VI. — Évolution et formes cliniques de la Paralysie
Comme nous l’avons dit au début de ce chapitre, 1 évolution de la paralysie varie beaucoup; tantôt les accidents sont si peu accusés qu’ils méritent à peine le nom de paralysie ; tantôt ils se localisent et évoluent lentement et constituent la forme la plus fréquente des paralysies alcooliques; tantôt au contraire l’on a sous les yeux une maladie qui évolue rapidement, en quelques semaines ou en quelques mois, et qui emprunte bien plutôt le masque d'une véritable myélite que d’une paralysie périphérique.
I" Un certain nombre de faits nous montrent la paralysie extrêmement peu accusée; c’est plutôt une parésie. Elle s’accompagne de désordres de la sensibilité, particulièrement de douleurs; enfin elle se localise surtout dans les extrémités inférieures, principalement dans les muscles de la région antérieure de la jambe, mais s’accompagne aussi de faiblesse dans la musculature des membres supérieurs. Cette forme avait été décrite surtout par Magnus Hüss ; elle est essentiellement susceptible de guérison, mais est sujette à récidives, lorsque les habitudes alcooliques, discontinuées pendant la durée du traitement, sont reprises au moment de la guérison.
11 semble que ce devrait être la forme la plus fréquente, au contraire d’après ce que nous avons vu et lu, elle est relativement rare; peut-être cela tient-il à ce que les malades ne sont pas toujours bien examinés sous ce rapport là et qu’on laisse passer souvent inaperçus des cas semblables. Si elle guérit le plus habituellement et n’est qu’un accident passager, elle n’est souvent aussi que le prologue d’une forme plus accusée, plus grave. La malade qui fait le sujet de 1 observation IV accusait avoir éprouvé à deux reprises
différentes, deux ans avant le début des accidents qui l'amenèrent à l’hôpital, des parésies passagères de quelques semaines de durée dans les extrémités inférieures.
2° La seconde forme se caractérise par une série de prodromes divers, douleurs vives dans les membres inférieurs, sensations de brûlures, de picotements, etc., accompagnés d’hyperesthésie et d’hyperalgésie des téguments ; puis les membres inférieurs perdent leur force, présentent parfois une certaine incoordination motrice (ataxie alcoolique), puis ils se paralysent progressivement. La paralysie, comme nous l’avons vu, atteint les muscles de la jambe, surtout la région antérieure en laissant souvent le jambier antérieur presque intact, puis le triceps, les muscles du mollet. La paralysie est toujours moins accusée aux membres supérieurs ; elle porte sur les extenseurs, il est vrai, mais est loin de respecter les fléchisseurs qui sont atteints à leur tour. Enfin, la paralysie s’accompagne d’atrophie musculaire. Les troubles sensitifs sont essentiellement caractérisés, dans cette forme, par une hyperesthésie, à laquelle vient se joindre parfois une diminution de la sensibilité du tact, ou quelquefois une légère analgésie. Ajoutons que le réflexe rotulien est toujours aboli.
La marche de cette paralysie est essentiellement chronique. Elle évolue lentement, dure des mois, des années, et, fait essentiel, elle est susceptible de guérison; les laits sont trop nombreux aujourd’hui pour qu’on puisse mettre en doute sa curabilité. Notre malade (Übs. I) est atteinte depuis seize mois, mais elle a récupéré les mouvements des membres supérieurs; elle a gagné en étendue et en lorce dans ceux des membres inférieurs.
M. Lancereaux, dans une leçon Clinique inédite, laite au mois de mai 1884 à l’hôpital de la Pitié, insistait sur cette forme spéciale de paralysie alcoolique chronique, mais curable. M. Charcot, dans une leçon publiée dans la Gazette
des Hôpitaux (1), signalait également deux cas de guérison qu’il avait pu observer.
Nous devons dire cependant que nous ne sommes pas entièrement édifiés encore sur la curabilité absolue de certains cas. Ainsi une malade qui est dans le service de M. Lancereaux à la Pitié depuis trois ans bientôt, après une diminution de l’intensité des symptômes qu’elle présentait, ne semble guère s’améliorer ; l’état reste entièrement stationnaire.
3° La troisième forme de paralysies alcooliques est la forme rapide; en quelques mois elles évoluent et sont toujours d un pronostic fatal ;
Broadbenl (2) a signalé un cas ayant duré 4 semaines environ et s’étant terminé avec paralysie du diaphragme ; nous avons parlé plus haut de ce cas intéressant, dont 1 histoire est relatée à la suite de nos observations.
