PROPHYLAXIE ET TRAITEMENT DU CHOLÉRA
1° Précautions à prendre dans un port de mer ou dans une localité saine.
L’arrivée des navires provenant d’un lieu suspect doit être rigoureusement surveillée. Les quarantaines sont inutiles et vexatoires, puisque les germes du choléra peuvent rester longtemps inoffensifs dans la cale du navire. Les passagers peuvent donc être admis à la libre pratique. L’administration
E. DOYEN
des ports surveillera la désinfection des marchandises et de la cale du vaisseau. Pour ce qui est des précautions à prendre contre les personnes, elles sont du ressort de la surveillance médicale. Tout médecin appelé à soigner un premier cas de choléra devra veiller à la désinfection de toutes les matières contaminées. Jamais les selles ne seront jetées dans une fosse commune avant d’être désinfectées avec soin. Toutes les personnes qui approcheront un cholérique devront être d’une propreté minutieuse et se désinfecter tout particulièrement les mains.
Le meilleur agent de désinfection est le bichlorure de mercure, qui, à la dose de 1/100,000, empêche déjà le développement du bacille-virgule.
Nous conseillons pour les mains l’emploi d’une solution à 1/5,000. Le sublimé à cette dose n’est plus irritant et peut même servir, surtout à la dose de 1/10,000, en temps de choléra, aux ablutions de la face.
La désinfection des selles sera parfaite par l’addition d’une quantité égale d’une solution de sublimé à 1/1,000.
Les linges et les objets souillés seront désinfectés sûrement par le séjour: soit dans une étuve sèche, jusqu’à dessiccation , soit dans une solution de sublimé à 1/5,000 pendant une heure environ, ou bien dans l’eau bouillante, jusqu’à ce qu’ils en soient parfaitement imbibés.
2° Précautions à prendre en temps d'épidémie.
Pendant les épidémies, on se préservera presque à coup sûr en usant avec rigueur des soins de propreté et en surveillant la préparation des aliments.
Le linge blanchi en commun peut avoir été souillé par des effets contaminés. Et chacun sait combien les chiffonniers et lesblanchisseuses payent un large tribut aux épidémies de choléra. On se préservera de ce danger en ne l’employant qu’après s’être assuré qu’il est bien sec.
Le pain devra être conservé à l’abri de tout contage. L’eau des fontaines publiques ne servira, soit à la boisson, soit aux usages culinaires, que convenablement bouillie. Un liltre po-
reux infecté pourrait contaminer à nouveau l’eau purifiée par l’ébullition.
Les aliments choisis seront ceux qui subissent pendant la cuisson une température voisine de 100°. On s’abstiendra de fruits, à moins qu’on en connaisse la provenance.
Toutefois, pour la viande et les fruits, le bacille-virgule ne peut guère exister qu’à leur surface : la viande rôtie et les fruits lavés à grande eau, puis pelés avec soin, n’offrent donc pas grand danger d’infection.
Il n’est pas besoin d’ajouter qu’il faut éviter avec soin les troubles gastriques, user au besoin de boissons acides (limonades contenant 2 à 3 grammes pour 1,000 d’acide chlorhydrique pur) et ne pas faire abus des boissons alcooliques.
Il n’est pas vrai que l’abus du rhum préserve du choléra ; et maints individus, durant la récente épidémie, notamment des ouvriers italiens de Marseille et Toulon, furent frappés d’une attaque foudroyante après s’être enivrés à la suite d’un repas copieux composé de fruits ou d’aliments crus. Le café, le thé, l’alcool à faible dose, sont plutôt des excitants salutaires.
Les expériences faites sur l’acide sulfureux ne l’ont pas affirmé comme un désinfectant d’une grande énergie. Toutefois, l’acide sulfureux a donné de bons résultats dans la désinfection des appartements contaminés. Le chlore est excellent, mais la production du chlore est moins aisée que celle de l’acide sulfureux. Nous n’avons pas besoin d’ajouter qu’à l’exemple des linges la literie, et le parquet de la chambre où a succombé un cholérique seront avantageusement désinfectés par la solution de sublimé. Les cadavres eux-mêmes devront être ensevelis dans une couche de sciure de bois humectée d’une solution de sublimé à 1/1,000.
Nous sommes convaincu de l’efficacité de ces mesures, et l’on obtiendrait certainement, par leur emploi méthodique contre le choléra et les autres maladies infectieuses, notamment contre la fièvre typhoïde, d’excellents résultats.
3° Traitement du choléra.
Nous n’avons que peu de chose à dire de la thérapeutique
E. DOYEN
du choléra. Toute diarrhée est suspecte en temps d’épidémie et doit être combattue sans retard1. La prophylaxie, dans le choléra comme dans toutes les maladies infectieuses, est seule rationnelle. L’invasion de l’économie entière par les bactéries, et même, à leur défaut, par un poison spécial, élaboré par le bacille-virgule, ne permet guère de trouver contre le choléra un remède spécifique. La guérison des cas confirmés ne pourra qu’être favorisée par la médication stimulante. Il est particulièrement utile de réchauffer les malades en algidité.
La période de réaction doit être surveillée avec soin, et nous croyons qu’avec une thérapeutique bien entendue, c’est surtout et presque exclusivement pendant cette période, si souvent fatale, du choléra, que les médecins peuvent obtenir de réels effets curatifs.
4° Vaccination préventive.
Jusqu’ici les seules maladies infectieuses susceptibles d’être prévenues par une vaccination sont celles contre lesquelles une première attaque bénigne confère presque à coup sûr l’immunité. Le choléra peut, au contraire, frapper plusieurs fois le même sujet. Nous croyons cependant qu’on pourrait tenter la vaccination préventive des maladies infectieuses, non pas par l’inoculation de leurs germes atténués, mais simplement par l’injection d’une certaine dose non mortelle du poison élaboré par ces germes. Nous ferons d’ici peu une série de recherches dans cette voie. Les prétentions du Dr Ferran semblent jusqu’alors bien téméraires. M. Ferran, après s’être contredit plusieurs fois sur la morphologie du bacille-virgule, après avoir affirmé que l’injection sous-cutanée d’une culture pure au cobaye ou à l’homme détermine une attaque de choléra véritable, avec présence du bacille-virgule dans les selles, vient de déclarer devant l’Académie des
* Les opiace's sont excellents contre le choléra. Nos expérionces comparatives sur l'action de l’opium et de l’alcool ont bien démontré que l’opium n’exerce sur l’organisme aucune action défavorable.
Nous nous réservons d’étudier prochainement la thérapeutique du choléra expérimental.
sciences 1 que jamais les selles de ses inoculés ne contiennent ce même bacille-virgule. Ces contradictions sont indignes de l’auteur d’une si grande découverte. Et le Dr Ferran ferait bien, avant de revendiquer avec tant d’ardeur des récompenses pécuniaires, d’arrêter l’extension du choléra en Espagne, où le nombre des morts (34,000 jusqu’à ce jour) atteint et surpasse môme tout ce qu’on avait vu dans les plus terribles épidémies.