De VAllemagne, I, p
la nature, des traits saillants et des subtiles nuances, de tout ce qui palpite et frissonne dans le vers comme dans la réalité.
Nous avons dit combien Gœlhe déplorait son impuissance à dessiner, à peiodre, à sculpter, à reproduire directement les formes et les couleurs. Quoiqu'il eût renoncé, après son retour d'Italie, à la pratique des arts du dessin, l'ancien désir s'emparait de lui par intervalles, surtout lorsque des beautés nouvelles de Fart ou de la nature venaient s'offrir à ses regards. En présence de Christiane, il dut envier souvent à Raphaël le pinceau qui avait immortalisé les traits de la Fornarine. Pour apaiser ses regrets, il eut recours à sa consolation, à son remède constant, la poésie; il écrivit le Nouveau Pausias.
fi Homme insatiable! Poète, lu envies le talent de l'an- )) cien artiste (du peintre Pausias)! Fais donc usage du » tien!
» — Et le poète peut-il reproduire l'émail des fleurs » brillantes? Auprès de ta figure sa parole n'est toujours A qu'une ombre.
» — Mais le peinire peut-il exprimer : Je t'aime ! je ï n'aime que toi, mon ami ! Je vis pour toi seul ! * »
1. Unzufricdencr Ma:in! Du bist eiii Dichtcr, und neidcst Jenes Altcn Talent? Brauche das deinige doch!
Sans doute, le peintre exprime Tamour, mais il ne peut représenter toutes les nuances du sentiment, les mouvements divers de la passion, la vie intérieure de Thomme; c'est là le domaine propre du poète, le foyer de ses peintures et de ses analyses, l'occasion de ses plus beaux triomphes.
L'idée, on le voit, n'est pas neuve, et Lessing l'avait développée avec une ampleur, une clarté, une pénétration qui ne laissait rien à désirer. Mais l'exécution est fine, savante, curieuse à étudier. C'est la seule pièce où Goethe ait employé les vers alternés si chers à Théocrite et à Virgile. L'usage qu'il en fait est un tour de force d'une étonnante virtuosité; c'est un jeu, à la vérité, mais un jeu bien délicat et digne d'attirer l'attention des hommes de goût : j'imagine qu'André Chénier, s'il eût pu connaître cet artifice ingénieux, se fût empressé de l'imiter, comme il a transcrit YOaristys.
En effet, Tenlrelien du poète et de sa maîtresse n'est point un dialogue en action, un tableau qui se déroule devant le lecteur comme une scène de drame ou de comédie; ce n'est pas davantage un duo poétique, comme dans les Églogues antiques, où deux rivaux brodent sur un mémo thème des variations gracieuses, brillantes, mais souvent uniformes et convenues. Cet entretien n'a pas pour objet le présent, mais le passé; c'est, en un mot, dans la partie la plus importante, un simple récit, la matière la moins susceptible, en apparence, d'être coupée en vers alternés.
Un jeune poète est assis nonchalamment aux pieds de
— Und erreicht wohl der Dichter den Schmclz der farbigen Blumen ! Nebcn dciner Gestalt bleibt nur ein Schatten sein Wort !
— Âbcr vermag der Maler wohl auszudrûckcn : icli licbe ! Nur dich lieb' ich, mein Frcund, lebefur dich nur allein!
sa maîtresse qui tresse une guirlande avec des fleurs qu'il lui tend ^ Après un doux badinage sur les roses, les jacinthes et les jonquilles, où se mêlent sans effort des réflexions profondes (c Donne aussi des feuilles, pour » adoucir l'éclat des fleurs éblouissantes : la vie demande » aussi des feuilles paisibles dans sa couronne^ »), après les regrets du jeune homme sur son impuissance à peindre les objets, après les consolations de la jeune fille qui Tinvite à la poésie, ils arrivent, selon la pente naturelle aux amants, à retracer la scène de leur première entrevue, de celle qui décida de leur sort.
Au milieu d'un banquet tumultueux où la bouquetière était venue couronner les coupes de guirlandes, un convive grossier avait étendu les mains pour la saisir; le jeune homme indigné s'était élancé pour la protéger. Il est bien difficile de diviser ce récit en un dialogue brisé; mais puisque le poète s'imposait cette règle, il paraissait naturel de- mettre dans la bouche de chaque personnage les sentiments qui l'animaient, de laisser le jeune homme exhaler sa colère, la jeune fille dépeindre son trouble et sa honte. Goethe fait le contraire, et c'est là que se révèle la délicatesse de son art. Au lieu de s'abandonner à la violence du sentiment qui les emporte, Us ne voient tous deux, dans le souvenir comme dans la réaté, que les mouvements et les attitudes de létre aimé; 'amour était plus puissant que la honte Pt la colère.
Lui. c Et tu détournas la tête; tu voulais fuir, et, de-
1. L ouvrière en fleurs artitici elles de l'atelier de Bertuch est transformée en bouquetière : Tanalogie est manifeste.
2. Gieb auch Blâtter, den Glanz der blendenden Blumen zu mildcrn ; Auch das Lcben verlangt ruhigc Blâltcr im Kranz.
^ vant riicmme grossier, la corbeille et les fleurs tom-
> bèrenl*.
Elle. » Et tu criais d'un ton impérieux : « Laisse la » jeune fille! Les bouquets, comme la jeune fille elle- "» même, sont pour des sens plus délicats. »
Lui. $ Mais son étreinte n'en était que plus forte; il $ ricanait, le drôle, et ta robe fut déchirée du col en bas.
Elle. » Et, transporté de fureur, tu lui lanças ta coupe,
> qui, versant des flots noirs, retentit contre sa tète. Lui. 1^ Le vin et la colère m'aveuglaient; cependant
)E> j'aperçus soudain les blanches épaules et le beau sein
» que tu couvrais.
Elle. « Quel tumulte et quel désordre éclatèrent! A flots » de pourpre, le sang, mêlé avec le vin, ruisselait affreu- ]» sèment du front de ton adversaire.
Lui. > Je ne voyais que toi, toi seule, à genoux, affli- » gée ; d'une main, tu relevais ton vêtement.
Elle. « Hélas! et les assiettes volaient contre toi! Je » tremblais que le choc du métal, lancé en tournoyant, » n'atteignît le noble étranger.
Lui. (L Cependant je ne voyais que toi, et comme avec
ER
1 . Uad du wandtest dich weg, und wulltest fliehen ; es sturzten Vor dem tâppischen Mann, Korbchen und Blumen hinab.
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Und du ri^fst ihmgebietend : das Mâdchen lass nur ! die Strâusse, So wie das Mâdchen selbst, sind fur den feineren Sinn.
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Aber Tester hielt er dich nur; es grinste der Lâcher, Und dein Kieid zerriss oben vom Nacken herab.
» vilesse tu ramassais, de l'autre maia, sous le siège, cor- >. beilie, fleurs et couronnes*. »
Bientôt la jeune fille s'esquive; le poète perd sa trace; inquiet, le cœur blessé, il la cherche dans toute la ville. Enfin ils se retrouvent pour ne plus se quitter, et la joie du revoir inespéré se traduit par les interruptions plus rapides du récit. Au lieu de remplir tout un distique, les deux amants se répondent vers par vers.
Pendant l'hiver de l'année 1797, Goethe visitait pour la troisième fois la Suisse, quand la nouvelle de la mort d'une jeune actrice, Louise Becker, née Neumann *, dont il s'était plu à développer les talents précoces, vint le surprendre douloureusement. Sous le coup de cette émotion, il composa l'élégie d'Euphrosyne.
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