‹ Étude sur les poésies lyriques de GoetheChapitre 1 sur 224 · EMILE · texte numérisé non relu

EMILE

ETUDE

SUR LES

On a publié depuis quelques années de nombreuses études sur la littérature allemande; il n'est pas un grand poète ou un grand prosateur parmi les écrivains classiques qui n'ait rencontré son biographe savant et autorisé*. Ce serait une tâche inutile de tenter de refaire des travaux bien faits. Nous avons pensé qu'après toutes ces études qui embrassent la vie, le caractère, l'œuvre tout entière d'un poète, le moment était

1. Voir notamment les ouvrages suivants: A. Mézières, W. Gœihe,les œuvres expliquées par la vie; Bossert. Gosthe, ses précurseurs et ses contemporains ; Gœthe et Schiller; Hallbebg, Wieland; Crouslé, Lessing et le goût français en Allemagne; Joret, Ilerder et la renaissance littéraire en Allemagne,

t AVANT-PROPOS.

venu de faire un pas plusavant, de s'attacher aune œuvre particulière, d'entrer dans le détail d'une analyse que les bornes mêmes du sujet permettent de rendre plus umintieuse et plus complète.

Nous avons choisi, à cet effet, les poésies lyriques de Gœthe. Deux motifs surtout ont déterminé notre choix. Le premier, c'est l'utilité d'un commentaire. Sans doute, on peut comprendre et goûter ^es poésies sans connaître les circonstances qui les ont inspirées. Mais coYnme elles ne sont pas l'œuvre de l'imagination oisive du poète, mais qu'elles sont sollicitées par les impressions , de ses sens et par les émotions de son âme, on nous accordera que la connaissance exacte des circonstances qui les ont dictées n'est pas indifférente au lecteur : nous parlons de celui qui ne se contente pas de la surface et de l'écorce des ouvrages, mais qui prétend en goûter la moelle et la substance.

Le second motif est l'excellence même de ces poésies. Elles offrent des modèles accomplis au critique qui aspire à se rendre compte des règles de ce genre de compositions.

On se contente d'ordinaire de goûter le charme d'une poésie lyrique ; on ne songe pas à l'analyser ;

on se défie de ceux qui approchent leurs lourdes mains d'une chose aussi délicate, aussi ailée. On abandonne à la critique le drame, Tépopée, le roman. Ces sortes d'ouvrages offrent assez de corps pour qu'elle puisse les embrasser : la fable, l'intrigue, les caractères, les situations, autant de points d'appui divers, autant de motifs de développement. Mais une poésie lyrique, surtout sous sa forme la plus simple, le lied, c'est un souffle, lin parfum ; elle semble n'avoir d'autre règle que le caprice d'une imagination heureuse; et pourtant, là aussi, il y a un plan, un ordre logique; il y a, à côté des règles de convention qui changent selon les pays et les âges, des lois qui sont éternelles, parce qu'elles sont l'expression de la nature et de la vérité. C'est le rôle de l'esthétique de démêler et de définir ces lois. Une étude des poésies lyriques de Gœthe serait trop incomplète, si elle restait étrangère à ces problèmes. Aussi n'avons-nous pas craint d'analyser jusqu'à la minutie quelques-unes de ces pièces, sans nous dissimuler que le lecteur appliquera sans doute à ces pages d'esthétique expérimentale la parole dédaigneuse de Gœthe : « A toucher les ailes du papillon, on court le risque de

leur enlever leur duvet et leur brillant coloris. » Notre étude est donc ù la fois biographique et littéraire. Elle tend à expliquer les poésies de Gœthe par sa vie, et sa vie par ses poésies. Elle considère en même temps ces poésies en ellesmêmes et leur demande le secret de leur beauté. Ce double but rend plus difficile, à première vue, le choix du plan que nous devons suivre.

En effet, si les poésies doivent éclairer la vie et les sentiments de Gœthe, l'ordre chronologique s'impose impérieusement : les différentes périodes de son existence forment les divisions naturelles de notre travail. Mais ces divisions sont tout autres au gré de l'esthétique. Celle-ci rapporte chaque poème au genre auquel il appartient, et elle prétend étudier successivement les chansons, les odes, les ballades, les épigrammes, les élégies. De ces deux ordres,lequel convient-il de suivre? Si nous consultons Gœthe lui-même, il semble 'nous indiquer le dernier. Car, dans le recueil de ses œuvres, les poésies, jetées pêle-mêle quant à leur date, sont groupées par catégories. Cette méthode, plausible pour tout autre poète, ne peut convenir à Gœthe; il ne nous est pas permis de rejeter à l'arrière-plan la réalité, les circon-

stances extérieures, les sentiments divers qui ont agité son âme, puisqu'il s'agit d'un poète qui a lui-même avoué que toutes ses poésies sont des œuvres de circonstance*.

Adopter, d'autre part, l'ordre chronologique et l'appliquer sans restriction, c'est morceler l'analyse, c'est éparpiller des vues qu'il serait sage de présenter avec suite.

En considérant les inconvénients manifestes de ces deux méthodes, nous sommes amené à les rejeter l'une et l'autre, ou plutôt, à les concilier, en leur imposant des concessions réciproques. Cette fusion est plus aisée qu'elle ne paraît d'abord. Un poète qui, comme Gœthe, ne fait pas le métier d'auteur, mais qui attend l'inspiration, jette ses sentiments dans le moule qui leur convient : s'ils sont impétueux, ils se précipitent en tumulte dans l'ode ou dans le dithyrambe ; s'ils sont apaisés, ils se répandent lentement dans l'élégie. Aussi, aux périodes successives de la vie de Gœthe correspondent des genres différents. Il n'a pas écrit d'élégies dans sa jeunesse; ij n'a composé aucune ode après quarante ans.

Page 1