
Traitement. — Potion avec extrait thébaïque, 0,15 centigr.
24 janvier. - Pas de sommeil cette nuit, mais les rêves ont été moins effrayants.
25. — Crampes et fourmillements persistent dans les membres inférieurs.
28. — Potion avec 0,18 centigr. extrait thébaïque. Les rêves et les douleurs nocturnes sont moins accusés qu’au début.
L’état général est du reste excellent.
\ février. — Cessation de l’extrait thébaïque.