En général, après une période prodromique plus ou moins longue, la paralysie débute par les extrémités inférieures qui sunt rapidement atteintes, puis les membres supérieurs se prennent à leur tour, quelquefois simultanément. Constamment, il existe de l’œdème plus ou moins accusé au niveau du dos du pied et de la main, remontant plus ou moins haut sur les membres; les douleurs sont vives au début, mais l'hyperesthésie ne tarde pas à faire place à une paralysie complète de la sensibilité. Le réflexe rotulien est toujours absent, les réflexes cutanés sont à ce moment entièrement abolis. Toutefois le tronc, la face, les sphincters sont généralement respectés au début, mais ceux-ci à une périodeultime se paralysent à leur tour. L’état général ne tarde pas à décliner rapidement, la langue se sèche, se couvre de plaques de muguet et il survient souvent des diarrhées incoercibles, des vomissements, des escharres étendues au
fl) Charcot, Uaz. des Hôpitaux, Paralysie alcoolique, Lee. recueill., par Cilles de la Tourette, 28 août 1884.
(lj Broadbent, Loc. cil.
niveau du sacrum ou des lesses ; la mort survient de six semaines à trois mois après le début des accidents.
Il est ditficile de dire si l’évolution de la paralysie s’accompagne ou non de lièvre; dans plusieurs cas l’observation n’a pas été faite, dans la plupart des autres il survenait des complications, escharre, tuberculose pulmonaire, etc., qui ôtaient au symptôme fébrile toute valeur séméiologique. — C’est donc une question à étudier de nouveau.
Tels sont en quelques mots les trois formes que nous décrirons aux paralysies alcooliques.
1° Forme passagère (Parésie).
2° Forme chronique.
3° Forme aiguë.
L’évolution des paralysies alcooliques est le plus souvent traversée par des complications intercurrentes qui prennent rapidement une allure grave dans un organisme débilité depuis longtemps, ou bien la paralysie peut survenir à titre d’accident secondaire chez un individu atteint d’autre part d’une affection consécutive à l’alcoolisme chronique. C’est ainsi que M. Lancereaux (1), Dreschfeld (2), ont signalé des cas de paralysie alcoolique chez des individus atteints de cirrhose du foie.
Il y a quelques jours encore AI. Lancereaux avait l’occasion d’observer en ville une domestique atteinte de sclérose hépatique alcoolique, qui fut prise de douleurs intenses dans les membres inférieurs; ceux-ci se paralysèrent assez rapidement, et la mort survint vraisemblablement déterminée par des accidents hépatiques.
D’autre part, pendant le cours d’une paralysie alcoolique, il peut survenir, et le cas est fréquent, des complications diverses ; inllammations du poumon, boncho-pneumonie, etc.,
(1) Lancereaux, Gaz. Hebdomadaire, 1865,
(2) Dreschfeld, Brain, 1884.
d’une gravité considérable. Mais dans beaucoup de cas, les accidents ultimes sont déterminés par le développement d’une phtisie pulmonaire. On sait, en effet, que les alcooliques succombent, bien plus que d’autres, à ces accidents.
Il faut en ou tre faire une part, croyons-nous, au genre de vie du malade, qui, confiné le plus souvent dans son lit, enfermé dans une chambre mal aérée ou dans une salle d’hôpital, est certainement dans les meilleures conditions pour donner prise à la tuberculose.
Ne voyons-nous pas également beaucoup de personnes atteintes d’affections nerveuses, atrophie musculaire, etc., succomber à des accidents semblables ?
Si le plus habituellement la tuberculose se localise sur le poumon, elle peut dans certains cas également atteindre la vessie, les reins, etc., ainsi que Dresehfeld en rapporte un très bel exemple (1).
Enfin, les accidents ultimes peuvent être quelquefois uniquement tributaires de la paralysie. Il se forme des escharres étendues qui donnent lieu à des phénomènes d'infection putride ; la langue se sèche, se recouvre de plaques de muguet, les sphincters se paralysent à leur tour, et les malades succombent dans l’adynamie la plus profonde.
Nous avons noté également, chez quelques malades, f existence de diarrhées incoercibles, qui les épuisent, et qui surviennent ordinairement à une période ultime de la maladie; rien cependant, à l’autopsie, si ce n’est un peu de rougeur de la muqueuse intestinale, ne venait rendre compte de la cause de cet accident. Leudet (2) fait également la même observation chez beaucoup d’alcooliques. Faut-il voir dans ces cas une cause nerveuse à cette diarrhée rebelle ? Le lait est possible, mais nous ne faisons qu’émettre celte simple hypothèse.
(1) Dresehfeld, loc. cil.
(1) Leudet, loc. cil.